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31/10/2009

Sous les voies

L'homme aime regarder vers le ciel. Quand son bleu est infini et balayé d'une brise tiède, il le grandit et lui rend les espoirs les plus vifs. Il le fait plâner, béatement, au-delà de ses repères, loin du bruit. Moutonné de blanc, il essaime de sots sourires, là et là, sous son nez retroussé. Même de gris plombé, il le guide et assure de jours meilleurs. Créature astrale, l'homme aime regarder vers le ciel. Il pète et répète, le ciel soit loué, que demain sera plus beau encore.

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Tandis que glissent de ciel en ciel de longs trains lestés, l'homme céleste part et repart, errant ou vaquant, de rue en rue, de tâche en tâche, chez lui, au coin du feu, soleil privé. Il craint les profondeurs, car sous ses pieds vivent des êtres étranges, étrangers, blêmes ou sombres de teint, l'ombre dans l'âme. La nuit, de rêve en rêve, il les fuit. Le jour, de rue en rue, il les sème. Tandis que glissent sous ses pieds de longs métros bondés, l'homme céleste prie le ciel pour qu'on l'en préserve.

Aussi, quand il doit passer sous les voies, de gare en gare, il tremble. Maudit tunnel, marmonne-t-il. Les sens à fleur de peau, il entame la traversée. L'urine saute au nez. Les murs tagués l'assaillent. Le seul néon grésille... puis lâche! Et - horreur! - là dans l'ombre se tapit un être étrange au regard opaque. Cuir noir, capuche blanche. Immobile, fumant, menaçant. Tandis que glisse sous sa chair de longues gouttes glacées, l'homme céleste cherche le ciel mais ne trouve que du béton brisé.

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L'homme céleste hâte le pas mais perd pied. Le temps semble s'arrêter. Toujours cette urine qui saute au nez. Sur les murs tagués, le texte défile - NIQUE LA POLICE - 6250RPZ - GOUY EN FORCE - JULIE AIME LA B***. Les murs tagués l'assaillent. Il tressaille, en mode fuite. L'être à capuche le fixe. Le temps s'arrête.

Puis repart. L'homme céleste franchit la ligne de mire. Les yeux trop secs, le nez brûlé, il remonte la pente. Il souffle et soupire, car le voilà sorti du couloir obscur. L'homme céleste cherche le ciel, le trouve et repart de rue en rue, le coeur allégé.

Sous les voies, dans son cuir noir brillant, l'être à la capuche ricane. Et attend le suivant.

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(Illustrations: en haut, sous les voies à Haine-Saint-Pierre le 8 mai 2009. Au centre, à gauche, sous les voies à Amay le 27 août 2009. Au centre, à droite, sous les voies à Courcelles-Motte le 25 septembre 2009. En bas, sous les voies à Thuin le 25 octobre 2009.)

25/10/2009

A Tertre, avec Franca

A l'occasion des dernières Journées du patrimoine (12-13 septembre 2009), le Musée du rail de Saint-Ghislain proposait au public d'approcher une panoplie d'anciennes locomotives, accompagnées de plusieurs voitures ayant transporté les voyageurs d'hier et d'aujourd'hui. Des centaines d'aficionados, de curieux et de nostalgiques, aux objectifs souvent crépitants, ont fait le déplacement. Venus de la Belgique entière et de l'étranger, et même de Chine, ils ont caressé le temps, parfois à rebrousse-poil, le regard perdu dans les panaches de vieilles vapeurs.

J'y étais, avec un sourire de gosse, entre les connaisseurs méthodiques et les doux rêveurs, entre ceux qui connaissent l'histoire de chaque engin et ceux qui l'imaginent. J'y étais, tel un tout petit nain déambulant dans un réseau Märklin. Extraordinaire métamorphose!

A_Tertre_avec_Franca1.JPGDes voyages en train à vapeur vers Jurbise et Tertre permettaient à la foule de rêver d'un passé pour la plupart inconnu. J'ai choisi le court trajet vers Tertre car il empruntait la ligne 100, desservie de nos jours uniquement en trafic marchandises. J'ai pris place dans una antique voiture K1 de première classe, au confort bien d'époque. Seul encore un instant, j'ai rêvé d'une causerie avec Orson Welles.

Un couple âgé aux beaux habits est venu s'asseoir de l'autre côté du couloir, l'air ému. Ou émerveillé? Un sourire complice s'échange. Les machinistes activent le départ, la 64.169 du PFT crache de fiers panaches d'aisance. "Vous savez,", me glisse la dame, "c'est la première fois que mon mari vient en première classe.". Et lui me narre ses jeunes années de parcours en troisième classe, de Tertre à Saint-Ghislain, au temps des charbonnages.

Le convoi s'ébranle. Le moment est solennel. Heureux, les deux retraîtés se tiennent la main. La dame, qui s'appelle Franca, reprend: "Je suis originaire des Abruzzes et je n'oublierai jamais mes voyages en train, l'hiver juste après la guerre, quand nous rentrions au pays.". Trente-six heures, en troisième classe, sur des banquettes en bois, dans des compartiments non chauffés, serrés les uns contre les autres pour vaincre le froid et la nuit. "Imaginez un peu!", sourit Franca, le regard perlé. J'imagine et lui dis que j'en rêve la nuit.

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A Tertre, nous sommes arrivés. J'avais déjà le numérique en main, sans penser à la futilité de la chose. Car, avec une foule pareille, impossible pour moi de rendre en images l'émotion des lieux. Alors, j'ai "balisé" pour une prochaine mission. Les signaux mécaniques, l'assiette de la voie, les traces d'aménagements historiques, la cabine Infrabel (il faudra s'y présenter le jour venu), le passage à niveau, le faisceau vers Tertre-Carbo. Et si j'ai quand même tiré quelques clichés, c'était surtout pour garder un souvenir très personnel de cette visite inédite à Tertre.

A_Tertre_avec_Franca3.JPGDe Tertre, nous sommes repartis. Franca et son mari revenus à mes côtés, le vieux convoi a rebroussé chemin, vapeur en queue. Le nez à la fenêtre, en évitant quand même les branches d'arbres, je laisse l'air vif m'emmener au loin. Je sens, derrière moi, Franca sourire. Le nez à la fenêtre, son mari laisse l'air vif l'emmener jadis. Puis, quand on se rassied, je montre à Franca mes photos de gare. "C'est bien, ce que vous faites", me glisse-t-elle. Fragile frisson de fierté. Mais tout aussi vite l'annonce d'une arrivée, trop rapide, à destination. Le moment d'un au-revoir, qui est sans doute un adieu. La causerie s'éteint. De Saint-Ghislain, bonne continuation!

Et donc me reste un souvenir impérissable et l'impossible espoir de repartir, un jour, à Tertre avec Franca...

 

(Illustrations: en haut, la locomotive 1805, jadis détentrice du record de vitesse sur le réseau belge, est une des valeurs sures lors des Journées du patrimoine au Musée du rail de Saint-Ghislain. Au milieu, arrivée en gare de Tertre à bord du vieux convoi tracté par la 64.169 du PFT. En bas, photo d'ambiance d'une affluence devenue peu commune en gare de Tertre.)

14/10/2009

A Courcelles, de terrils en tranchées

L'habitant des belles provinces a depuis longtemps rayé le Pays Noir de sa carte. L'Ucclois, le Lasnois, le Gantois ne voient en Charleroi, Châtelet et Châtelineau qu'autant de friches post-industrielles nauséabondes et dévastées par le chômage, la corruption et le crime. Marchienne, Jumet, Gilly, non merci! Gosselies, Roux, Ransart, arrêtez, vous me donnez le cafard! Pourtant, à y regarder de près, le Pays Noir a du coeur et de belles couleurs. Mais comment le dire à celui qui ne veut pas voir?

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A Courcelles, comme ailleurs, les petites gens soupirent et font pousser de beaux jardins. Ils respirent et veulent croire à de beaux lendemains. Et si leurs aînés se disent qu'hier était mieux qu'aujourd'hui, leurs jeunes ont besoin d'encouragements. Souriez et tendez la main: vous verrez, ici les mercis sont sincères. Mais comment le dire à celui qui ne veut pas croire?

Courcelles2.JPGIl y a peu, Courcelles n'existait pour moi qu'au travers des récits de ma mère et entre Luttre et Marchienne-au-Pont par le train. Aujourd'hui, j'y reviens souvent, sans autre but que d'y prendre le pouls de l'histoire. De mètre en mètre, un passé glorieux apparait, entre fer et charbon, entre vieilles façades ouvrières et fières bâtisses bourgeoises. De terrils en tranchées, du Sarty à la Motte, Courcelles ondule entre les époques et les cultures. Ici, c'est sûr, le rail a vécu de belles histoires! Mais on a rationalisé et, aujourd'hui, il n'en reste presque plus rien.Courcelles3.JPG

La belle gare de Courcelles-Centre n'a pas survécu aux fermetures des lignes 121 (Piéton-Lambusart) et 112A (Piéton-Roux), liées à l'important ralentissement des industries minières et sidérurgiques. Dès le début des années 1970, le nombre de voyageurs avait baissé substantiellement, de même que le volume de frêt issu notamment de la ligne industrielle 249 (charbonnages) et de la cokerie d'Anderlues en amont. Courcelles-Fosses d'abord, Courcelles-Centre ensuite!

Seule demeure la gare de Courcelles-Motte et ses longs quais courbés. Le bâtiment est une structure moderne assez sobre mais plutôt réussie. Depuis quelques années déjà, elle n'abrite plus ni cheminots ni postiers, une première expérience d'offre conjointe de services publics ayant, semble-t-il, échoué. Si l'obsession artistique des grapheurs s'est depuis emparée des lieux, la gare a gardé intactes quelques empreintes de l'histoire. Elle reste ainsi, un peu malgré elle, un cimetière d'engins anciens, que viennent frôler de temps à autres les longs IC de la relation Bruxelles-Charleroi et, plus mollement, les vieilles automotrices assurant les dessertes locales.

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Dans la brume de ce début d'automne, à Courcelles je suis revenu tôt un matin tranquille. J'aime la cueillir à froid, cette gare de Courcelles-Motte où l'on vient, en train ou à pied, assez bien. J'aime sentir sa colère amère face aux viols répétés du temps, que nourrissent, au fil de la journée, les rares convois qui s'y arrêtent encore. A force de simplifier, à force de rationaliser, on lui a enlevé sa dignité. D'autres ont oublié. Courcelles-Motte, elle, bout, comme un volcan, en silence, de toute sa rage attristée. 

(Illustrations: en haut, la gare de Courcelles-Motte au petit matin, le 25 septembre 2009. Au milieu, à gauche, vue des quais de Courcelles-Motte, le 25 septembre 2009. Au milieu, à droite, de vieux wagons stationnent depuis longtemps le long de l'ancien block 15, à Courcelles-Motte. En bas, l'ancien raccordement d'AGC Roux n'a pas encore été entièrement déferré et longe toujours partiellement la ligne 124 entre Roux et Courcelles-Motte, le 3 avril 2009)