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31/03/2010

Lumière sur Franière

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Franière2.JPGJ'avais faim de soleil et de bourgeons ce jeudi de mars, quand je suis revenu à Franière. Il me fallait de quoi oublier le long hiver, son froid visage et trois mois sombres et sans sève. J'en avais marre des photos dans la neige, marre de mariner dans le même jus, marre de subir sans fléchir les assauts frigides de la morte saison. J'avais faim de vert et de lumière ce jeudi de mars, quand je suis revenu à Franière.

Et tant qu'à y faire, pour cette première échappée du printemps, je voulais réparer une erreur, un manque d'exposition, un défaut de lumière. Car la gare de Franière ne se cueille pas à froid le matin, comme il y a trente mois (voir ma photo d'octobre 2007 dans l'article du 30 septembre 2009). En forçant le contre-jour, en lui imposant l'ombre, on la prive de sa fierté essentielle, celle d'exhiber au plus voyant l'éclat de sa robe de pierres. Avec le soleil là où il faut, elle renaît, digne et coquette, un instant ou deux.

Située sur le territoire de Floreffe, la gare de Franière n'est ni à vue d'oeil ni à portée de canon de l'ancienne abbaye. Elle est en fait plus à l'ouest, en amont donc, là où la Sambre n'a pas dû trop creuser. Et tant qu'à creuser, retenez sans doute aucun que Basse-Sambre et Haute-Sambre sont deux univers distincts. A Franière comme à Floreffe, plate et placide, la Sambre amorce ses derniers virages avant de s'offrir à la Meuse.

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Franière4.JPGCe jeudi de mars donc, j'étais seul sur les quais, avant l'heure de pointe, en gare de Franière, pour la figer à jamais. Entre deux prises, je me suis assis près d'un abri pour écouter le ronronnement mielleux d'une 77, venue la frôler gaîment. Il y eut aussi la traversée éclair d'Intercity attardés et le déboulé solennel d'un binôme de 26 tirant du ballast au loin. Il y eut un bain de soleil, une cure de jouvence, un bouillon d'éveil aux délices du printemps.

Mais j'avais faim de rails et de pignons ce jeudi de mars, quand je suis revenu à Franière, pour me faire pardonner. Il me fallait de quoi jouir de la jeune saison, son gai visage et trois mois tendres et un peu tièdes. Je voulais une belle gare qui me pousse aux larmes, une belle gare qui, à vue d'oeil et à portée de Canon, me fasse frémir. J'avais faim de vert et de pierres, ce jeudi de mars, quand je suis revenu en gare de Franière, pour lui rendre la lumière que l'hiver avait emportée.

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 [Illustrations: Je suis revenu en gare de Franière le 18 mars 2010 pour lui rendre la lumière que l'hiver avait emportée.]

21/03/2010

Labuissière et le destin

[Cet article est le neuvième volet d'un parcours qui en compte treize, le long de la ligne 130A. De vieilles automotrices évoluent paisiblement le long de la Sambre, avec arrêts à Marchienne-Zone, Landelies, Hourpes, Thuin, Lobbes et Fontaine-Valmont, et une halte technique ici.]

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Labuissière2.JPGDestination Labuissière! Je ne me souviens plus du jour d'octobre 2002 où j'y ai abouti. De cette toute première fois, de ce moment originel, du flash initiatique sur un lieu qui allait devenir familier. Je ne me souviens pas de Labuissière ce jour-là, du train qui m'y a déposé, de la valise que je trainais. C'était pour rejoindre l'être aimé dans sa nouvelle demeure, le long de la Sambre, à Merbes-le-Château. C'était pour oublier la vie en voiture, les départs en retard, les dépenses à tout-va. Si je ne me souviens pas du soleil grisonnant, du fond de l'air, du passage à niveau fermé, ce jour-là, c'est la faute au destin!

Et il y eut mieux après! Il y eut les aurores du jeudi et le train de 6h47 en hiver, avec dix autres navetteurs. Il y eut les dimanches après-midi et les heures au soleil, sur le quai, à regarder passer les trains. Il y eut d'incroyables départs et d'incroyables arrivées, en soirée, avec armes et bagages. Il y eut surtout un coup de foudre, dont je ne me souviens plus, pour cette petite gare délabrée, loin de tout, comme il le fallait sans doute!

Labuissière3.JPGC'est donc la faute au destin si c'est à Labuissière qu'est né mon amour des gares. Car, à n'en pas douter, c'est là que tout a commencé. C'est là qu'à califourchon dans les gravillons, mon regard s'est égaré le long des rails. C'est là qu'au méandre d'une pensée, j'ai sorti l'objectif pour tout figer. C'est en gare de Labuissière que je suis né nouveau.

Ce n'est pas la plus belle gare. Le bâtiment voyageurs, dont portes et fenêtres ont été obturées, doit à la paresse des hommes sa lente agonie. La marquise est décharnée, la charpente s'émiette. La cour à marchandises est un vague terrain où l'on se dit au revoir et où l'on dresse parfois les chiens. Quand on dresse le bilan, en gare de Labuissière, on ne sait qui blâmer sinon le destin.

Mais si malgré la gare, malgré le destin, ce lieu se fait charmant, c'est parce qu'il laisse flotter le temps au gré des humeurs de la Sambre. Allez voir, et dites-moi si le coin vous laisse de marbre. Et si, comme moi, vous y trouvez les gens farouches, regardez du côté des pierres. Rendez vous à l'écluse et cherchez votre reflet dans l'eau. Regardez du côté des pierres, celles sur lesquelles on bâtit son destin, et dites-moi si vous ne voyez pas, dans cette eau, une nouvelle carrière, un être nouveau.

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[Illustrations - :en haut: La gare de Labuissière, photographiée le 5 janvier 2010, telle qu'elle apparait encore aujourd'hui. Mais pour combien de temps encore? La Région wallonne voudrait "assainir le site"! :au centre, à droite: C'est en gare de Labuissière, ici photographiée le 16 janvier 2005, qu'est né mon amour des gares. :au centre, à gauche: Vue des quais sous la marquise décharnée, prise le 29 juin 2008, dans le sens de Charleroi. :en bas: La gare de Labuissière ponctue mollement un long tronçon en ligne droite de la ligne 130A. Comme à Lobbes, comme à Fontaine-Valmont, un clocher toise l'édifice ferroviaire, photographié ici le 5 janvier 2010.]

10/03/2010

Rêves d'enfant à Fontaine-Valmont

[Ceci est la huitième étape d'un voyage en treize articles le long de la ligne 130A. Il y a quelques semaines, nous avons embarqué à Charleroi-Sud et sommes partis le long de la Sambre, avec arrêts à Marchienne-Zone, Landelies, Hourpes, Thuin et Lobbes, sans oublier une halte technique.]

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Un jour, il y a très longtemps, Fontaine-Val et Fontaine-Mont devinrent Fontaine-Valmont. Peu d'habitants le savent, et ce n'est pas terriblement important. Ce qui l'est nettement plus, c'est l'énergie que déployait le petit Guy, un beau dimanche d'été en 1948, à sauter d'une traverse à l'autre sur la voie du train. "Viens!", lui dit son père, "on nous attend au village!". Quel espiègle enfant, quel arsouille!

Mais le petit Guy, né Guibert plutôt que Guidon, n'avait pas le pas pressé. Le village attendrait bien! C'est qu'au loin, déjà, on pouvait entendre le sifflement insistant du train et la promesse d'une scène fascinante lors de son arrivée en gare. Ces voyageurs qui débarquent, ces colis qu'on décharge, ces hommes en képis qui s'affairent! Du train, pourtant, Guy ne vit que l'imposante colonne de fumée âcre crachée par la locomotive, par-delà la cîme des arbres. Le père pressé, le village impatient et bientôt l'heure du coucher: le monde adulte était trop injuste!

Ce soir-là, dans son petit lit, Guy entendit d'autres trains rouler au loin. Il entendit leurs roues grincer dans la nuit fraîche, puis franchir la Sambre avant la gare, après la gare. Il entendit les trains siffler et les oiseaux crier. Il rêva de trains sur la Sambre, de bateaux sur les rails, de gares où l'on danse, d'hommes en képis et en queues-de-pie. Dans son rêve, Guy entendit les trains crier "Viens, on nous attend au village!". Il les suivit, d'une traverse à l'autre, en regardant les oiseaux cracher d'imposantes colonnes de fumée opaque. Guy entra en gare mais ne s'y arrêta pas, car le village n'attendrait pas!

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Le lendemain, Guy aida son père dans le jardin sur la Sambre, entre le barrage et l'écluse. Il aimait raconter à ses petits camarades qu'il habitait une île. Imaginez donc! Et de ce jardin sur l'île, il pouvait alerter son père de l'approche des bateaux. Mais ce jour-là, il y a très longtemps, Guy lui demanda: "Papa, les trains vont-ils sur l'eau?". Souriant devant tant d'innocence, son père lui répondit: "Et puis tu me demanderas si les bateaux ont des jambes?". Si Guy n'apprit rien sur les trains ce jour-là, le monde adulte étant trop injuste, il comprit que c'est en rêve qu'on part le plus loin. 

Aujourd'hui, la gare de Fontaine-Valmont a disparu et les trains ne sifflent plus. Il ne reste que deux longs quais étroits faiblement équipés, faiblement occupés, qui nous rappellent que, comme les roues du train, la roue du temps grince et emporte au loin les souvenirs des voyages de l'enfance. Aujourd'hui, Guy est redevenu Guibert et ne revient plus guère à Fontaine-Valmont. Ce n'est pas terriblement important. Ce qui l'est nettement plus, c'est le regard attendri qu'il porte sur l'époque où il rêvait de bateaux sur les rails, de trains sur la Sambre...

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[Remerciements à Christiane Mal pour le scan de la carte postale "Souvenir de Fontaine Valmont" et à Guibert Bodart pour avoir bien voulu prêter ses traits - et ses souvenirs - à cette évocation d'un lieu de son enfance. Retrouvez Guibert sur son blog, en commençant peut-être par ici.]

[Illustrations, de haut en bas et de gauche à droite: "Souvenir de Fontaine Valmont", scan aimablement transmis par Christiane Mal. Guibert Bodart et son père, qui était le barragiste de Fontaine-Valmont, à la fin des années 1940. Vue des quais du point d'arrêt de Fontaine-Valmont vers Erquelinnes, prise le 5 janvier 2010. Vue des quais du point d'arrêt de Fontaine-Valmont vers Charleroi, prise le 5 janvier 2010.]