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31/12/2010

De Mons à Chimay, par la ligne 109

[Ceci est le premier d'une série de vingt-quatre articles concernant l'ancienne ligne 109, qui seront publiés jusqu'en octobre 2012. Il s'agit d'un parcours longue-distance, taillé sur mesure pour l'amoureux de la nature. Le lecteur devra me pardonner si, de temps à autres, au gré des voyages ou des rencontres, j'interromps la série pour poser le regard ailleurs...]

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L'année 2012 marquera le cinquantième anniversaire de la fermeture au trafic voyageurs de la ligne 109, qui menait, par petits monts et petits vaux, de Mons à Chimay. Je vous propose de refaire le voyage le long des rails, ou de ce qu'il en reste, près d'un demi-siècle plus tard. Nous nous arrêterons partout, dans chaque gare, et parfois entre. Nous comprendrons peut-être pourquoi la page du rail a été tournée, il y a si longtemps, dans ces régions reculées. ligne109_3.JPG

Cinquante ans, c'est long. Certains lieux ont muté. Les voitures se sont multipliées, les voiries aussi. Cà et là, des villas neuves se sont érigées face aux fermes ancestrales. Les gens ont délaissé les bistrots du coin pour se réfugier devant leurs écrans, allumés à toute heure ou presque. Les gares de la ligne 109, là où elles ont survécu, se sont transformées en habitations privées.

Ceci n'est pas une histoire de la ligne, que j'aimerais écrire un jour si le temps le permet. Il s'agit plutôt d'une évocation contemporaine des villages traversés, dans le texte et par l'image. D'un rail-movie sans autre prétention que d'arriver au bout. Il s'agit d'une quête à ciel ouvert, d'un chantier entamé mais jamais fini, d'une éprouvette fumante dans laquelle coexistent la thèse et l'antithèse.

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ligne109_4.JPGPour donner corps à ce long récit, je ferai référence à certains ouvrages traitant, de près ou de loin, du passé de la ligne. Le plus pertinent est sans doute le témoignage d'Henri Scaillet, un ancien machiniste du dépôt d'Haine-Saint-Pierre, consigné dans l'annexe III de son livre "J'ai conduit les autorails" (1999), publié par le GTF (1). L'annexe a pour intitulé "La ligne 109 Mons-Chimay, la mal aimée: un modèle de ligne à exploitation simplifiée desservie par autorails".

Alors, pourquoi la "mal aimée"? D'après Henri Scaillet, la Société nationale des chemins de fer belges (SNCB) avait abandonné, dès les lendemains de la Deuxième guerre mondiale, toute ambition à l'égard de la ligne 109. L'introduction, en 1952, d'autorails diesel modernes en remplacement des rames tractées par locomotives à vapeur réduisit le temps de parcours, mais il fallait encore au moins deux heures pour relier Mons à Chimay. Deux heures pour 79 kilomètres de ligne au profil certes ingrat, mais à l'équipement plus que sommaire.

Aurait-il pu en être autrement? Quel serait l'attrait actuel d'une ligne Mons-Chimay? Devinons les réponses en parcourant ensemble la ligne 109, presque cinquante ans après le dernier parcours d'Henri Scaillet.

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(1) Le GTF est le Groupement belge pour la promotion et l'exploitation touristique du transport ferroviaire. Les références complètes des ouvrages cités dans les articles concernant la ligne 109 figureront à la fin du dernier article.

[Illustrations - :tout en haut: La ligne 109 partait de la gare de Mons, dont on voit ici la voie 1, photographiée le 16 septembre 2007. :en haut, à droite: La ligne 109, du moins dans sa partie méridionale, est devenue ces deux dernières années un sentier RAVeL. :au centre: Des 79 kilomètres de voie, il ne subsiste qu'un tronçon de moins de dix kilomètres entre Mons et Harmignies, dont on distingue la gare, ici photographiée le 28 novembre 2010. :en bas, à gauche: En revanche, le tronçon de voie qui subsistait entre Thuin-Ouest et Biesme-sous-Thuin, ici photographié le 31 mai 2009, a été déferré il y a un an. Il a fait place... à une autre voie ferrée! Nous verrons laquelle. :tout en bas: La ligne 109 aboutissait en gare de Chimay, désormais réaffectée, comme le montre cette photo du 11 novembre 2009.]

19/12/2010

Notre beau royaume raillé

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Il était une fois, dans notre beau royaume, un autre jeudi en gare de Bruxelles-Midi. Une gare bien belge, bien de chez nous. C'était la plus grande gare au monde, une gare à cent voies, une gare à mille voies. Il y régnait un parfum rance, celui de la colère sourde et résignée de dizaines de milliers de voyageurs retardés jour et nuit. Il y régnait un grondement houleux, celui de marées humaines balladées d'un quai à l'autre en toute dernière minute.

"Attention, voie 145, changement de voie, le train IC à destination de Reims de 17h12 est annoncé voie 87, voie 87 au lieu de 145. Aandacht, spoor 145, spoor wijziging, de IC trein met bestemming..."

Royaume3.JPGSur le quai de la voie 145, la foule agacée éleva la voix. "Alors là, ils font fort!", "Ils se foutent de nos gueules ou quoi?", "Mais ils nous prennent pour qui, ces cons?", "Moi, c'est fini, demain, je reprends la voiture.". En attendant, il y avait urgence.Unie dans l'énervement, la foule se mit en branle en formant un rang compact, pressé, agité, qui se dirigea, à la vitesse des plus lents, vers les escaliers.

Cinquante-huit voies à couvrir en trois minutes, sous peine de rater le train et un retour à temps pour le foot ou le piano. Sportifs devant, seniors derrière, le cortège enragé s'élança dans le couloir sous les voies. Comme dans une course de demi-fond, les lièvres s'effacèrent devant les spécialistes du slalom. Seuls les deux cent dix premiers eurent leur train, les deux cent vingt suivants arrivant après la fermeture des portes.

Sur le quai de la voie 87, les deux tiers perdant dégainèrent leur téléphone portable, lançant des milliers d'applications et appelant à tout-va. "Dis, Mireille, j'ai encore raté le train.". "Je sais, chou, c'est comme tous les jours. Tu ne dois plus m'appeler pour ça. On se verra demain quand tu arrives.". Quelle chance il avait de l'avoir, Mireille! Car à gauche, à droite, des maris ennuyés tentaient en vain de persuader madame de rester au foyer. Tout ça pour trente aiguillages gelés.

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Ce n'était pas mieux sur les autres quais. "Attention, voie 84, le train L vers Tubize via Braine l'Alleud de 17h33 ne circulera pas ce jour.". "Attention, voie 201, le train P vers Namur et Givet de 17h35 est annoncé avec un retard de deux heures quarante.". "Attention, voie 59, le train P vers Mons et Roisin-Autreppe de 17h41 est annoncé voie 41, voie 41 au lieu de 59. En raison d'une avarie à la motrice et d'une grève d'une partie du personnel de la SNCR, la composition de ce train est limitée à une seule voiture et ce train ne circulera pas au-delà de Forest-Midi. Veuillez nous excuser pour ces désagréments.".

Royaume4.JPGIl en allait ainsi chaque jour, à toute heure, même à midi, dans la grande gare de Bruxelles. Devant les caméras, les ministres s'en émeuvaient de temps à autres, mais jamais longtemps car il y avait, en vérité, plus d'un arrondissement à scinder. Devant les micros, les patrons du rail contestaient la fréquence des désagréments, prédisant une amélioration sensible du service des la mise en circulation des nouvelles locomotives à vapeur.

Le lendemain, sous une drache bien de chez nous, le ballet infernal reprit. Voie 36 au lieu de 53, voie 161 au lieu de 141, et même voie 3 au lieu de 103. Seuls quatorze escalators sur les cinq cents que comptait la gare étaient en service, mais tous les quais étaient maintenant équipés de cendriers. Les horloges étaient en panne, mais une vingt-neuvième librairie accueillait depuis le matin les voyageurs restés en rade.

Même sans horloges, il en allait ainsi chaque jour, à Bruxelles-Midi, dans notre beau royaume. Mais nous étions heureux.

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[Illustrations - Les trois grandes photos ont été prises lors de l'exposition 'Met de trein' organisée au Lamot, à Mechelen (Malines), dans le courant de l'été 2010, dans le cadre des célébrations du 175ème anniversaire du chemin de fer en Belgique.]

06/12/2010

En avant, Marche!

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MarcheEnFamenne3.JPGFallait-il vraiment prendre le train dans l'obscurité glacée ce matin-là? Fallait-il vraiment quitter la chaleur douillette des intérieurs et croire en un éphémère rayon de soleil? Les regrets sont montés en gare de Namur, lors du transit, et ne m'ont pas lâché à Marloie lors du changement suivant, sous de grosses gouttes froides. Trop tard pour faire volte-face, trop tard pour le sur-place.

J'aurais dû savoir qu'à Marche, en Famenne, sous leur moral d'acier, les hommes ont un coeur tendre. Et qu'ils ont laissé la gare, quoique vouée à d'autres desseins, régner le long des rails et veiller aux voies vers la ville. J'aurais dû savoir qu'à Marche, même quand elle grelotte, la vieille gare est d'aplomb, comme au siècle dernier. J'aurais pu rester chez moi. Mais trop tard pour le demi-tour, trop tard pour le renversement.

Le train m'a laissé sur le quai de Marche tel un oiseau tombé du nid. De froid transi, j'ai fui le vent piquant sous un abri sali par des slogans sectaires et des croquis obscènes. Mais, après un temps, les pieds gelés n'ont plus tenu en place. J'ai donc sorti l'objectif sans trop d'adresse, en me disant que c'était là le moment. Un pied raide devant l'autre, j'y suis allé franchement.

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MarcheEnFamenne4.JPGJ'ai exploré la gare sans entrer, en serrant les murs de près comme de loin. J'ai pris trois douzaines d'images, avant d'admirer les lampadaires et les vestiges d'un passé marchand. J'ai longé le quai sans compter et sans dégeler, sans vouloir attendre un autre train. Alors, je suis descendu en ville, une jambe raide devant l'autre. Dans la vie, il faut marcher pour se tirer d'affaire.

Alors, fallait-il vraiment prendre le train ce matin-là, au risque de prendre la grippe en gare? Fallait-il vraiment voir Marche en Famenne, au risque de prendre la gare en grippe? Oui, il le fallait, à n'en pas douter, car j'en rêve encore, surtout les matins, quand le ciel est gris et bas sur le quai à Charleroi. En avant, Marche! C'est la seule chose à faire pour tenir debout...

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[Illustrations - Les photos ont été prises en gare de Marche en Famenne le 30 décembre 2009. La carte postale montre la gare trois quarts de siècle plus tôt, à l'époque des trains à vapeur et des cours à marchandises actives à toute heure. On remarque également qu'à l'origine, ce tronçon de la ligne 43 (Liège-Marloie) était à double voie et qu'il existait des voies de garage pour les wagons de marchandises. Beaucoup de choses ont changé, mais la gare a gardé la même superbe.]