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20/01/2011

Retranchements à Cuesmes-Etat

[Troisième article d'une série de vingt-quatre au sujet de l'ancienne ligne 109, qui reliait Mons à Chimay. Après avoir quitté l'ancienne gare latérale de Mons, notre convoi à travers le temps roule lentement vers Cuesmes dans des lieux chargés d'histoire...]

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Suspendue au temps, l'ancienne gare de Cuesmes-Etat s'est retranchée en contrebas de la voie. Dix-sept ans qu'on se passe d'elle, qu'on ne la laisse plus servir ses gens, elle qui a co-écrit la grande histoire du rail et en est un vestige particulier. Malgré les vandales, elle déroule toujours ses quais, qui n'attendent que vous et moi. Après quelques pas, et un regard levé vers ses pignons dentelés, on la sent prête à nous conter ses origines et sa folle destinée...

Cuesmes1.JPGC'est une société privée, la "Compagnie du Chemin de Fer des Bassins Houillers du Hainaut", qui obtint, en 1865, la concession pour la construction d'une ligne ferroviaire entre Frameries et Chimay. A cette époque, trente ans seulement après le tout premier train de Belgique, l'Etat subissait la concurrence d'intérêts privés déjà bien investis dans l'exploitation des charbonnages. La ligne vers Chimay devait permettre aux "Bassins Houillers du Hainaut" d'éviter les lignes ferrées de l'Etat pour acheminer le charbon vers la région du Centre ou vers la France.

Les travaux furent entamés en différents points du tracé vers Chimay. Etant donné les enjeux financiers, le premier tronçon mis en service fut celui qui relia, dès 1868, Mons à Bonne-Espérance, d'où les convois pouvaient poursuivre leur parcours vers Haine-St.-Pierre ou vers Erquelinnes et la France. C'est que les "Bassins Houillers du Hainaut" et la "Société Générale d'Exploitation de Chemins de Fer", toutes deux créées par Simon Philippart, avaient de grosses ambitions de l'autre côté de la frontière.

Dans un réflexe protectionniste, inquiet devant la spéculation débridée régnant dans le domaine de la construction de chemins de fer et le développement d'un réseau parallèle à ses lignes, l'Etat racheta à la "Société Générale d'Exploitation", en 1871, près de six cent kilomètres de lignes en Flandre et en Hainaut, dont l'ensemble des segments déjà construits entre Mons et Chimay. Comme ceux-ci l'avaient été à bas prix (un coût plafonné à 130.000 francs le kilomètre, faible pour l'époque) et que les finances de l'Etat avaient été mises à mal par la crise boursière du début des années 1870, ce n'est qu'en 1882 que les trains purent circuler de Mons à Chimay.

Cuesmes4.JPGUn indicateur de la "Société Générale d'Exploitation" daté de 1869 renseigne l'existence d'un premier arrêt, au départ de Mons, à Cuesmes-Trieu. A la reprise par l'Etat, la halte fut renommée Cuesmes-Etat pour bien marquer la différence avec l'autre gare de la commune, Cuesmes-Nord, desservie par une ligne de la "Compagnie du Nord-Belge". L'Etat y érigea une gare de style néo-renaissance flamande, avec pignons à redents, comme on pouvait en voir, à l'époque, en de nombreux endroits du pays - à Pâturages, à Ghislenghien ou le long de la ligne Bruxelles-Charleroi. Située peu avant les embranchements vers Chimay (ligne 109) et vers Dour et Quiévrain via Flénu et Warquignies (ligne 98), la gare de Cuesmes-Etat connut pendant de nombreuses années un trafic intense de voyageurs et de marchandises, d'autant que plusieurs raccordements industriels venaient s'y greffer.

Déjà mise à mal par des coûts d'exploitation peu concurrentiels, l'industrie charbonnière boraine ne survécut pas aux plans de rationnalisation élaborés dans le cadre de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (1954). Les puits fermèrent les uns après les autres et, avec eux, les gares charbonnières. Les voitures se multiplièrent, les autobus aussi. Les tramways vicinaux disparurent, laissant dans le Borinage des centaines de kilomètres de voies ferrées ne menant plus nulle part. La gare de Cuesmes-Etat avait vécu son apogée, ses nonante glorieuses. La suite ne fut plus que retranchements.

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En septembre 1962, le trafic voyageurs fut supprimé entre Mons et Lobbes, Cuesmes-Etat ne desservant plus que la ligne 98. Opportunément, l'Etat - la SNCB - engagea alors entre Mons et Frameries de très importants travaux de voie destinés à rectifier le trajet de la ligne 96 (Mons-Quévy), celle-là même qui passait par Cuesmes-Nord. Appelée à une plus grande vocation internationale, cette ligne souffrait d'un profil tortueux, sur des terrains miniers devenus instables, obligeant les Express vers Paris ou l'Allemagne à manoeuvrer avec lenteur et prudence. A Cuesmes-Etat, les travaux entraînèrent une élévation des voies et des quais, enfonçant la gare dans le paysage.

Cuesmes6.JPGPuis les raccordements industriels moururent l'un après l'autre, à cause des faillites et des camions. La cour à marchandises, un centre d'activités jadis si prospère, s'éteignit dans l'indifférence. La gare se vida de ses agents et la ligne 98 vers Warquignies ferma à son tour. Désormais simple point d'arrêt sur la ligne 96, Cuesmes-Etat était devenue Cuesmes tout court.

Puis l'aberration prit le pas sur la fatalité. En mai 1994, la SNCB supprima la desserte voyageurs à Cuesmes, contraignant une grosse centaine d'usagers quotidiens à un trajet en bus beaucoup plus long ou les poussant à reprendre la voiture. Et si les quais et un peu d'équipement ont été laissés en place, on peut se demander si un jour à Cuesmes le train à nouveau s'arrêtera.

Après cent quarante ans le long des rails, la gare de Cuesmes, qui fut Cuesmes-Trieu mais restera toujours Cuesmes-Etat, est donc suspendue au temps. Elle se dégrade lentement mais ne s'affaissera pas. Vestige d'une architecture révolue, témoin remarquable d'un âge d'or, gare fantôme elle est devenue, elle qui en a tant vus! Doit-on la laisser périr? Ne peut-on lui rendre un hommage digne de son passé, la réhabiliter, en faire un musée des gares belges, du Borinage ou de l'Héribus?

Ainsi se décline la grande histoire du rail à Cuesmes-Etat. Une histoire à l'image de la région, fière et sensible, faite de grandeur et de décadence, de fastes et de retranchements. Une histoire qu'il faut raconter à ceux qui ne la connaissent pas, au pied de la gare, un soir d'été, un soir d'Etat...

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[REFERENCES - Une bibliographie exhaustive sera publiée à la suite du dernier des vingt-quatre articles de la série. L'ouvrage principal pour cet article est: DIEU, Baudouin et DIEU, Philippe, Le rail à Mons et dans le Borinage, Bruxelles: Editions PFT, 2001.]

[ILLUSTRATIONS - Photos prises sur le site de l'ancienne gare de Cuesmes (Cuesmes-Etat) le 21 novembre 2010 et le 3 décembre 2010. Sur la grande photo en haut de page, on aperçoit, sous le pont de la rue Emile Vandervelde, l'Atelier central de Cuesmes, l'"Arsenal", où sont rénovées aujourd'hui les voitures à double étage de type M5. Sur la grande photo du milieu de page et celle, plus petite, qui la précède, on peut mesurer le dénivelé entre le bâtiment voyageurs et les quais, résultat du rehaussement de la voie lors des travaux massifs entrepris, en 1962-1963, pour donner un nouveau tracé plus sûr et plus rapide à la ligne 96 entre Mons et Frameries.]

Commentaires

Elle ressemble beaucoup à la gare de Ghislenghien récemment détruite.
Photos prises l'année passée : http://www.flickr.com/photos/64k/tags/ghislenghien/

Écrit par : Ced | 21/01/2011

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