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31/01/2011

Minuit moins une à Hyon-Ciply

[Quatrième volet d'un parcours en vingt-quatre articles le long de l'ancienne ligne 109 (Mons-Chimay). Après un départ de Mons et un premier arrêt à Cuesmes-Etat, nous prenons l'aiguillage situé sur la gauche quelques centaines de mètres plus loin et évoluons dans un paysage post-industriel.]

"Autour de Mons, il n'y a plus et il n'y aura plus jamais ce qui était son économie de base: le charbon, le fer, le verre." -- Léo Collard, Ministre d'Etat, ancien Bourgmestre de la ville de Mons, en 1978 (1).

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Hyon-Ciply2.JPGUn aiguillage aujourd'hui délaissé marque encore la bifurcation vers Lobbes et Chimay, quelque trois cents mètres après la gare de Cuesmes-Etat, sur la gauche de l'actuelle ligne 96 vers Quévy. Depuis le passage du tout dernier convoi venu d'Harmignies, il y a quelques années, une flore sauvage s'est installée près de l'aiguille. La ligne 109 n'est-elle plus qu'une petite branche morte sur la carte du réseau? Une vénule asséchée vouée, comme tout mortel, à la poussière pour l'éternité?

En marchant le long des rails, à même le ballast, on comprend vite que les lieux ont déjà été liftés. Les courbes, les angles du terrain ne mentent pas. La ligne 109, à cet endroit, était jadis à double voie. Mieux, il devait y avoir, au pied du terril de l'Héribus, un faisceau de voies conséquent, gorgé de wagons prêts à porter au loin des tonnes de charbon. Sur la droite, on devine encore l'existence de l'arc de voie ayant permis, il y a bien longtemps, à Simon Philippart d'éviter les rails de l'Etat.

A sa façon, l'Héribus, ce "vieux volcan asthmatique qui ne fait plus peur à personne" (2), nous rappelle que la vocation première de la ligne 109 était le transport des marchandises et non celui des voyageurs. Après le charbon, il y eut la craie et les engrais. Ce n'est donc pas un hasard si des trains continuèrent à circuler sur la ligne, du moins jusqu'à Harmignies, plus de quarante ans après la fermeture du trafic voyageurs.

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Hyon-Ciply5.JPGCe temps-là est hélas révolu. L'industrie survivante a trouvé d'autres moyens, d'autres remèdes. Après le pont du chemin de Bavay, s'ouvre sur la droite, l'ancien faisceau Semailles, du nom de l'ancienne fabrique d'engrais qui expédiait de là ses produits vers le reste du pays. Ici aussi, les rails ont disparu, mais il reste encore, telle une stèle de fortune, le mât d'un ancien signal s'effaçant dans la verdure. Les morts n'y sont pas tranquilles car l'air est bruyant et vicié. A cent mètres de là, les camions arrivent et repartent par dizaines à toute heure, dans un vacarme effrénant. Il y a du dioxyde dans l'air, du soufre dans les poumons. On devine l'apocalypse.

Très vite, pourtant, le regard est happé par une solennelle bâtisse, un peu hors d'âge, assoupie le long de l'unique voie. C'est la gare d'Hyon-Ciply, que les automobilistes montois lancés sur la route de Maubeuge connaissent bien. Aujourd'hui, les feux du passage à niveau sont éteints et les grandes barrières ne se baissent plus. Le train n'est plus une menace; la voie ferrée n'est qu'une cicatrice bien refermée.

Hyon-Ciply6.JPGCette gare, le village d'Hyon la partageait avec Ciply, une autre localité absorbée par la ville de Mons dans les années septante. Jusqu'en 1986, du personnel des chemins de fer y fut affecté, essentiellement pour veiller au fonctionnement du block garantissant la bonne circulation des convois de marchandises. Puis vinrent les faillites et les camions, et le rachat par la ville de la gare devenue obsolète pour en faire des logements sociaux.

Face à la gare d'Hyon-Ciply, au pied de la nationale, l'esprit s'égare dans les brumes incolores des échappements. Dire qu'il n'y aura bientôt plus de rails ici semble impossible, et pourtant! Les tramways, les petits trains de Léopold Bernard, les grands trains pleins de craie s'en sont allés et ne roulent plus que dans les souvenirs des plus anciens. Il est minuit moins une pour le rail à Hyon-Ciply, une gare hors d'âge. Il est minuit moins une pour la 109, une ligne hors d'état.

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(1) Dans la préface (page 5) de FRANCIS, Jean, Des villes et des hommes: Mons à coeur ouvert, Paris-Gembloux: Duculot, 1978.

(2) RAES, Françoise et BOSTEELS, Emmanuel, Terrils. De l'or noir à l'or vert, Bruxelles: Editions Racine, 2006.

[REFERENCES - La liste complète des références sera publiée à l'issue des vingt-quatre articles. Pour cet article, le blog "Ciply à travers le temps", richement documenté, a mis pas mal de données en perspective.]

[ILLUSTRATIONS - Les photos ont été prises le 4 janvier 2011, à l'exception de l'avant-dernière, prise le 21 novembre 2010.]

20/01/2011

Retranchements à Cuesmes-Etat

[Troisième article d'une série de vingt-quatre au sujet de l'ancienne ligne 109, qui reliait Mons à Chimay. Après avoir quitté l'ancienne gare latérale de Mons, notre convoi à travers le temps roule lentement vers Cuesmes dans des lieux chargés d'histoire...]

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Suspendue au temps, l'ancienne gare de Cuesmes-Etat s'est retranchée en contrebas de la voie. Dix-sept ans qu'on se passe d'elle, qu'on ne la laisse plus servir ses gens, elle qui a co-écrit la grande histoire du rail et en est un vestige particulier. Malgré les vandales, elle déroule toujours ses quais, qui n'attendent que vous et moi. Après quelques pas, et un regard levé vers ses pignons dentelés, on la sent prête à nous conter ses origines et sa folle destinée...

Cuesmes1.JPGC'est une société privée, la "Compagnie du Chemin de Fer des Bassins Houillers du Hainaut", qui obtint, en 1865, la concession pour la construction d'une ligne ferroviaire entre Frameries et Chimay. A cette époque, trente ans seulement après le tout premier train de Belgique, l'Etat subissait la concurrence d'intérêts privés déjà bien investis dans l'exploitation des charbonnages. La ligne vers Chimay devait permettre aux "Bassins Houillers du Hainaut" d'éviter les lignes ferrées de l'Etat pour acheminer le charbon vers la région du Centre ou vers la France.

Les travaux furent entamés en différents points du tracé vers Chimay. Etant donné les enjeux financiers, le premier tronçon mis en service fut celui qui relia, dès 1868, Mons à Bonne-Espérance, d'où les convois pouvaient poursuivre leur parcours vers Haine-St.-Pierre ou vers Erquelinnes et la France. C'est que les "Bassins Houillers du Hainaut" et la "Société Générale d'Exploitation de Chemins de Fer", toutes deux créées par Simon Philippart, avaient de grosses ambitions de l'autre côté de la frontière.

Dans un réflexe protectionniste, inquiet devant la spéculation débridée régnant dans le domaine de la construction de chemins de fer et le développement d'un réseau parallèle à ses lignes, l'Etat racheta à la "Société Générale d'Exploitation", en 1871, près de six cent kilomètres de lignes en Flandre et en Hainaut, dont l'ensemble des segments déjà construits entre Mons et Chimay. Comme ceux-ci l'avaient été à bas prix (un coût plafonné à 130.000 francs le kilomètre, faible pour l'époque) et que les finances de l'Etat avaient été mises à mal par la crise boursière du début des années 1870, ce n'est qu'en 1882 que les trains purent circuler de Mons à Chimay.

Cuesmes4.JPGUn indicateur de la "Société Générale d'Exploitation" daté de 1869 renseigne l'existence d'un premier arrêt, au départ de Mons, à Cuesmes-Trieu. A la reprise par l'Etat, la halte fut renommée Cuesmes-Etat pour bien marquer la différence avec l'autre gare de la commune, Cuesmes-Nord, desservie par une ligne de la "Compagnie du Nord-Belge". L'Etat y érigea une gare de style néo-renaissance flamande, avec pignons à redents, comme on pouvait en voir, à l'époque, en de nombreux endroits du pays - à Pâturages, à Ghislenghien ou le long de la ligne Bruxelles-Charleroi. Située peu avant les embranchements vers Chimay (ligne 109) et vers Dour et Quiévrain via Flénu et Warquignies (ligne 98), la gare de Cuesmes-Etat connut pendant de nombreuses années un trafic intense de voyageurs et de marchandises, d'autant que plusieurs raccordements industriels venaient s'y greffer.

Déjà mise à mal par des coûts d'exploitation peu concurrentiels, l'industrie charbonnière boraine ne survécut pas aux plans de rationnalisation élaborés dans le cadre de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (1954). Les puits fermèrent les uns après les autres et, avec eux, les gares charbonnières. Les voitures se multiplièrent, les autobus aussi. Les tramways vicinaux disparurent, laissant dans le Borinage des centaines de kilomètres de voies ferrées ne menant plus nulle part. La gare de Cuesmes-Etat avait vécu son apogée, ses nonante glorieuses. La suite ne fut plus que retranchements.

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En septembre 1962, le trafic voyageurs fut supprimé entre Mons et Lobbes, Cuesmes-Etat ne desservant plus que la ligne 98. Opportunément, l'Etat - la SNCB - engagea alors entre Mons et Frameries de très importants travaux de voie destinés à rectifier le trajet de la ligne 96 (Mons-Quévy), celle-là même qui passait par Cuesmes-Nord. Appelée à une plus grande vocation internationale, cette ligne souffrait d'un profil tortueux, sur des terrains miniers devenus instables, obligeant les Express vers Paris ou l'Allemagne à manoeuvrer avec lenteur et prudence. A Cuesmes-Etat, les travaux entraînèrent une élévation des voies et des quais, enfonçant la gare dans le paysage.

Cuesmes6.JPGPuis les raccordements industriels moururent l'un après l'autre, à cause des faillites et des camions. La cour à marchandises, un centre d'activités jadis si prospère, s'éteignit dans l'indifférence. La gare se vida de ses agents et la ligne 98 vers Warquignies ferma à son tour. Désormais simple point d'arrêt sur la ligne 96, Cuesmes-Etat était devenue Cuesmes tout court.

Puis l'aberration prit le pas sur la fatalité. En mai 1994, la SNCB supprima la desserte voyageurs à Cuesmes, contraignant une grosse centaine d'usagers quotidiens à un trajet en bus beaucoup plus long ou les poussant à reprendre la voiture. Et si les quais et un peu d'équipement ont été laissés en place, on peut se demander si un jour à Cuesmes le train à nouveau s'arrêtera.

Après cent quarante ans le long des rails, la gare de Cuesmes, qui fut Cuesmes-Trieu mais restera toujours Cuesmes-Etat, est donc suspendue au temps. Elle se dégrade lentement mais ne s'affaissera pas. Vestige d'une architecture révolue, témoin remarquable d'un âge d'or, gare fantôme elle est devenue, elle qui en a tant vus! Doit-on la laisser périr? Ne peut-on lui rendre un hommage digne de son passé, la réhabiliter, en faire un musée des gares belges, du Borinage ou de l'Héribus?

Ainsi se décline la grande histoire du rail à Cuesmes-Etat. Une histoire à l'image de la région, fière et sensible, faite de grandeur et de décadence, de fastes et de retranchements. Une histoire qu'il faut raconter à ceux qui ne la connaissent pas, au pied de la gare, un soir d'été, un soir d'Etat...

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[REFERENCES - Une bibliographie exhaustive sera publiée à la suite du dernier des vingt-quatre articles de la série. L'ouvrage principal pour cet article est: DIEU, Baudouin et DIEU, Philippe, Le rail à Mons et dans le Borinage, Bruxelles: Editions PFT, 2001.]

[ILLUSTRATIONS - Photos prises sur le site de l'ancienne gare de Cuesmes (Cuesmes-Etat) le 21 novembre 2010 et le 3 décembre 2010. Sur la grande photo en haut de page, on aperçoit, sous le pont de la rue Emile Vandervelde, l'Atelier central de Cuesmes, l'"Arsenal", où sont rénovées aujourd'hui les voitures à double étage de type M5. Sur la grande photo du milieu de page et celle, plus petite, qui la précède, on peut mesurer le dénivelé entre le bâtiment voyageurs et les quais, résultat du rehaussement de la voie lors des travaux massifs entrepris, en 1962-1963, pour donner un nouveau tracé plus sûr et plus rapide à la ligne 96 entre Mons et Frameries.]

10/01/2011

Premiers tours de roue à Mons, gare latérale

[Deuxième article d'une série de vingt-quatre concernant l'ancienne ligne 109 (Mons-Chimay), près de cinquante ans après sa fermeture au trafic voyageurs. Partons de Mons vers Chimay, hier, aujourd'hui. C'est un beau trajet de 79 kilomètres passant par Fauroeulx, Thuillies et Rance, pour ne citer que quelques-uns des coins traversés.]

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Dans un ouvrage intitulé "Le rail à Mons et dans le Borinage" (2001), le PFT (1) a retracé l'évolution de la gare de Mons depuis 1870, date à laquelle le premier bâtiment voyageurs fut démoli au profit d'un édifice plus vaste, mieux en accord avec les réalités citadines. Ce second bâtiment fut érigé en retrait pour créer une esplanade faisant la place belle aux trams et trains vicinaux. Est-ce là l'origine des cinq voies ferrées en culs de sacs qui formaient, sur la gauche du nouveau bâtiment, côté Jemappes, une gare latérale dont partaient les trains vers Chimay et Quiévrain vers Harmignies?

Cette seconde gare de Mons, dont la façade ressemblait à s'y méprendre à celle, encore actuelle, de la gare de Namur, subit d'important dégâts lors des bombardements de 1944. Après une courte réhabilitation, elle fut démolie et remplacée, en phases successives, par un bâtiment plus moderne, inauguré en 1952, qui est celui que nous connaissons aujourd'hui. Il sera lui-même remplacé, dès 2014, par une gare futuriste signée Santiago Calatrava, qui sera donc, historiquement, le quatrième édifice à accueillir les voyageurs du rail dans la Cité du Doudou.

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En consultant l'indicateur officiel des Chemins de fer belges de mai 1950, on remarque qu'il n'y avait que cinq liaisons quotidiennes complètes entre Mons et Chimay. L'offre sur la ligne 109 était complétée par un train Mons-Erquelinnes bifurquant, tôt le matin, à Fauroeulx par la ligne 108; par un service en fin d'après-midi au départ de Lobbes vers Chimay poursuivant vers Mariembourg; et par trois trajets en autorail au départ de Thuin-Ouest bifurquant, à Thuillies, vers Walcourt ou Laneffe par la ligne 111.

Mons1.JPGAvant d'accepter l'invitation d'Henri Scaillet d'embarquer dans un autorail, imaginons un instant le voyageur au départ de Mons, en mai 1950, à bord d'un des cinq trains à vapeur journaliers vers Chimay. Mai 1950, en pleine Question royale, avec un gouvernement social-chrétien majoritaire, à l'époque où l'idée européenne prend forme au travers d'un projet de création de marché unique du charbon et de l'acier.

Après avoir acheté son billet dans une gare en travaux, le voyageur s'est dirigé vers la voie A de la gare latérale, où soupire mollement une locomotive type 40 précédant un fourgon et trois voitures GCI. Il prend place dans une voiture de 3ème classe aux dures banquettes en bois. Les coussins, c'est pour les riches, et les riches ne prennent plus le train!

Mons2.JPGPar la fenêtre, le voyageur observe l'amical conciliabule entre le sous-chef à quai et le chef-garde du train. Leurs voix se mêlent aux claquements répétés des pelletées de charbon qui viennent alimenter le machine à vapeur, dont les soutes sont chargées de milliers de litres d'eau. C'est que les possibilités de ravitaillement seront limitées, une fois le départ donné. Et, comme on le sait déjà, c'est à un rythme de sénateur que l'on parviendra à Chimay!

Le sous-chef a donné le signal de départ; le chef-garde est monté dans la première voiture. Notre voyageur, qui s'en va à Chimay voir une cousine alitée, tient son billet nerveusement entre les doigts. Quelques secondes s'égrènent, trop lentement. Mais voilà le moment du départ, l'instant où le voyageur et la machine qui l'emmène au loin communient en un soupir conjoint. Il y a un claquement et cette première onde de traction, l'ébranlement. Et comme le soulignent ces toits qui disparaissent au loin, les premiers tours de roue à la découverte de la ligne 109.

[A SUIVRE]

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[(1) Le PFT est le Patrimoine Ferroviaire et Tourisme (www.pfttsp.be).]

[Illustrations - L'ancienne carte postale montre la deuxième gare de Mons (1870-1950), qui fut endommagée par les bombardements de 1944. Ensuite, extrait de l'indicateur officiel des Chemins de fer belges du 14 mai au 7 octobre 1950, indiquant l'horaire des trains sur la ligne 109. La petite photo, à gauche, montre la gare de Mons actuelle, ici photographiée le 3 décembre 2010. La petite photo de droite montre l'emplacement jadis occupé par les cinq voies de la gare latérale de Mons, devenue aujourd'hui un parking. En bas, vue du gril de sortie de la gare de Mons prise du viaduc de Jemappes: à gauche, la ligne 96 actuelle vers Quévy, et à droite, la ligne 97 vers Saint-Ghislain. Pour aller à Chimay, nous prenons à gauche...]