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21/02/2011

Vellereille-le-Sec, une gare en rase campagne

[Sixième d'une série de vingt-quatre articles sur les traces de l'ancienne ligne 109 (Mons-Chimay). Après un départ de Mons gare latérale, nous avons marqué l'arrêt à Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply et Harmignies. Après cet article, j'observerai une pause dans la série, que je reprendrai fin avril. Le monde est vaste et j'ai la bougeotte...]

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Vellereille_le_Sec_1.JPGC'est donc peu après la gare d'Harmignies que s'arrête aujourd'hui la voie ferrée de l'ancienne ligne 109. Même si la circulation des trains a cessé il y a quelques années et que la voie s'est dégradée, nous avons tout de même parcouru près de dix kilomètres depuis Mons au rythme des traverses et le long des rails rouillés. Nous pourrions continuer à pied. Après le heurtoir fatidique s'ouvre un sentier bien dégagé presque aussi large que l'assiette de la voie, le long duquel subsistent quelques bornes et le mât d'un vieux signal. Il aboutit à l'ancienne gare de Vellereille-le-Sec, qu'il faut ensuite contourner sans savoir très bien où on va.

Après Harmignies, nous pourrions donc continuer à pied et nous contenter d'un bol d'air frais. Mais le moment est venu de nous laisser guider afin de bien comprendre l'histoire du rail dans ces contrées reculées. Et la seule façon d'y faire, c'est en lâchant prise, en jouant de l'imaginaire, en acceptant l'impossible. Sur le vieux quai de la gare d'Harmignies, fermons ainsi les yeux un long moment, assez long pour remonter trois générations et revenir en 1953. Les plus jeunes devront accepter un voyage sans GSM, sans MP3, sans GPS. En ouvrant les yeux, nous voyons un autorail Brossel type 554 (future série 46) arriver à quai, avec Henri Scaillet (1) aux commandes.

Comme je vous l'ai expliqué précédemment, Henri Scaillet était un machiniste du dépôt d'Haine-Saint-Pierre ayant notamment conduit les autorails sur la ligne 109 entre 1952 et 1960. Après son départ à la retraite, il a consigné ses souvenirs de cheminot dans plusieurs ouvrages qui, pour l'amoureux des chemins de fer, sont d'incontournables témoignages du rail à l'ancienne. C'est à lui qu'on doit de pouvoir revivre un peu l'histoire de la ligne, à travers le prisme du passé. C'est lui qui nous invitait, dans son livre "J'ai conduit les autorails" (1999), à prendre place derrière lui pour aller à Chimay par la 109. Ainsi donc, nous montons à Harmignies et nous irons jusqu'au bout.

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Vellereille_le_Sec_3.JPGHenri Scaillet confirme nos impressions pédestres actuelles lorsqu'il évoque, en parlant de Vellereille-le-Sec, "une gare en rase campagne, hormis les quelques maisons situées à gauche du bâtiment des recettes.". Et, de fait, peu de choses ont changé dans ce tout petit village comptant une centaine d'habitants. La maison du garde-barrière et le quai ont survécu également. Au regard du caractère profondément rural des lieux, on peut s'étonner de la présence, hier comme aujourd'hui, d'installations ferroviaires si développées.

Mais c'est oublier qu'en 1953 et avant, les gares étaient davantage que le lieu de départ et d'arrivée des trains. Elles étaient également le point de ravitaillement en marchandises, un moteur de l'économie locale, le centre d'envoi et de réception du courrier et des colis... Elles étaient une fenêtre sur le monde, surtout à Vellereille-le-Sec, où les voitures étaient encore rares.

Vellereille_le_Sec_4.JPGPeut-être parce qu'elle était si isolée, la gare de Vellereille-le-Sec disposait également d'un raccordement pétrolier, aujourd'hui disparu. Henri Scaillet explique qu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les troupes américaines y avaient installé un dépôt de carburant où, pour des raisons évidentes, les locomotives à vapeur étaient indésirables. Les habitants du coin, qui n'en demandaient pas tant, eurent donc le privilège de voir manoeuvrer, dans la cour à marchandises, une locomotive diesel, "véritable curiosité à l'époque sur un réseau encore presqu'entièrement à l'ère de la vapeur".

Il y eut également, par la suite et jusque dans les années 1980, un dépotoir SNCB à Vellereille-le-Sec (2). Qu'y abandonnait-on? Difficile de s'en faire une idée aujourd'hui, l'endroit ayant repris la pleine expression de sa ruralité. Alors que notre autorail imaginaire file déjà vers Estinnes, on se dit qu'ici plus qu'ailleurs, l'aventure du rail s'est achevée dans l'indifférence, laissant, en rase campagne, un quai et une vieille gare égarée...

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(1) SCAILLET, Henri, J'ai conduit les autorails, Liège: Editions GTF, 1999.

(2) Voir DIEU, Baudouin et DIEU, Philippe, Le rail à Mons et dans le Borinage, Bruxelles: Editions PFT, 2001.

[Illustrations - Photos prises le 6 février 2011. Tout en haut, on voit le heurtoir qui marque l'arrêt de la section encore ferrée de la ligne 109. Au-delà, il n'y a que l'un ou l'autre coupon de rail oublié. La photo suivante, en haut et à gauche, est prise en se retournant vers la gare d'Harmignies: on peut mesurer la pente modérée que devaient gravir les autorails pour parvenir à Vellereille-le-Sec. Les quatre autres photos montrent la gare telle qu'on peut la voir aujourd'hui, ainsi que l'ancienne maison du garde-barrière repeinte dans des couleurs printanières. Toutes deux sont devenues des habitations privées, cernées par les fameuses éoliennes d'Estinnes, qui figurent parmi les plus puissantes au monde.]

11/02/2011

Poussières de craie à Harmignies

[Cinquième article d'une série de vingt-quatre à la découverte de l'ancienne ligne 109 (Mons-Chimay). Après un départ de Mons, nous nous sommes arrêtés à Cuesmes-Etat et à Hyon-Ciply. Pousuivons le parcours...]

Harmignies1.JPGAprès la gare d'Hyon-Ciply, la ligne 109 se donne un peu d'air. Deux rails, deux droites jumelles aux reflets orangés s'échappent de Mons et de sa ceinture charbonnière et s'enfoncent dans le paysage à perte de vue. L'habitat se fait plus rural, plus paisible, moins gazogène. C'est tant mieux car, sous l'arborescence, se cachent des lieux ancestraux, fréquentés depuis des millénaires par l'homme en mal de pierre.

La voie se courbe un peu avant Spiennes. Dans cette nature figée par l'hiver, elle s'enfonce même parfois dans le sol, sous l'herbe humide, ou disparait sous un buisson affalé par le vent. Le train, ici, ne passe plus et ne passerait plus. Le parcours est donc une symphonie nostalgique et minérale, une berceuse séculairetout en bémols sur les rails d'autrefois. C'est tant mieux car le pont sur la Trouille doit être franchi avec prudence.

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Harmignies3.JPGUn jour, en creusant un peu plus loin, l'homme a trouvé de la craie dans les profondeurs du sol. Une craie si pure, si blanche qu'il ne tarda pas à l'en extraire à grande échelle. En 1900, la carrière d'Harmignies était déjà reliée au rail, raccordée à la ligne 109 qui, pendant plus d'un siècle, emporta par milliers les tonnes de craie ou de ciment. Ce trafic, le tout dernier qui subsista sur la ligne, prit fin en 2004. L'histoire dira peut-être un jour que la SNCB et la cimenterie ne s'entendirent plus sur le partage des coûts pour maintenir la ligne en état...

Après avoir franchi le passage à niveau sur la chaussée de Beaumont, on peut observer les vestiges remarquables de ce raccordement fraîchement délaissé. Le train pourrait-il revenir un jour? Une forêt d'arbustes commence à recouvrir le faisceau des voies et la dizaine d'aiguillages à commande manuelle blanchis par les poussières de craie. Les dernières illusions s'envolent à la vue du nouveau bitume qui sectionne les voies, accotements à l'appui, et les recouvre sans ménage, sans apitoiement.

Si les rails reprennent au-delà de cette nouvelle route, c'est donc en vain. Sur la droite, fière de son histoire, voilà l'ancienne gare d'Harmignies désormais coupée du réseau. Elle survivra longtemps sans doute sur son île ferrée, habitée par un privé. Sait-il seulement qu'elle fut jadis une gare de 2ème catégorie? Sent-il parfois ses murs suinter du souvenir et de la sueur des hommes qui y ont oeuvré?

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Une bourrasque claque et secoue les branches nues poussant à l'ombre de la cimenterie. Elle recouvre à peine le ronronnement sourd des moteurs de camions qui attendent derrière l'enceinte. Un autre bahut bruyant franchit l'ancienne voie devant la gare et va les rejoindre, comme pour mieux la narguer.C'est peut-être ici, dans cette aberration, qu'on comprend que, face au profit, l'écologisme part souvent perdant.

Le quai de la gare a survécu à un demi-siècle d'abandon. En regardant vers la droite, on devine le lieu fatidique où la voie, déjà abandonnée, interrompue et par endroits ensevelie, disparait pour de bon. Le lieu à partir duquel la ligne 109 n'est plus qu'une éraflure dans la verdure, où les gares se sont peu à peu égarées. Pour aller plus loin, sur ce quai déserté depuis longtemps, il faut attendre un improbable autorail ressurgi du passé...

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises le 8 et le 15 janvier 2011. Les deux premières, prises peu après la gare d'Hyon-Ciply, montrent les ravages du temps depuis l'arrêt des circulations. Le faisceau de voies le long de la cimenterie apparait sur la troisième photo. Les deux dernières photos montrent à quel point l'ancienne gare d'Harmignies, sans être particulièrement jolie, a gardé sa superbe et tient toujours tête à l'industrie d'en-face.]