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31/05/2012

En passant par Luttre

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En passant par Luttre, ce matin encore, j'ai repoussé mon journal et salué du regard la gare et son petit monde hébété. Sait-on, dans le compartiment feutré, l'amour croissant que j'ai pour elle, né de dix ans d'arrêts cadencés? Le soleil déjà haut dans le ciel, les souvenirs s'étalent. Qu'en extraire, qui puisse se fondre dans son histoire, son vécu, sans paraitre grotesque?

En passant par Luttre, tous les matins, je repense aux terrains dont on l'a amputé, à l'importance dont on voudrait la priver. Sait-on, dans la salle d'attente, qu'elle hébergeait jadis une remise grouillant d'engins vapeur? Sondez l'ouest, depuis la voie 5, et devinez dans les volumes du bâti son emprise passée, son étendue révolue, son prestige écorné...

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On a même raboté son nom, elle qui, tout un temps, se fit appeler Luttre-Pont-A-Celles. C'était au temps du grand chemin de fer, avant le règne des pétrodollars, avant l'Europe néolibérale. Dans cette grande gare champêtre, on formait et déformait des trains par dizaines. Il y avait des omnibus vers Sart-Allet, des semi-directs vers Manage.

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En passant par Luttre, tous les soirs, je frissonne quand le train franchit le pont et les eaux glauques du canal. Sait-on, sur les quais dallés, le drame des vies fauchées, du train broyé en 1974, lorsque le direct pour Bruxelles dérailla en quittant la gare? Qu'en extraire, aujourd'hui encore, qui rappelle à l'Etat son devoir de prévoyance?

En descendant du train à Luttre, ce soir, je me suis demandé comment toute cette histoire finirait. En attendant la prochaine correspondance, j'ai feint d'ignorer le chaos humain, celui qui viendra le jour où les trains rouleront sans conducteurs. Celui qui viendra le jour où, en passant par Luttre, je n'y verrai plus qu'une halte sans âme, un point d'arrêt géré par des machines.

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12/05/2012

Une histoire qui ne s'écrit plus

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Que restera-t-il dans les manuels d'histoire, dans cent ans, de ces drôles d'années que nous vivons? Que sauront de nous, de nos vies d'aujourd'hui, les gens de la cinquième génération à venir? S'y intéresseront-ils? Ou cette tradition essentielle à l'homme qu'est la transmission du vécu, d'une génération à l'autre, aura-t-elle cédé pour de bon devant la colonisation, sans cesse plus forte, de nos gestes quotidiens par la machine, avec ses giga ceci et téra cela?

Je ne me suis jamais vraiment présenté. Je suis un voyageur ordinaire, sombrement vêtu, qui marche d'une gare à l'autre, à la conquête de temps perdus. Je hante certains quais le matin, le soir, pour gagner ma vie. J'observe mes alentours, les inconnus qui m'entourent, pour un jour les décrire, par l'image ou le mot. Je n'ai besoin de rien d'autre pour exister ou comprendre ce que je fais sur terre.

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Que restera-t-il, dans cent ans, de nos données, de nos fichiers, de nos existences digitales? Quelle reliques, quelles survivances, quelles bribes d'histoire donneront à nos descendants l'impression de nous connaître un peu? Ou le seul intérêt sera-t-il celui pour le trésor enfoui, les milliards qui dorment ou ceux que le marketing engrange en créant des buzz à tout-va et des modes rétro?

Je suis un jeune voyageur à l'ancienne, percé mais pas tatoué, qui use de l'encre et du clavier pour chasser l'oubli. J'aime tout le monde mais ne connais personne, donc je suis naïf. J'ai pour seul réseau social ces inconnus que je croise dans les trains du lendemain, ces âmes dont je n'ose lever le voile, de peur de les froisser. Je serais plus sage si je restais en gare, à forcer le trait, à ne décrire qu'un seul drapeau planté.

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Que restera-t-il, dans cent ans, de la liberté de penser et de refuser? Qu'adviendra-t-il de nos voyages en train, de ces minutes fécondes, où l'on risque l'imprévu? Se souviendra-t-on de nos errances et de nos errements, de nos monologues décousus, de nos espérances frivoles? Ou le seul voyage des gens d'alors sera-t-il celui qui mène le regard d'un écran à l'autre, d'une tâche à l'autre, selon le Programme, pour "vivre" un jour encore?

Je ne suis qu'un voyageur soucieux, sous son bonnet rayé, des flux et reflux, des vases communiquant d'une ère à l'autre. Je redoute le jour qui viendra sans doute, où l'on ne saura des brumes du passé que trois dates, deux guerres et un anniversaire. Alors, les yeux bleus d'amour, je pars de gare en gare, par l'image ou par le mot, pour exister encore et constater les menus détails d'une histoire qui ne s'écrit plus.

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[ILLUSTRATIONS - (de haut en bas:) La 6213 est au repos à Saint-Ghislain le 12 septembre 2009; Détail de la façade de la gare de Jette, le 14 mai 2010; Le soleil tarde à s'élever au-dessus de la gare d'Aywaille le 29 décembre 2011; L'automotrice 819 marque l'arrêt en gare d'Uccle-Caelevoet le 23 mars 2012.]

00:47 Publié dans caténerfs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : gares, trains, sncb