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30/09/2012

Jamais bien vite à Solre-Saint-Géry

[Dix-septième article d'une série de vingt-quatre consacrés à l'ancienne ligne 109 (Mons-Chimay). Nous entamons le dernier segment de la ligne, après un départ de Mons gare latérale et des arrêts à Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée et Beaumont.]

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Chaque été qui s'achève chasse un peu plus le souvenir des anciennes lignes ferroviaires, délaissées au fil du temps par les voyageurs et les industries locales. Le 30 septembre 2012, aujourd'hui, il y aura un demi-siècle que fut fermée au trafic voyageurs la section nord de l'ancienne ligne 109, entre Mons et Lobbes. La section sud, entre Lobbes et Chimay, ferma, elle, moins de deux années plus tard, le 31 mai 1964. Depuis un an et demi, sur ce blog, nous marchons du nord au sud sur l'assiette de l'ancienne voie, en rêvant des trains-trottinettes, des caboteurs et autres autorails qui l'arpentaient jadis, sans jamais rouler bien vite.

Précédemment, nous avons atteint le site de l'ancienne gare de Beaumont, dont il ne subsiste plus aucun vestige depuis la démolition du bâtiment voyageurs il y a plus de vingt ans et, plus récemment, l'aménagement d'un parking pour les utilisateurs du RAVeL 109/2. Si chaque été qui s'achève amène désormais sur le sentier son lot de marcheurs et de cyclotouristes, rares sont-ils à savoir vraiment où ils mettent les pieds, ou les roues. Savent-ils qu'à une époque pas si lointaine, celle de leurs arrière-grands-parents peut-être, voyager en train était encore un événement, un privilège parfois, quand ce n'était une routine pénible vers un dur labeur?

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solre-saint-géry,sncb,gare,train,ligne 109Quitter Beaumont, c'est entrer de plein pied dans la Botte du Hainaut, à quelques encâblures seulement de la frontière française. C'est oublier les villes et leur sophistication et se laisser surprendre par de vastes étendues agricoles ou boisées. C'est voir le monde comme il était avant, à quelques détails près, rythmé par la nature et le vent. Muettes sous la ronce, de petites pierres de teinte et de calibre familiers rappellent à elles seules l'ancienne affectation du chemin: sur ce ballast, pardi, roulaient autrefois des trains!

Sur le bitume qui aujourd'hui recouvre l'assiette de la voie, des enfants insouciants s'emploient à des jeux divers. Leurs parents se reposent à l'intérieur des villas dernier cri fraîchement bâties sur la droite du sentier, ou veillent à la bonne tenue de leur jardin balbutiant. Cette nouvelle avancée de Beaumont, ce dernier élan citadin, tranche singulièrement avec le panorama champêtre, tout en nature, tout en verdure. Au loin, à l'est, les éoliennes de Barbençon moulinent mollement. Le silence revenu est propice à la contemplation.

La flore sauvage occulte les courbes du relief et, avec elles, l'idée qu'on peut se faire du défi relevé par les hommes qui bâtirent la voie aux alentours de 1880. Il leur fallut déplacer de grands volumes de terres, avec un outillage qui paraitrait rudimentaire aujourd'hui, pour établir une rampe de seize pour mille, un rapport non négligeable en termes ferroviaires, surtout lorsque le train devait la gravir vers Beaumont. S'il ne reste aucune image de ce grand chantier oublié, on peut imaginer l'émoi qu'il suscita auprès des quelques fermiers du coin.

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solre-saint-géry,sncb,gare,train,ligne 109Plus loin, c'est le vallon creusé par la Hantes, un affluent de la Sambre, que la ligne 109 devait franchir. Un viaduc à sept arches fut construit. "Le grand pont", comme le surnommaient affectueusement les gens du coin, subit-il les outrages des deux guerres? Toujours est-il qu'il a survécu et que le RAVeL l'emprunte  aujourd'hui, donnant à l'usager faible l'impression d'avoir atteint la cîme des arbres, le toit du monde. Il semblerait pourtant qu'il fut un temps, il y a un siècle de ça, où la Hantes n'avait pas à se cacher dans un massif arboré!

Après le grand pont, il ne faut guère cinq cent mètres pour aboutir à hauteur de l'ancienne gare de Solre-Saint-Géry. A l'ouverture de la section de ligne entre Beaumont et Froidchapelle, le 1er mars 1882, les installations de ce qui n'était qu'une halte rurale de l'Etat belge se limitaient à un vieux wagon en bois déclassé converti en abri de fortune pour le chef de gare, son petit matériel et les quelques rares voyageurs. Ce n'est que vers 1890 qu'on érigea la gare qui, dans les gabarits de l'époque, s'assimilait à un "petit bâtiment de recette avec salle d'attente"(1). A cet égard, les anciennes gares de Solre-Saint-Géry et de Bastogne-Nord (ligne 163) faisaient partie d'une série de vingt édifices devant désormais équiper les haltes rurales.

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solre-saint-géry,sncb,gare,train,ligne 109Outre son petit trafic voyageurs, la gare voyait passer dans sa cour à marchandises des cuirs, de la toile bleue et des cuvelles en bois pour machines à laver, produits par les petites fabriques et artisans locaux, sans oublier le transport des sacs postaux, du bétail et de denrées diverses. Etant donné le caractère rural du lieu, on peut affirmer avec certitude que la gare occupa, pendant un demi-siècle au moins, un rôle capital dans la vie et le développement du village et dans le coeur de ses habitants.

Le déclin du rail à Solre-Saint-Géry, comme ailleurs sur la ligne 109, s'amorça dès les lendemains de la Deuxième guerre mondiale. L'avènement de la voiture, de l'autobus, du camion, plus aptes à manoeuvrer jusqu'au coeur des villages, et le manque d'investissements de la SNCB sonnèrent le glas des circulations ferroviaires jusqu'à leur arrêt complet fin mai 1964. La voie fut déferrée en 1971 et la gare, privée de sa raison d'être, dépérit jusqu'à en devenir une ruine.

solre-saint-géry,sncb,gare,train,ligne 109Heureusement, un couple d'amoureux de la nature a trouvé dans la vieille gare rurale un espace à la mesure de leurs petites ambitions. C'est en 2001 qu'ils en ont fait l'acquisition, la promettant à la fabrication de jus de pomme bio! Le temps aidant, ils l'ont restaurée afin de lui rendre sa superbe. Le RAVeL aidant, on imaginerait presque les autorails d'antan la caresser à faible allure, au soleil couchant. Et l'on regrette presque qu'ils aient choisi de poser, en juin 2011, une vieille voiture M2 toute taguée aux abords du potager. C'est kitsch, mais c'est comme ça!

Avec l'été qui s'achève, l'ancienne gare de Solre-Saint-Géry a oublié un peu plus encore son passé ferroviaire. Elle s'inscrit désormais dans le cadre naturel dont elle tranchait encore il y a un siècle d'ici, quand les engins de feu et de suie souillaient la cîme des arbres. Si on n'arrivait jamais bien vite à Solre-Saint-Géry, que dire alors des herbes du jardin poussant désormais, entre deux balises, lentement, tranquillement, à l'abri du temps?

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(1) DE BOT, Hugo, Architecture des gares en Belgique: Tome I 1835-1914, Turnhout: Brepols, 2002.

[Remerciements à l'Office du Tourisme de Beaumont pour les scans d'anciennes cartes postales du "grand pont" et de la gare de Solre-Saint-Géry, et pour le scan de la photo de la gare en ruine.]

[ILLUSTRATIONS - Photos prises sur le RAVeL 109/2 entre Beaumont et la gare de Solre-Saint-Géry les 1er et 2 septembre 2012. On reconnaîtra sur les deuxièmes et troisièmes photos le viaduc ferroviaire à sept arches, dont on voit qu'il domine aujourd'hui une arborescence fournie, à l'opposé de ce que la carte postale du même pont laisse deviner, il y a un siècle. En dessous de cette carte postale se trouve une photo donnant une vue d'ensemble du site de l'ancienne gare de Solre-Saint-Géry aujourd'hui, avec notamment la vieille voiture M2 bien taguée que le propriétaire de la gare a fait poser sur un coupon de rail, le long de son potager, début juin 2011.]

12/09/2012

Des adieux ratés à Jeumont

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sncb,gare,ligne 130a,trampoline,jeumont,suppression,avarieLa SNCB a décidé de supprimer, dès ce 10 septembre, tout trafic voyageurs entre Erquelinnes et Jeumont (F). Jusqu'ici, sept trains quotidiens franchissaient du lundi au vendredi la frontière dans chaque sens. La localité française n'était pas desservie le week-end. Les trajets sur la ligne 130a (Charleroi-Erquelinnes) étant assurés essentiellement par des automotrices classiques, l'incursion en France imposait l'usage de celles numérotées de 766 à 771, les seules encore équipées de la radio analogique.

Le tout dernier parcours vers Jeumont devait donc être le train 4768 de ce vendredi 7 septembre, avec départ de Charleroi-Sud à 18h12. Assez étonnamment (ou pas, selon certains...), l'employé au guichet à qui j'ai acheté l'onéreux billet Trampoline requis, ignorait la suppression des services vers Jeumont. Sans détours, notre conversation a porté sur l'avenir du groupe SNCB et des circulations ferroviaires dans la région.

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Après avoir été découplée de la 770, l'automotrice 766 se présentait comme celle qui aurait l'honneur d'assurer ce trajet symbolique. Sur le quai, j'ai rigolé avec le conducteur et l'accompagnateur, notamment du fait que le train n'était pas décoré pour la circonstance, que ce petit événement n'attirait pas grand-monde, si ce n'est un Flamand qui attendait déjà à Jeumont.

sncb,gare,ligne 130a,trampoline,jeumont,suppression,avarieRemplie de travailleurs et d'étudiants achevant leur semaine, la 766 s'est élancée pile à l'heure dans l'indifférence générale. A Marchienne-Zône, elle a connu un problème de surchauffe, assez vite réglé. A Hourpes, en revanche, la traction est restée en rade pendant vingt minutes. Si l'automotrice a tout de même fini par redémarrer, mais à grand peine, elle a abandonné tout espoir de rallier Jeumont.

La 766 et ses voyageurs fâchés ont été reçus voie 3 à Lobbes, comble de l'infâmie, sans pouvoir aller plus loin. Après ce rendez-vous manqué avec l'histoire, elle est repartie assez penaudement vers Charleroi-Sud en service commercial (!), en assurant le train 4789, à savoir celui-là même qu'elle aurait dû assurer au départ de Jeumont. Dans son état, il y a fort à parier qu'elle a mis bien plus que les vingt minutes ordinaires pour rentrer à Charleroi, où l'attendait sans doute une révision. L'histoire retiendra donc que le tout dernier train pour Jeumont fut le 4767, parti de Charleroi à 17h14 avec l'automotrice 768...

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