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31/03/2014

Lettre à Jo Cornu

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Cher Monsieur,

Je n'ai pas la prétention de vous apprendre votre métier. Non, et d'abord je devrais vous féliciter pour votre nomination à la tête de la SNCB. Ce n'est pas une mince affaire mais ça, vous le savez déjà. Puisque à votre façon vous voilà installé dans l'histoire de notre pays, permettez-moi de manifester ici une opinion citoyenne et quelques souhaits à votre encontre.

Depuis douze ans, je suis un navetteur, bien abonné chez vous, doublé d'un voyageur vorace et curieux. Lors de mes parcours quotidiens entre Lobbes et Bruxelles, j'examine l'histoire de nos chemins de fer; je lis les rapports annuels et les revues internes de votre société. Je sais donc, et je veux l'affirmer, que le voyageur n'a JAMAIS été le plus grand souci de la SNCB. Cela peut sembler paradoxal, surtout dans ce monde de services, mais il en va ainsi. Cela me rend moins naïf et à la fois plus tolérant. Tout bien considéré, je comprends les retards et, même si je les regrette, j'avoue les accepter.

Je décèle chez vous à l'instant une volonté de bien faire. L'idée de rendre nos gares et nos trains mieux connectés démontre une certaine préoccupation des gens qui animent votre réseau du matin au soir. Oui, nous les voyageurs qui par nos humeurs orageuses vous forçons à tenter de nous proposer un service public répondant aux meilleures exigences d'un modèle économique favorisant outrancièrement le privé. Sur ces bonnes intentions, je vous demande d'envisager ce qui suit.

Pour commencer, soutenez la cause d'une plus grande justice fiscale. Il n'est plus concevable, aujourd'hui, que nos états, nos services au public et donc nos chemins de fer soient spoliés de milliards d'euros par de grands groupes privés maquillant leurs revenus et profits. Ajoutez donc votre voix à celles qui disent que ça ne peut plus continuer de la sorte. Pour vous, pour nous, c'est du win-win.

Ensuite, veillez à organiser le travail de vos collaborateurs de telle sorte à ce qu'ils soient fiers d'oeuvrer à vos côtés. Montrez-vous décisif mais surtout très humain. C'est à celle seule condition que vous vous ménagerez le temps, indispensable selon moi, de partir de temps à autres sur le terrain à l'écoute de vos employés et à la rencontre des voyageurs et de leurs représentants. A bien y regarder, tous veulent vous aider dans votre tâche, et il faut le souligner.

Surtout, méfiez-vous des rouages salis de la politique, des luttes d'influence, des copinages malsains, et ne faites confiance qu'en vos idées propres. Soyez vous-même, ne lâchez rien. Méfiez-vous des media et des mielleux. Faites pour le mieux du plus grand nombre et même des autres. Et surtout, souvenez-vous, je suis là, nous sommes là, pour vous dire comment sont les choses réellement.

Cher Monsieur, je ne vous enverrai pas cette lettre car je crains bien qu'elle ne vous parvienne jamais. Il en va ainsi aujourd'hui. Alors, je la laisserai ici le temps qu'il faudra, dans le domaine public, devant vous qui serez jugé, trop tôt déjà, sur le succès ou l'échec du nouveau plan de transport. En vous exhortant à écouter vos clients, je vous prie d'agréer, cher Monsieur, mes salutations les plus cordiales.

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23:46 Publié dans caténerfs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sncb, gare, train, cornu

16/03/2014

A l'abri du doute

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Il y a quelques mois, je me suis engagé sur un terrain accidenté et un peu glissant menant dans les abîmes de notre société. Dans les gares des villes, ce chemin ténébreux n'est, pour l'immense majorité des voyageurs, qu'un entrebâillement malodorant, une porte taguée, ignorée, à passer. Au bout, là où on ne veut les voir, vivent celles et ceux qui n'ont rien ou presque et qui, pour trop de gens, ne font rien , ne sont rien.

A Charleroi-Sud, comme ailleurs, errent des sans-abris et d'autres dont l'abri est un enfer. La galère, ils ne l'ont pas voulue, ou alors seulement parce qu'elle valait mieux que l'abus, la violence, l'humiliation. Certains ont choisi la rue pour que leur compagne et leur enfant soient mieux assistés. D'autres sont en attente d'un logement social qui ne les sortira jamais trop vite du néant.

Ils ont faim, fuient le froid et l'ennui. Ils demandent une pièce, parfois avec humour, parfois sous un prétexte bidon. Ce qu'on sait moins, c'est qu'il existe des règles de communauté entre compagnons d'infortune. Ainsi, là où la confiance s'est installée, il arrive que la menue moisson soit mise en commun et redivisée. Et puis vient la nuit redoutée, où il faut trouver un gîte à l'abri du vent et des crapules.

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Une entente tacite régit leur présence dans la gare. C'est que pour les agents de Sécurail et de la police des chemins de fer, il faut trouver un équilibre entre la gestion de cette communauté mal-aimée et d'autres tâches de surveillance. Cette tolérance, née du dialogue et du respect entre personnes de bonne volonté, reste néanmoins précaire. Tout écart de l'un peut avoir des conséquences pour les autres.

A Charleroi, les services sociaux de la ville ont beaucoup travaillé, ces derniers mois, au reclassement des sans-abris. Du coup, leur population en gare a diminué. Faut-il également y voir le résultat du règlement mendicité adopté par le conseil communal en septembre dernier? Je me demande ce que certains d'entre eux sont devenus; j'espère qu'ils me le diront un jour...

N'y voyons toutefois pas une sortie de crise, car le réservoir de la misère est sans fond. Pire, il s'élargit encore et dans tous les sens. Autour de la gare traînent aussi désormais de parfois très jeunes adolescents livrés à eux-mêmes. Ils disent que l'école ne les intéresse plus; certains avouent voler pour se nourrir. Ils demandent une pièce ou n'osent même pas.

Alors, que faire? Chacun aura son opinion, qui sera nécessairement meilleure que l'indifférence. En ce qui me concerne, rien ne m'empêchera de continuer à leur donner une pièce, même quand ils n'osent pas, et de leur prêter une oreille. Car je sais que ce qui nous unit, eux et moi, c'est l'impérative nécessité de garder l'espoir et de se mettre à l'abri du doute.

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises en gare de Charleroi-Sud début mars 2014, avec l'autorisation des intéressés.]

 

23:48 Publié dans railleries | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : gare, sncb, train, sdf