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09/07/2014

Après les bombes, les briques à Berlin-Nordbahnhof [D]

[Sept années ont passé depuis le lancement de ce blog. Je me souviens que c'est à Berlin-Hauptbahnhof [D] que j'ai puisé l'envie de parler des gares. Puisque l'occasion m'était donnée d'y retourner, je suis revenu sur mes pas et j'ai poursuivi, deux heures durant, ma petite exploration ferroviaire d'une ville à l'histoire dense, où la mémoire est un chantier permanent, sous terre et à ciel ouvert...]

train,gare,berlin-nordbahnhofCette fois-ci, je suis sorti de Hauptbahnhof, la gare centrale de Berlin, du côté nord. Avant de me lancer sur Invalidenstrasse, j'ai examiné les panneaux à l'infographie élaborée présentant aux passants l'énorme chantier, situé en contrebas à l'est. Là, bientôt, rouleront sous terre les rames de la nouvelle ligne S21. Hauptbahnhof, inaugurée en 2006, n'en finit pas de grandir. S-Bahn, trains régionaux, grandes lignes: la gare envoie du monde sur toutes les distances.

J'ai traversé devant la gare et pris à droite. En franchissant le canal, j'ai jeté un oeil sur Hamburger Bahnhof, une gare désormais égarée, sans voies, statufiée. Une gare-monument, jolie même si elle se cache, mais qui ne souvient plus du temps où y embarquaient les voyageurs pour Hambourg. train,gare,berlin-nordbahnhofSerait-il déjà question de fantômes, de marques laissées par des âmes évaporées? Un peu plus loin, il est apparu, entre deux bulldozers, qu'on posait de nouveaux rails sur Invalidenstrasse. Les pieds dans la poussière, je me suis dit que les trams à venir la rendraient sans doute moins... invalidante!

Puis je suis arrivé à Berlin-Nordbahnhof, que j'avais choisie trop légèrement, juste parce que c'était, sur la carte, une autre bahnhof. J'y ai trouvé beaucoup de matière, énormément d'histoire à fleur de peau, et puis des sentiments forts. Résumer ma visite est un exercice injuste, alors je n'essaierai pas. A Berlin-Nordbahnhof, l'histoire des vies passées dépasse l'Histoire et ses débordements: aux dates, aux faits, aux actes de guerre je préfère le récit des vies d'alors, avec train,gare,berlin-nordbahnhofleurs valeurs et leurs motivations.

C'est que le Mur est passé par ici, non pas pendant le guerre mais après. Après les bombes, les briques. Après le sang, la dictature. Sous terre, des stations ferment d'un jour à l'autre: celles reliant Berlin-Ouest à Berlin-Ouest mais en passant par l'Est. Par l'Est, où l'on équipe les quais de bunkers, où trois soldats armés guettent dans la pénombre le premier mouvement interdit. Pour que les soldats eux-mêmes ne fuient pas à l'Ouest, on les enferme dans le bunker. Il y a des pièges et l'ordre de tirer à vue. Dans ces stations fantômes, les métros passent au ralenti. Rares sont les voyageurs qui, derrière la fenêtre du compartiment, cherchent le regard d'un soldat ennemi, même en cage. Ce n'était au fond pas nécessaire; la liberté était déjà du côté de la lumière.

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Imaginez-vous la scène la prochaine fois que vous passez par Bruxelles-Congrès en train, le week-end, en regardant par la fenêtre. Imaginez sur les quais faiblement éclairés trois hommes sombres et sévères, patrouillant, fusils-mitrailleurs aux abois, capturant votre regard...

Cette image forte viendra à quiconque prend le temps de parcourir les couloirs de Nordbahnhof, celle qui de nom n'est plus aujourd'hui qu'une station de métro sur les lignes S1, S2 et S25. Sur les murs aussi sont décrites et richement illustrées les tentatives, réussies ou non, de ces Allemands de l'Est ayant cherché l'air libre à tout prix. Et il faut s'émouvoir du nettoyage des consciences, de l'amnésie orchestrée par la dictature, du cynisme de ceux qui ont voulu faire du souvenir de la liberté un crime.

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train,gare,berlin-nordbahnhofÉbranlé, je ne suis pas resté sous terre. En surface, avec à peine plus d'oxygène, je me suis dirigé à l'instinct. J'ai franchi la grille d'un parc, sachant que je pourrais y sentir le murmure d'un passé plus lointain, avant le Mur, avant les guerres, avec moins de sang. J'ai marché là où jadis s'élançaient les trains vers Szceczin. Il y avait ici une grande gare, avec des grands trains, avant les bombes. C'était Stettiner Bahnhof. Quand Stettin l'allemande est devenue Szceczin la polonaise, la gare - ou ce qu'il en restait - est devenue Nordbahnhof. 

J'ai marché un peu trop longtemps. Mais de chaque seconde qui me rapprochait de mon retour à Hauptbahnhof, j'ai voulu bâtir une éternité, une paix sans frontières, pour moi et pour tout le monde. Je me suis promis, en rentrant sous terre, de ne jamais prendre le train de l'oubli. A Berlin-Nordbahnhof, chaque vie a compté. Chaque vie était une brique dans le mur du souvenir, celui que j'ai longé en rentrant chez moi. 

 

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises à Berlin-Nordbahnhof le 23 mai 2014.]

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