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31/10/2012

Microcosme à Sivry-Gare

[Dix-huitième étape d'un parcours en vingt-quatre articles consacré à l'ancienne ligne 109, qui reliait autrefois Mons à la Thudinie et à la Botte du Hainaut jusqu'à Chimay. Nous arrivons à présent à Sivry, après des arrêts à Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée, Beaumont et Solre-Saint-Géry.]

sivry,gare,ligne 109,train,sncbOn peut affirmer, sans user d'hyperbole, que le site de la vieille gare de Sivry est une des plus belles reliques du chemin de fer à l'ancienne en Belgique. On peut venir et revenir, au fil des ans, et y trouver le même tableau harmonieux, la même image délicieuse, d'édifices désuets plantés dans une flore débordante. Avant le train, il n'y avait rien. Celui-ci reparti, il reste, ô mystère, l'écho imperceptible mais assourdissant, l'aura invisible mais aveuglante, d'âmes qui viennent et s'en vont, le long des rails disparus, de Sivry à l'infini.

Il doit bien y avoir, dans l'immensité de l'univers, un petit coin reculé mais pas trop, d'où l'on pourrait voir, aujourd'hui encore, la gare en action. A cent trenteannées-lumière d'ici, là-haut très haut, on pourrait, avec un bon télescope, guetter l'arrivée du tout premier train à Sivry, en 1882. A soixante années-lumières d'ici, c'est même Henri Scaillet qu'on pourrait apercevoir aux commandes d'un autorail revenu de Chimay. A quarante-huit années-lumière, le tout dernier train; à quarante-et-une, l'enlèvement des rails... Tout ça est théoriquement possible mais on peut se demander qui, à une telle distance, voudrait se passionner pour la gare de Sivry et son passé. A l'échelle du cosmos, elle n'est, au mieux, que l'infime détail d'une poussière...

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sivry,gare,ligne 109,train,sncbCes choses-là, celles de l'infiniment grand et du rapport qui existe entre la lumière et le temps, on les apprend sans doute aux enfants qui visitent le petit planétarium situé dans la cour de l'ancienne gare. Depuis 1995, en effet, celle-ci a été reconvertie en Centre de dépaysement et de plein air de la Commuanuté française. Au fil des voyages scolaires qui y sont organisés d'une année à l'autre, ce sont des milliers d'enfants qu'on initie aux rudiments de la météorologie ou de l'écologie. On parie qu'ils sont nombreux, une fois revenus chez eux, à se souvenir des quatre anciennes voitures L garées le long de l'ancien quai?

Mais si la science évolue et que les techniques d'observation se raffinent, il ne faut pas oublier que le temps passe et que le souvenir des trains de Sivry décline. Les cimetières du coin ont offert le repos éternel à celles et ceux qui ont vu s'ériger un nouveau quartier, celui de Sivry-Gare, quelque temps avant l'arrivée de la toute première locomotive. Ils abritent sans doute aussi les derniers d'entre elles et eux à avoir emprunté la calèche qui menait les voyageurs de la gare au centre du village à travers le Bois de Martinsart. Est-il encore quelqu'un qui se souvienne des vociférations du curé du Sivry jurant, dans les années 1950, avec une mauvaise foi certaine pour d'aucuns, que l'autobus serait moins rentable que le train entre Lobbes et Chimay? Est-il encore quelqu'un qui ait vu les commis charger les bobines et autres produits du bois dans la cour à marchandises de ce qui fut une gare placide mais prospère?

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sivry,gare,ligne 109,train,sncbAvec chaque hiver humide, les vieilles voitures L se dégradent un peu plus. Leur caisse rouille inexorablement; leur livrée verte s'effrite et laisse voir des flancs rongés jusqu'au dernier degré. On aurait tort de s'en émouvoir, car c'est là l'oeuvre imperceptible mais manifeste du temps, auquel n'échappe nul être et nulle chose. On aurait tort de s'en émouvoir, car quelle plus belle fin pourrait-on réserver à ces glorieuses ancêtres qu'un arrêt éternel en gare, à Sivry de surcroît, pour le regard des enfants?

Car il nous faudrait sans doute retomber en enfance, à des années-lumière de ce que nous sommes devenus, pour espérer entendre encore l'écho de la calèche qui s'éloigne, de la locomotive qui s'ébranle, du curé qui exhorte les fidèles à voyager en train. Il nous faudrait retomber en enfance pour oser chercher dans le petit biotope, dans le microcosme de Sivry, cette particule élémentaire, ce petit boson, qui permettrait de lire l'avenir de la vieille gare et de dire si, longtemps encore, elle restera la plus belle relique de la ligne 109.

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises à Sivry-Gare le 13 juin 2009, le 11 novembre 2009 et le 2 septembre 2012. Sivry était une gare de 3ème catégorie.]

30/09/2012

Jamais bien vite à Solre-Saint-Géry

[Dix-septième article d'une série de vingt-quatre consacrés à l'ancienne ligne 109 (Mons-Chimay). Nous entamons le dernier segment de la ligne, après un départ de Mons gare latérale et des arrêts à Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée et Beaumont.]

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Chaque été qui s'achève chasse un peu plus le souvenir des anciennes lignes ferroviaires, délaissées au fil du temps par les voyageurs et les industries locales. Le 30 septembre 2012, aujourd'hui, il y aura un demi-siècle que fut fermée au trafic voyageurs la section nord de l'ancienne ligne 109, entre Mons et Lobbes. La section sud, entre Lobbes et Chimay, ferma, elle, moins de deux années plus tard, le 31 mai 1964. Depuis un an et demi, sur ce blog, nous marchons du nord au sud sur l'assiette de l'ancienne voie, en rêvant des trains-trottinettes, des caboteurs et autres autorails qui l'arpentaient jadis, sans jamais rouler bien vite.

Précédemment, nous avons atteint le site de l'ancienne gare de Beaumont, dont il ne subsiste plus aucun vestige depuis la démolition du bâtiment voyageurs il y a plus de vingt ans et, plus récemment, l'aménagement d'un parking pour les utilisateurs du RAVeL 109/2. Si chaque été qui s'achève amène désormais sur le sentier son lot de marcheurs et de cyclotouristes, rares sont-ils à savoir vraiment où ils mettent les pieds, ou les roues. Savent-ils qu'à une époque pas si lointaine, celle de leurs arrière-grands-parents peut-être, voyager en train était encore un événement, un privilège parfois, quand ce n'était une routine pénible vers un dur labeur?

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solre-saint-géry,sncb,gare,train,ligne 109Quitter Beaumont, c'est entrer de plein pied dans la Botte du Hainaut, à quelques encâblures seulement de la frontière française. C'est oublier les villes et leur sophistication et se laisser surprendre par de vastes étendues agricoles ou boisées. C'est voir le monde comme il était avant, à quelques détails près, rythmé par la nature et le vent. Muettes sous la ronce, de petites pierres de teinte et de calibre familiers rappellent à elles seules l'ancienne affectation du chemin: sur ce ballast, pardi, roulaient autrefois des trains!

Sur le bitume qui aujourd'hui recouvre l'assiette de la voie, des enfants insouciants s'emploient à des jeux divers. Leurs parents se reposent à l'intérieur des villas dernier cri fraîchement bâties sur la droite du sentier, ou veillent à la bonne tenue de leur jardin balbutiant. Cette nouvelle avancée de Beaumont, ce dernier élan citadin, tranche singulièrement avec le panorama champêtre, tout en nature, tout en verdure. Au loin, à l'est, les éoliennes de Barbençon moulinent mollement. Le silence revenu est propice à la contemplation.

La flore sauvage occulte les courbes du relief et, avec elles, l'idée qu'on peut se faire du défi relevé par les hommes qui bâtirent la voie aux alentours de 1880. Il leur fallut déplacer de grands volumes de terres, avec un outillage qui paraitrait rudimentaire aujourd'hui, pour établir une rampe de seize pour mille, un rapport non négligeable en termes ferroviaires, surtout lorsque le train devait la gravir vers Beaumont. S'il ne reste aucune image de ce grand chantier oublié, on peut imaginer l'émoi qu'il suscita auprès des quelques fermiers du coin.

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solre-saint-géry,sncb,gare,train,ligne 109Plus loin, c'est le vallon creusé par la Hantes, un affluent de la Sambre, que la ligne 109 devait franchir. Un viaduc à sept arches fut construit. "Le grand pont", comme le surnommaient affectueusement les gens du coin, subit-il les outrages des deux guerres? Toujours est-il qu'il a survécu et que le RAVeL l'emprunte  aujourd'hui, donnant à l'usager faible l'impression d'avoir atteint la cîme des arbres, le toit du monde. Il semblerait pourtant qu'il fut un temps, il y a un siècle de ça, où la Hantes n'avait pas à se cacher dans un massif arboré!

Après le grand pont, il ne faut guère cinq cent mètres pour aboutir à hauteur de l'ancienne gare de Solre-Saint-Géry. A l'ouverture de la section de ligne entre Beaumont et Froidchapelle, le 1er mars 1882, les installations de ce qui n'était qu'une halte rurale de l'Etat belge se limitaient à un vieux wagon en bois déclassé converti en abri de fortune pour le chef de gare, son petit matériel et les quelques rares voyageurs. Ce n'est que vers 1890 qu'on érigea la gare qui, dans les gabarits de l'époque, s'assimilait à un "petit bâtiment de recette avec salle d'attente"(1). A cet égard, les anciennes gares de Solre-Saint-Géry et de Bastogne-Nord (ligne 163) faisaient partie d'une série de vingt édifices devant désormais équiper les haltes rurales.

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solre-saint-géry,sncb,gare,train,ligne 109Outre son petit trafic voyageurs, la gare voyait passer dans sa cour à marchandises des cuirs, de la toile bleue et des cuvelles en bois pour machines à laver, produits par les petites fabriques et artisans locaux, sans oublier le transport des sacs postaux, du bétail et de denrées diverses. Etant donné le caractère rural du lieu, on peut affirmer avec certitude que la gare occupa, pendant un demi-siècle au moins, un rôle capital dans la vie et le développement du village et dans le coeur de ses habitants.

Le déclin du rail à Solre-Saint-Géry, comme ailleurs sur la ligne 109, s'amorça dès les lendemains de la Deuxième guerre mondiale. L'avènement de la voiture, de l'autobus, du camion, plus aptes à manoeuvrer jusqu'au coeur des villages, et le manque d'investissements de la SNCB sonnèrent le glas des circulations ferroviaires jusqu'à leur arrêt complet fin mai 1964. La voie fut déferrée en 1971 et la gare, privée de sa raison d'être, dépérit jusqu'à en devenir une ruine.

solre-saint-géry,sncb,gare,train,ligne 109Heureusement, un couple d'amoureux de la nature a trouvé dans la vieille gare rurale un espace à la mesure de leurs petites ambitions. C'est en 2001 qu'ils en ont fait l'acquisition, la promettant à la fabrication de jus de pomme bio! Le temps aidant, ils l'ont restaurée afin de lui rendre sa superbe. Le RAVeL aidant, on imaginerait presque les autorails d'antan la caresser à faible allure, au soleil couchant. Et l'on regrette presque qu'ils aient choisi de poser, en juin 2011, une vieille voiture M2 toute taguée aux abords du potager. C'est kitsch, mais c'est comme ça!

Avec l'été qui s'achève, l'ancienne gare de Solre-Saint-Géry a oublié un peu plus encore son passé ferroviaire. Elle s'inscrit désormais dans le cadre naturel dont elle tranchait encore il y a un siècle d'ici, quand les engins de feu et de suie souillaient la cîme des arbres. Si on n'arrivait jamais bien vite à Solre-Saint-Géry, que dire alors des herbes du jardin poussant désormais, entre deux balises, lentement, tranquillement, à l'abri du temps?

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(1) DE BOT, Hugo, Architecture des gares en Belgique: Tome I 1835-1914, Turnhout: Brepols, 2002.

[Remerciements à l'Office du Tourisme de Beaumont pour les scans d'anciennes cartes postales du "grand pont" et de la gare de Solre-Saint-Géry, et pour le scan de la photo de la gare en ruine.]

[ILLUSTRATIONS - Photos prises sur le RAVeL 109/2 entre Beaumont et la gare de Solre-Saint-Géry les 1er et 2 septembre 2012. On reconnaîtra sur les deuxièmes et troisièmes photos le viaduc ferroviaire à sept arches, dont on voit qu'il domine aujourd'hui une arborescence fournie, à l'opposé de ce que la carte postale du même pont laisse deviner, il y a un siècle. En dessous de cette carte postale se trouve une photo donnant une vue d'ensemble du site de l'ancienne gare de Solre-Saint-Géry aujourd'hui, avec notamment la vieille voiture M2 bien taguée que le propriétaire de la gare a fait poser sur un coupon de rail, le long de son potager, début juin 2011.]

20/03/2012

Il manque une gare à Beaumont

[Seizième étape d'un parcours en vingt-quatre articles consacrés à l'ancienne ligne 109, qui reliait autrefois Mons à Chimay. Cinquante ans après la fermeture au trafic voyageurs de sa moitié nord (Mons-Lobbes), nous refaisons le voyage, déjà ponctué d'arrêts à Mons, Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies et Strée.]

L'automobiliste qui passe pour la première fois par le sud de Charleroi pensera peut-être que tous les chemins mènent à Beaumont, tant la localité est omniprésente sur les panneaux routiers. Une procession infinie de voitures et de camions semble d'ailleurs en prendre la direction. De fait, la petite cité au riche passé sursaute comme jamais face à l'assaut permanent des chevaux moteurs. Etranglés par deux nationales, ses remparts gazés étouffent. Nombre de ses habitants l'ignorent mais, au propre comme au figuré, il manque une gare à Beaumont.

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beaumont,ligne 109,gare,sncb,trainUn chemin de vieux pavés s'échappe timidement de la chaussée de Charleroi tel un appendice obsolète: c'est la Place de la Gare. Pourtant, de par sa forme, il n'a rien d'une place ni même d'une avenue. La gare elle-même a disparu, les rails aussi et tout le petit équipement ferroviaire. L'espace qu'elle occupait autrefois est devenu un parking réservé - et cela reste un comble - aux voitures de celles et ceux qui souhaitent emprunter le RAVeL.

C'est sous une pluie battante que ce RAVeL à Beaumont a été inauguré le 4 octobre 2009 en présence des huiles communales et régionales. Transis de froid, les oreilles rougies sous une forêt de parapluies, les gens présents ont préféré aux discours formatés la chaleur réconfortante des saucisses et du houblon. Sous le chapiteau planté à même le site de l'ancienne gare, il n'a jamais été question de rails ou de trains, et on a oublié d'envoyer les gens à Solre-Saint-Géry, où se tenait pourtant une bien belle petite exposition.

Faut-il trouver dans cette indifférence l'énième évidence de l'histoire décidément bien étrange de la ligne 109, celle d'un patchwork ferroviaire comme on en a vu rarement? Rappelons que, dès sa genèse, elle ne fut qu'un ruban hétéroclite fait de tronçons construits avec les moyens du bord et reliés les uns aux autres sans grande conviction. Ainsi, la section entre Thuillies et Beaumont ouvrit le 25 janvier 1875, soit sept années avant les segments contigus (Lobbes-Thuillies et Beaumont-Froidchapelle), et initialement en tant que prolongement de la ligne 111 (Laneffe-Berzée-Thuillies).

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Rares sont les anciennes cartes postales et autres documents photographiques illustrant la gare de Beaumont du temps de sa splendeur. Comme pour les autres stations en amont et en aval, son déclin s'amorça avec la mise en exploitation simplifiée de la ligne au début des années 1950. Cà et là, les cabines de signalisation se vidèrent de leur personnel, les postes de block devinrent "mobiles" et à Beaumont, gare de croisement, les drapeaux remplacèrent les signaux. Y a-t-il quelqu'un qui ait immortalisé le chargement, dans la cour de marchandises, des cageots des colombophiles ou des moteurs et des tissus produits par les fabriques voisines?

beaumont,ligne 109,gare,sncb,trainLa gare, limitée à une faible activité marchandises depuis 1964, ferma officiellement en 1984. Le bâtiment voyageurs, déjà dans un sale état, fut démoli quelques années plus tard, effaçant du coup le dernier vestige du bâti ferroviaire à Beaumont. A quelques dizaines de mètres de là, sur la chaussée de Charleroi, s'arrête parfois un bus 109a des TEC, dont le numéro et le tracé rappellent vaguement l'histoire des trains d'antan.

Derrière la colline sur laquelle est perchée Beaumont, s'ouvrent les contrées boisées de la Botte du Hainaut. A l'est, par-delà les éoliennes, s'étend le Condroz de tiges en chavées. En marchant, avec cinquante ans de retard, derrière les derniers autorails de la ligne 109, à travers des paysages humides, on ne peut que noter le son sourd mais incessant de la circulation automobile. Si le silence n'est qu'illusion, au propre comme au figuré, c'est aussi parce qu'il manque une gare à Beaumont...

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[Remerciements chaleureux à l'Office du Tourisme de Beaumont, sans lequel les seules illustrations du site de l'ancienne gare auraient été celles d'un lieu pratiquement désert...]

[Quittons un moment la ligne 109 et revenons-en à des gares animées. Dans quelques semaines, quand les beaux jours seront revenus, nous irons de Beaumont à Chimay, le coeur léger, en passant par Solre-Saint-Géry, Sivry, Rance, Froidchapelle et Robechies...]

29/02/2012

Drève vers Strée

[Quinzième évocation de la ligne 109, qui reliait autrefois Mons à Chimay. Nous la parcourons de part en part, à la recherche des vestiges laissés par les trains des siècles derniers. Rendons-nous à présent à Strée, après nos arrêts à Mons, Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin et Thuillies. Cet article remplace celui publié en février 2009 sous le titre "Strée, quarante-cinq ans après".]

ligne 109,train,gare,sncb,thuilliesLe RAVeL menant de Thuillies à Strée, un sentier stable et lisse, trompe l'oeil de celui qui s'y promène sous le soleil ou la pluie. Celui qui trace à grands coups de pédales ne devine même rien du train-train d'alors, de l'époque où locomotives et wagons griffaient de temps à autre ce petit monde fermier. Tout va trop vite aujourd'hui, les marchés comme les marcheurs, pour qu'on se préoccupe encore de ce qui a été mais ne sera plus. Ainsi, laissez-moi vous remorquer à travers le temps, le long des rails d'antan, vers Strée.

Le poste de block n°3 qui réglait la circulation des trains au départ de Thuillies, tantôt à gauche vers la ligne 111, tantôt à droite vers la ligne 109, a disparu depuis longtemps. Sans donc attendre un signal, traversons la rue des Hamoises, prenons à droite et suivons une courbe serrée qui croise encore le chemin d'Ham-sur-Heure et la rue de la Victoire. Cela parait facile aujourd'hui. Mais dans les années 1950, comme le raconte Henri Scaillet, les autorails de la ligne 109 devaient franchir ces trois passages à niveau rapprochés à faible allure - 20 km/h pour les deux premiers, (SF) 5 km/h pour le troisième, "allez savoir pourquoi...". Tête en terre, un ancien panneau STOP repose encore, entre les poules, dans un enclos herbeux, sur le côté droit du RAVeL, après le cimetière.

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Après ce départ haché, laissons-nous aller sur le sentier de bon pied. Les autorails atteignaient ici leur vitesse de référence, à savoir 70 km/h. Peu à peu, l'assiette de la voie se borde d'arbres et le clocher se voile. En cet endroit précis, au kilomètre quarante-et-un, le panorama est sympa et semble immuable. A gauche, deux chevaux amaigris paissent comme hier, comme demain. Des nuées d'oiseaux balaient le ciel, comme pouvaient déjà le remarquer les voyageurs vers Chimay. Ce sentiment d'éternité n'est qu'illusion car, plus loin dans la drève, d'autres mutations nous attendent.

Poursuivons notre chemin sans trop tarder, car les gares s'espacent et les distances s'allongent. Un croisement bombé avec une voirie asphaltée perpendiculaire à la rue de Donstiennes prévient d'une nouvelle métamorphose. Ici, on a bidouillé avec le relief pour aménager un petit zoning, un "technoparc" comme ils l'ont appelé; un parking propret accueille les travailleurs de QNT et leur indispensable voiture. Des étages de leurs locaux modernes, peuvent-ils se représenter le spectacle d'une Type 16 descendue de Chimay en nappant la flore de ses vapeurs noirâtres?

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ligne 109,train,gare,sncb,strée,donstiennesLongeons le parc d'entreprises jusqu'à ce qu'il soit masqué par le haut mur d'un entrepôt, puis d'un vieux bâtiment industriel. La bande de terrain entre le RAVeL et la paroi, de par sa physionomie, ne peut être qu'un ancien raccordement ferré. Dans le prolongement, deux rails dans le béton et une double ouverture dans une extension en saillie de l'édifice désaffecté trahissent le passage lent et répété, ici, autrefois, de wagons-tombereaux. Ce sont là parmi les derniers vestiges de la sucrerie de Donstiennes, fermée en décembre 1988. A quoi ressemblait vraiment la gare privée, la gare sucrée, qui tint ouverte à elle seule des années durant, la ligne 109 au sud de Lobbes?

Filons tout droit, entre les arbres revenus, dans ces lieux jadis animés par des cheminées, des cuves, des caboteurs au trafic diffus. Ne nous arrêtons plus que pour saluer les ultimes bornes hectométriques du vieux chemin de fer. Filons seuls, tels ces trains éteints, dans la drève délaissée. Au bout du chemin, sur la droite, voilà l'ancienne gare de Strée, sereine et paisible, qui déploie un charme familial. Chanceux sont ceux qui l'habitent désormais, s'ils n'ignorent l'écho, lointain certes, des grands voyages entamés naguère en ses murs...

[Remerciements amicaux à Georgy Lejeune pour la transmission de photos des dernières années d'activité de la ligne 109.]

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 [ILLUSTRATIONS - ::de haut en bas:: en haut, à droite: Voici le RAVeL occupant aujourd'hui l'assiette de l'ancienne ligne 109, vu ici, le 18 janvier 2012, peu avant le croisement avec la rue de la Victoire et le cimetière de Thuillies :au centre: La gare de Strée de nos jours, ici photographiée le 27 janvier 2012 :au centre, un peu plus bas: La locomotive 7356 passe à hauteur de la sucrerie de Donstiennes le 31 octobre 1983, en tête d'un long train de marchandises, quelques semaines avant la fermeture de la section de ligne entre Donstiennes et Strée :en bas, à gauche: Voici les tout derniers rails de l'ancienne gare privée et, à peu de choses près, les derniers vestiges de la sucrerie de Donstiennes, pris en photo le 18 janvier 2012 :tout en bas: Une locomotive diesel de type 73 manoeuvre à hauteur de la gare de Strée le 12 novembre 1983, dans cette photo prise par Georgy Lejeune.]

18/02/2012

Entre les tuiles à Thuillies

[Quatorzième volet d'une saga pédestre sur les traces de l'ancienne ligne 109 (Mons-Chimay) et des circulations ferroviaires d'antan. Nous arrivons à Thuillies, après nous être arrêtés à Mons, Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest et Biesme-sous-Thuin.]

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S'il ne restait les deux anciennes maisons de gardes-barrières de part et d'autre du site, on devinerait mal qu'il hébergea autrefois une gare d'une certaine importance. Bien sûr, avec l'avènement de la voiture et de l'avion, de la téléphonie et de l'informatique, la notion d'importance ferroviaire et même géographique a beaucoup évolué. Parvenir à Thuillies n'est plus un exploit; y changer de train pour se rendre à Berzée est aujourd'hui impensable. Pourtant, on peut sourire: cet exploit, cette correspondance improbable fut sans doute le lot quotidien d'un de nos aïeux.

Les derniers rails sont partis il y a quelque temps, laissant la place à un sentier RAVeL se dédoublant au sortir de l'ancien faisceau ferré. Ce sentier occupe ce qui fut sans doute la voie 3 ou 4, où le bitume a remplacé le ballast. Il faut chercher entre les arbres, derrière les sapins, comme à Fauroeulx, pour entr'apercevoir la gare et son entrepôt. Il faudrait gratter entre les tuiles pour trouver trace des gaz du dernier autorail à avoir hanté ces lieux.

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train,gare,sncb,ligne 109,thuilliesAinsi donc se croisaient autrefois, en gare de Thuillies, du temps des télégraphes, les autorails vers Chimay et ceux vers Berzée et Laneffe. Leurs conducteurs se connaissaient à peine, car ils travaillaient dans des dépôts éloignés - Haine-Saint-Pierre pour les uns, Walcourt pour les autres. Si, un demi-siècle après leur fermeture aux voyageurs, la ligne 109 s'est drapée de mystère, que dire de la courte ligne 111, qui ne faisait que griffer, tel un trait incongru, des terres vouées aux cultures? Sauf la RAVeLisation entamée, on pourrait penser cette petite plaie refermée.

En comparant les images de l'endroit à des époques différentes, on est frappé par sa profonde mutation. Le faisceau, le gril de voies bien gonflé, était jadis un espace très ouvert, vaste et plane, le regard se perdant à l'est dans un paysage sans tuiles, ou si peu, conférant à la première gare du lieu, érigée vers 1880, une stature sollenelle, fière, digne du grand chemin de fer. Aujourd'hui, une cité occupe le quart sud-est du faisceau et le reste est devenu un fouillis feuillu ou fermier. Plus loin, de l'autre côté, des villas et des voitures, imbues de modernité, semblent se moquer de l'ancienne maison du garde-barrières.

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La drôle de gare qui demeure, derrière les sapins, a remplacé sa fière ancêtre au sortir de la Deuxième guerre mondiale. Bâtie suivant les plans de l'architecte N. Richard, elle est d'un style particulier, "bien peu ferroviaire" selon Henri Scaillet, "sans aucune prétention architecturale" selon Hugo De Bot (1). Mais sait-on encore qu'elle fut une des toutes dernières gares de Belgique à prévoir pour le chef de sa gare et sa famille un logement de fonction? Chef de gare qui n'était déjà plus en... fonction au début des années 1950, remplacé qu'il faut par des sous-chefs travaillant en deux pauses!

train,gare,sncb,ligne 109,thuilliesCette aberration peut s'expliquer par l'incertitude économique des lendemains de la guerre. Le volume et la diversité de l'industrie locale, plus que le trafic voyageurs, justifiant sans doute la construction d'une nouvelle gare à Thuillies, où une scierie et un atelier de constructions métalliques étaient encore raccordés au chemin de fer. On y chargeait également des boîtes à pilules imprimées et du tabac.

La suite de l'histoire est connue: la SNCB mit la ligne 109 en exploitation simplifiée en 1952, le trafic voyageurs fut supprimé en 1964 et, au rythme des faillites et de la multiplication des camions, le transport de marchandises s'étiola jusqu'au dernier train, en 1992. Le RAVeL a désormais enlevé les dernières reliques de rail à Thuillies, n'y laissant qu'un bâti de briques et de tôles, de broc et d'argile, sali par le temps. Y a-t-il ici, entre les tuiles, quelqu'un qui se souvienne encore des correspondances de nos aïeux, du visage du dernier chef de gare?

(1) DE BOT, Hugo, Architecture des gares en Belgique Tome II 1914-2003, Turnhout: Brepols, 2003.

[ILLUSTRATIONS - de haut en bas :Tout en haut: Retournons-nous pour la première fois depuis notre départ de Mons: nous voyons ici le RAVeL que nous venons d'emprunter depuis Biesme-sous-Thuin :En haut: La première gare de Thuillies vue côté rue, bardée d'un imposant mât télégraphique :Au milieu, à droite: Voici sans doute le dernier vestige de l'activité économique jadis bourdonnante en gare de Thuillies. La ruine guette l'ancien entrepôt :Ensuite: La deuxième gare de Thuillies, d'une architecture atypique, telle que photographiée côté rue le 14 mars 2010 :En bas, à gauche: En quittant le site de l'ancienne gare de Thuillies, le RAVeL se dédouble avec, à gauche, l'ancienne ligne 111 et, à droite, l'ancienne ligne 109, que nous poursuivons désormais vers Strée.]