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16/09/2010

Friture d'Haversin

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Haversin1.JPG"Je vous ai vu mitrailler ma friterie", me lance d'un ton à la fois interrogateur et enjoué un homme à lunettes sur le quai. "A vrai dire,", je lui réponds, "ce n'est pas tant votre friterie que la gare que je mitraille.". Voilà en effet une heure et demie que je pointe l'objectif, de près comme de loin, vers l'ancien édifice ferroviaire. Comme à Morlanwelz, il abrite désormais une friterie. Pour étonnante, voilà une bien belge mutation!

L'homme se gratte les méninges, piquées par la colle que j'ai posée. 1984... 1988... non, avant. Il repasse les souvenirs d'une vie, remonte jusqu'à la première frite, ajuste le calcul. "Ecoutez,", dit-il enfin, "je crois que la gare a fermé en 1987.". Il dit pouvoir vérifier auprès du dernier chef de gare, qui habiterait encore Ciney. Je lui donne mes coordonnées, sait-on jamais.

Je remercie l'homme de ses efforts et de sa spontanéité. Il s'éloigne. Je mitraille encore.

J'avais donc 15 ans quand la gare d'Haversin a fermé. J'étais trop jeune pour comprendre l'enjeu, trop aveuglé par des rêves puérils, trop naïf aussi. J'aimais déjà l'histoire, mais surtout celle que je ne connaissais pas. Celle que j'aurais tout le temps d'apprendre plus tard, plus tard quand j'aurais le temps. Je n'avais pas compris que c'était moi le héros de mon histoire et qu'elle pourrait me porter un jour à Haversin.

Haversin3.JPGJe me gratte les méninges, rouillées comme l'aiguillage dans la cour là-bas. 1981... 1980... 1978 peut-être déjà. Je repasse les souvenirs d'une vie, remonte jusqu'à ma première traversée d'Haversin, bien avant ma première frite. Je revois nos voyages en train sur la ligne du Luxembourg, avec ma mère et ces boîtes de Playmobil que ma soeur et moi nous disputions. Je n'étais jamais descendu du train à Haversin mais j'y avais déjà vécu de grands conflits.

J'ai gardé certains de ces rêves puérils. J'aimerais vivre à toutes les époques, surtout celle des machines fumantes, des petits métiers et des gares partout. J'aimerais me souvenir de l'humanité entière, des petits malheurs d'antan, des rires d'enfants et de vieillards sans dents. Je me gratte les méninges en gare d'Haversin, mais rien n'y fait. Je dois bien accepter qu'en certaines matières, à Haversin comme ailleurs, il y a de la friture sur la ligne.

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[Illustrations - Toutes les photos prises en gare d'Haversin le 20 août 2010.]

 

21/08/2010

Au-delà de Purnode

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Purnode2.JPGJe me suis levé aux aurores, ce dimanche d'août, pour retourner voir les gares du Bocq. Quatre mille mètres à pied et quatre trains plus loin, j'ai débarqué à Purnode sous un ciel incertain. L'autorail du PFT a rebroussé chemin, tandis que Monsieur le chef de gare honoraire de Dorinne-Durnal, que je rencontrerai bien un jour, emmenait, flanqué de ses chiens, une poignée de randonneurs suréquipés le long du Bocq. Je suis resté seul à quai un bref instant, pour peser le possible et l'impossible.

Le charme du Bocq tient dans sa nature sauvage et l'abondante végétation dans la vallée qu'il a creusé. Aussi, une connaissance théorique des courbes et des voies ne se traduit pas, comme en milieu urbain, en un itinéraire certain. Contre la montre, il faut chercher, deviner, improviser. Les propriétés privées font dévier, les herbes foulées font espérér. Ainsi donc, à Purnode, j'ai perdu de longues minutes à sonder le terrain.

Je n'emporte ni GPS, ni carte, ni boussole. La carte, je la regarde sommairement la veille. Dans des reliefs accidentés noyés de verdure estivale, la marge d'erreur est donc importante. C'est pourquoi j'ai vite compris que je n'atteindrais pas ce jour l'ancienne gare d'Evrehailles. La poutre en béton sur le Bocq, que j'ai franchi, menait sur une fausse piste. J'ai pataugé dans le boue là où il fallait garder le pied ferme.

Purnode3.JPGQu'importe! J'ai rejoint la voie, perchée au-dessus d'un pont. C'est là que s'activeront, dans les mois prochains, les aventuriers du PFT. Entre fougères et ronces, j'ai suivi le routin le long des rails rouillés. Evidemment, c'est toute l'assiette de la voie qu'il leur faudra nettoyer et stabiliser, car même une draisine n'irait pas loin sur ces traverses pourries. Le ballast remis, les antiques autorails pourront un jour revenir à Evrehailles, puis à Yvoir.

Après un bon moment, je suis reparti sur mes talons, en veillant à ne pas éveiller les dieux du coin. Sans l'appel irrésistible de Senenne, je serais resté encore longtemps bercé par le silence de cet écrin rocheux et son demi-siècle de sommeil. A Purnode, en gare, je me suis tourné une dernière fois vers Evrehailles, comme pour attendre un train sorti du futur, ou du passé.

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11/08/2010

Une heure à Theux

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Je repense avec plaisir à cette journée à Spa, l'été dernier, et à cette étape à Theux, au retour. Une étape qui tient en une heure, soixante minutes en images toujours bien claires. Une capsule temporelle bourrée d'effets, à tourner, telle une horloge, autour de la gare. Une petite bulle dans l'océan des souvenirs, fébrile mais frivole, qui survole les voies et me ramène à quai.

Theux3.JPGLe train parti, j'ai prétendu fuir les rails vers d'autres destins. En fait, ce n'était qu'une seconde suspendue, une césure nécessaire dans la marche du temps. Dans les yeux, les réglages se font. Dans ce tri de couleurs et de matières survient aussi l'instinct des distances. Le pied plus lent, le pavé plus tendre, j'absorbe le silence comme une tiède infusion. Une heure à Theux, c'est peu.

L'objectif en main, j'ai dévalé la rue les yeux dans le dos. En fait, ce n'était qu'un au revoir taquin, un écartement standard pour mieux l'aimer. Du bas, je la surprend toute vexée de paraître si molle, écrasée par la promesse de perpétuité. Triomphant, je lui dis que je garderai longtemps l'image, pour mieux la faire chanter. Rouge de honte, la gare me tourne le dos. 

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Mais j'ai déjà franchi les voies à niveau et je la fixe à nouveau. Elle ne me voit pas, derrière ma crête de verdure. Or, pour l'heure, c'est la vieille cheminée que je veux faire plier. Comme elle ne m'aidera pas, il faudra forcer. Dans ce flux de distances et d'émotions survient aussi le besoin de composer, de concilier. L'oeil plus vif, le décor plus propice, j'enfile les clichés comme un glouton affamé. Une heure à Theux, c'est peu.

Car je n'ai même pas vu la ville, ses gens ou son clocher. Je suis passé sans dire bonjour, sans lire les traces laissées au fil du temps par tant de trains et tant d'itinérants. Je suis passé sans crier gare, sans la prévenir de mes airs trompeurs, de mes manières cavalières. Le train revenu, je l'ai laissée à quai, les joues toujours bien rouges, sans dire au revoir. Un jour, c'est sûr, nous nous aimerons, une heure ou deux.

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28/07/2010

Faux départs à Gouy-lez-Piéton

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Gouy2.JPGOn rate souvent le train à Gouy-lez-Piéton. J'avais fait la moitié du chemin, un dimanche dernièrement, dans la rue de la Station, entre la place communale et la gare. Un homme, pas couché de la veille, m'a dépassé à grandes foulées quand au loin est arrivé le train. Sa vaine course n'a pas été la seule car, quelque temps après, un fils allumé et sa mère en souillons ont connu la même infortune. Restés tous en place, ils ont attendu la délivrance deux heures moins une minute durant.

Le temps passe lentement à Gouy. Ces voyageurs mal préparés le savent. Dans l'heure, les quarts paraissent entiers; les demis durent une éternité. Aucun train ne passe. Des oiseaux chantent l'ennui. Toujours pas de train. Une péniche gémit sur le canal. Rien à boire, rien à manger, gare fermée. Depuis longtemps d'ailleurs, et pour de bon. Toujours pas de train, alors autant fumer.

Gouy3.JPGJe laisse ces otages du temps fulminer sur les quais et je franchis le canal. La gare est une ruine mais, vue de loin, elle parait presque jolie, maquillée de vert, de ciel et d'eau, coiffée d'un nuage. Je me souviens d'elle il y a trois ans, éventrée, saccagée, violée. La voilà soignée, amputée de son aile déchiquetée, portes et fenêtres murées. Pour en faire quoi? Sans la promesse d'une affectation nouvelle, elle n'est que vestige, un mémorial, une stèle à la gloire du rail passée.

 

Gouy4.JPGLe temps passe lentement à Gouy. Les as du faux départ le savent. Encore heureux qu'il n'y ait pas d'horloge en gare pour le rappeler! Aucun train ne passe. L'impatience les ronge. Un convoi de marchandises les nargue et disparait au loin. Rien à lire, rien à faire, gare éteinte. Depuis des lustres d'ailleurs, et pour toujours. Quand le train viendra, vite il repartira.

C'est ainsi que d'autres rateront le train à Gouy-lez-Piéton. Qu'ils aillent à Manage ou à Charleroi, peut-être qu'en pensée leur viendra le dessein, un peu fou, de rendre à la vieille gare pansée un destin un peu moins flou. Je reviendrai dans trois ans à Gouy, le long du canal ou du Piéton, coiffé d'un nuage, l'âme bercée d'illusions...

 

 

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[Illustrations, de haut en bas - :tout en haut: La gare de Gouy-lez-Piéton vue de l'autre côté du canal de Charleroi, le 11 juillet 2010. :en haut, à droite: Le bâtiment est une ruine; portes et fenêtres ont été murées. :au centre, à gauche: Sur cette photo prise le 16 août 2007, on voit encore l'ancienne aile basse qui a depuis été rasée. Je vous épargne les photos du carnage à l'intérieur! :en bas, à gauche: Retour au 11 juillet 2010, avec cette vue de la petite place en pavés coincée entre le canal et la rue de la Station. :tout en bas: Vue de l'intérieur de la gare de Gouy-lez-Piéton. Remarquons l'impressionnant colmatage de la face latérale de la gare par des blocs de béton, là où on l'a amputée de l'aile basse éventrée.]

20/07/2010

Courants d'air à Eppegem

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Eppegem2.JPGPour célébrer, à ma manière, mais sans lever de verre, le 175ème anniversaire du train en Belgique, je me suis rendu le long des rails entre Bruxelles et Malines, là où tout a commencé. S'il ne reste aucun vestigedes glorieux débuts, la vieille gare d'Eppegem nous replonge toutefois à une époque où le rail était roi, où on avait de l'air, avant la voiture, avant le stress, avant la culture de l'instantané.

A cet endroit, les lignes 25 et 27, bien parallèles, forment une véritable autoroute ferroviaire à quatre voies. Comme à Vilvoorde, la gare d'Eppegem est plantée en contrebas, tant et si bien qu'elle paraît par moments écrasée par les trains, étouffée par leurs sprints incessants. Comme elle balise mollement une longue ligne droite, elle a dû s'accommoder des percées euphoriques, des traversées décoiffantes des convois qui, à peu de choses près, préfèrent l'ignorer.

Eppegem3.JPGBâtie en 1904, la gare est devenue, il y a quelques années, une résidence privée. De nombreux travaux de rénovation restent à accomplir, mais le couple qui l'habite semble sous le charme et décidé à lui rendre grâce et aplomb. La brique de façade, savamment assemblée, forme comme une mosaïque dont le motif, en surlignant portes et fenêtres, appelle l'air et la lumière à entrer en gare. Pourquoi ne les fait-on plus si belles, de nos jours, les gares des champs?

Je remonte sur les quais, fasciné par l'intensité du trafic sur toute la largeur du faisceau. Ici, le trainspotters doivent se régaler! Trafic de voyageurs et trafic de frêt, express et tortillards, Thalys et TRAXX, la panoplie complète d'automotrices... On se croirait en mode exhibition. J'ai été repéré et les conducteurs me font des grands signes amicaux. On se croirait en mode courants d'air. Ai-je raté ma vocation? 

C'est donc en célébrant, à ma manière, l'anniversaire du train que j'ai découvert, à Eppegem, une gare séculaire, réveillée par les gens. Eppegem4.JPGUne gare née sous un courant d'art ancien mais encore bien dans le vent. Une gare née sous un courant d'air tiède qui balaie le temps, qui transpose et fait renaître le génie d'il y a cent ans. Pourquoi ne les fait-on plus si belles, de nos jours, les gares d'un instant? 

 Eppegem5.JPG[Illustrations: Photos prises le 13 juillet 2010. :tout en haut: Une petite place en pavés sépare la gare d'Eppegem de la bruyante Nationale 1. :en haut, à droite: la gare d'Eppegem est située dans la commune de Zemst, dans le Brabant flamand. :au centre: La porte qui donnait jadis accès à la salle des guichets est devenue la porte d'entrée d'un domicile privé. :en bas, à gauche: Dans cette vue "Intérieur de la gare", on peut mesurer la différence de niveau entre la gare d'Eppegem et les lignes 25 et 27 levées sur remblai. : tout en bas: La gare d'Eppegem vue de la voie 1.]