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30/10/2010

Mais je n'irais pas à Zwijndrecht

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Zwijndrecht1.JPGJe voyage et j'écris sur les rails et dans les trains, selon l'humeur de l'heure, libre et libéré des coutumes et contraintes des lois et de la logique. J'erre au hasard des gares et des horaires, près de tout et loin de rien, près de vous et loin des miens. L'ordre n'a d'importance que pour qui manque d'audace et de confiance, d'amour et d'insouciance. Ainsi je vais, à soixante à l'heure, partout et ailleurs.

Si je manquais d'audace, je m'en tiendrais à l'essentiel. Je choisirais un cadre, ni trop grand ni trop large, dans lequel je peindrais, en vingt ou trente gares, l'histoire du bâti belge. J'irais de Leuze à Liège Guillemins, à rebour s'il le faut. Mais je n'irais pas à Zwijndrecht, station de l'ordinaire aux contours classiques, trop usée par l'ennui et la fuite des trains.Zwijndrecht2.JPG

Si je manquais de confiance, je m'en tiendrais à l'expérience. Je choisirais les villes où l'on m'accueillerait tel un ami, tel un allié sans jamais teneter l'ennemi ou l'inconnu. Je resterais à Lobbes ou à Nivelles, dont je décrirais la vie jour après jour. Mais je n'irais pas à Zwijndrecht, où l'on me regarderait avec méfiance, d'entre les rideaux, tel un chat noir.

Si je manquais d'amour, je m'en tiendrais à l'esthétisme. J'irais d'est en ouest, au-delà des méridiens, en quête des plus belles, sous un ciel serein. Je prendrais des allers simples d'Arlon à Binche, de Rivage à Grupont, en négligeant les autres. Je n'irais pas à Zwijndrecht, une gare à l'étouffée, cernée par les voitures et les camions et leurs gaz polluants.

Si je manquais d'insouciance, je m'en tiendrais à l'existence. J'irais dans chaque gare selon l'alphabet, de A à Z, d'Aalter à Zwijndrecht, où j'arriverais dix ans après. C'est là que se refermerait le livre pour de bon, puisque c'est l'ordre. Mais comme l'histoire commence seulement, je suis allé à Zwijndrecht, huit consonnes et deux voyelles, avant Habay, sans jamais voir Aalter.

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25/10/2010

En filigrane à Familleureux

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Familleureux2.JPGJ'étais assis sous la pluie un dimanche d'automne, le long des quais, en gare de Familleureux. Je tenais à la main, sans trop la mouiller, une vieille carte postale du lieu, les yeux perdus dans le gris. Que fallait-il penser de ce sombre présent, où les trains ne s'arrêtent plus les jours de fête ou les dimanches de pluie? Qu'y voir de plus qu'une page refermée dans l'histoire du train et des fonderies du coin?

A force de calculs et de projections, j'avais la tête qui brûle, qui fume et réfute l'évidence d'une disparition trop nette. Je me cherchais un septième sens pour percer le mystère et revivre la fermeture. Ou remonter plus loin encore, avant le long déclin, l'austérité et l'indifférence, du temps des gueules noires, des Flamands en Hainaut et des trains bondés la nuit?

Familleureux3.JPGAu revers d'une bourrasque, le block 33 est réapparu, comme s'il était extrait du souvenir d'un aîné. Je l'imaginais plus en retrait, moins gai, plus écaillé. Entre deux gouttes glacées, je me suis pincé quand j'y ai vu Albert ou Emile, le signaleur, me cingler du regard. Et m'avertir, d'une voix rauque par la fenêtre ouverte, qu'il n'y aura jamais, jeune homme, de train avant demain.

Dans l'envers du décor, l'édicule et son occupant sont repartis dans le temps, sans plus jouer de l'évidence, laissant, pour seul témoin, la carte postale en noir et blanc. Que fallait-il penser de cette apparition, où je n'ai vu d'Albert ou d'Emile qu'un filigrane plaintif et résigné? Qu'y voir de plus qu'une page décalée dans la marche implacable du temps et de la raison?

J'étais assis sous une pluie d'automne le long des quais à Familleureux. Il y avait devant moi la nouvelle place de la gare, éteinte et incolore, et ses berlines fatiguées. Je me cherchais un septième sens pour traverser l'histoire et revivre l'éboulement. Ou remonter plus loin encore, avant la fermeture, avant les mutations et les grands chagrins, du temps d'Albert et d'Emile et de leurs rires perdus dans la nuit?

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[Illustrations - Photos prises à Familleureux le 25 septembre 2010. La vieille carte postale, elle, remonte à plus loin...]

16/09/2010

Friture d'Haversin

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Haversin1.JPG"Je vous ai vu mitrailler ma friterie", me lance d'un ton à la fois interrogateur et enjoué un homme à lunettes sur le quai. "A vrai dire,", je lui réponds, "ce n'est pas tant votre friterie que la gare que je mitraille.". Voilà en effet une heure et demie que je pointe l'objectif, de près comme de loin, vers l'ancien édifice ferroviaire. Comme à Morlanwelz, il abrite désormais une friterie. Pour étonnante, voilà une bien belge mutation!

L'homme se gratte les méninges, piquées par la colle que j'ai posée. 1984... 1988... non, avant. Il repasse les souvenirs d'une vie, remonte jusqu'à la première frite, ajuste le calcul. "Ecoutez,", dit-il enfin, "je crois que la gare a fermé en 1987.". Il dit pouvoir vérifier auprès du dernier chef de gare, qui habiterait encore Ciney. Je lui donne mes coordonnées, sait-on jamais.

Je remercie l'homme de ses efforts et de sa spontanéité. Il s'éloigne. Je mitraille encore.

J'avais donc 15 ans quand la gare d'Haversin a fermé. J'étais trop jeune pour comprendre l'enjeu, trop aveuglé par des rêves puérils, trop naïf aussi. J'aimais déjà l'histoire, mais surtout celle que je ne connaissais pas. Celle que j'aurais tout le temps d'apprendre plus tard, plus tard quand j'aurais le temps. Je n'avais pas compris que c'était moi le héros de mon histoire et qu'elle pourrait me porter un jour à Haversin.

Haversin3.JPGJe me gratte les méninges, rouillées comme l'aiguillage dans la cour là-bas. 1981... 1980... 1978 peut-être déjà. Je repasse les souvenirs d'une vie, remonte jusqu'à ma première traversée d'Haversin, bien avant ma première frite. Je revois nos voyages en train sur la ligne du Luxembourg, avec ma mère et ces boîtes de Playmobil que ma soeur et moi nous disputions. Je n'étais jamais descendu du train à Haversin mais j'y avais déjà vécu de grands conflits.

J'ai gardé certains de ces rêves puérils. J'aimerais vivre à toutes les époques, surtout celle des machines fumantes, des petits métiers et des gares partout. J'aimerais me souvenir de l'humanité entière, des petits malheurs d'antan, des rires d'enfants et de vieillards sans dents. Je me gratte les méninges en gare d'Haversin, mais rien n'y fait. Je dois bien accepter qu'en certaines matières, à Haversin comme ailleurs, il y a de la friture sur la ligne.

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[Illustrations - Toutes les photos prises en gare d'Haversin le 20 août 2010.]

 

21/08/2010

Au-delà de Purnode

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Purnode2.JPGJe me suis levé aux aurores, ce dimanche d'août, pour retourner voir les gares du Bocq. Quatre mille mètres à pied et quatre trains plus loin, j'ai débarqué à Purnode sous un ciel incertain. L'autorail du PFT a rebroussé chemin, tandis que Monsieur le chef de gare honoraire de Dorinne-Durnal, que je rencontrerai bien un jour, emmenait, flanqué de ses chiens, une poignée de randonneurs suréquipés le long du Bocq. Je suis resté seul à quai un bref instant, pour peser le possible et l'impossible.

Le charme du Bocq tient dans sa nature sauvage et l'abondante végétation dans la vallée qu'il a creusé. Aussi, une connaissance théorique des courbes et des voies ne se traduit pas, comme en milieu urbain, en un itinéraire certain. Contre la montre, il faut chercher, deviner, improviser. Les propriétés privées font dévier, les herbes foulées font espérér. Ainsi donc, à Purnode, j'ai perdu de longues minutes à sonder le terrain.

Je n'emporte ni GPS, ni carte, ni boussole. La carte, je la regarde sommairement la veille. Dans des reliefs accidentés noyés de verdure estivale, la marge d'erreur est donc importante. C'est pourquoi j'ai vite compris que je n'atteindrais pas ce jour l'ancienne gare d'Evrehailles. La poutre en béton sur le Bocq, que j'ai franchi, menait sur une fausse piste. J'ai pataugé dans le boue là où il fallait garder le pied ferme.

Purnode3.JPGQu'importe! J'ai rejoint la voie, perchée au-dessus d'un pont. C'est là que s'activeront, dans les mois prochains, les aventuriers du PFT. Entre fougères et ronces, j'ai suivi le routin le long des rails rouillés. Evidemment, c'est toute l'assiette de la voie qu'il leur faudra nettoyer et stabiliser, car même une draisine n'irait pas loin sur ces traverses pourries. Le ballast remis, les antiques autorails pourront un jour revenir à Evrehailles, puis à Yvoir.

Après un bon moment, je suis reparti sur mes talons, en veillant à ne pas éveiller les dieux du coin. Sans l'appel irrésistible de Senenne, je serais resté encore longtemps bercé par le silence de cet écrin rocheux et son demi-siècle de sommeil. A Purnode, en gare, je me suis tourné une dernière fois vers Evrehailles, comme pour attendre un train sorti du futur, ou du passé.

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11/08/2010

Une heure à Theux

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Je repense avec plaisir à cette journée à Spa, l'été dernier, et à cette étape à Theux, au retour. Une étape qui tient en une heure, soixante minutes en images toujours bien claires. Une capsule temporelle bourrée d'effets, à tourner, telle une horloge, autour de la gare. Une petite bulle dans l'océan des souvenirs, fébrile mais frivole, qui survole les voies et me ramène à quai.

Theux3.JPGLe train parti, j'ai prétendu fuir les rails vers d'autres destins. En fait, ce n'était qu'une seconde suspendue, une césure nécessaire dans la marche du temps. Dans les yeux, les réglages se font. Dans ce tri de couleurs et de matières survient aussi l'instinct des distances. Le pied plus lent, le pavé plus tendre, j'absorbe le silence comme une tiède infusion. Une heure à Theux, c'est peu.

L'objectif en main, j'ai dévalé la rue les yeux dans le dos. En fait, ce n'était qu'un au revoir taquin, un écartement standard pour mieux l'aimer. Du bas, je la surprend toute vexée de paraître si molle, écrasée par la promesse de perpétuité. Triomphant, je lui dis que je garderai longtemps l'image, pour mieux la faire chanter. Rouge de honte, la gare me tourne le dos. 

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Mais j'ai déjà franchi les voies à niveau et je la fixe à nouveau. Elle ne me voit pas, derrière ma crête de verdure. Or, pour l'heure, c'est la vieille cheminée que je veux faire plier. Comme elle ne m'aidera pas, il faudra forcer. Dans ce flux de distances et d'émotions survient aussi le besoin de composer, de concilier. L'oeil plus vif, le décor plus propice, j'enfile les clichés comme un glouton affamé. Une heure à Theux, c'est peu.

Car je n'ai même pas vu la ville, ses gens ou son clocher. Je suis passé sans dire bonjour, sans lire les traces laissées au fil du temps par tant de trains et tant d'itinérants. Je suis passé sans crier gare, sans la prévenir de mes airs trompeurs, de mes manières cavalières. Le train revenu, je l'ai laissée à quai, les joues toujours bien rouges, sans dire au revoir. Un jour, c'est sûr, nous nous aimerons, une heure ou deux.

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