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20/05/2010

Le vendredi, à Erquelinnes

[Douzième article d'une série de treize concernant la ligne 130A qu'empruntent de vieilles automotrices en toisant la Sambre, avec arrêts à Marchienne-Zone, Landelies, Hourpes, Thuin, Lobbes, Fontaine-Valmont, Labuissière, Solre-sur-Sambre et Erquelinnes Village.]

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Erquelinnes2.JPGLe vendredi, à Erquelinnes, n'est pas un jour comme les autres. La rue Albert Ier, centre névralgique de la cité, se gonfle d'une centaine d'étals à l'occasion du marché hebdomadaire. On vient parfois de loin pour flâner, chiner et dépenser un peu. La bière et le café coulent à flots; les friteries ne désemplissent pas. On y vient même en train, car il n'y a pas dix pas du quai au marché. A Erquelinnes, le vendredi, la gare s'anime et s'emballe, comme au bon vieux temps.

Les gens d'Erquelinnes, le vendredi, oublient un peu qu'ils sont à la limite, au bout du chemin. C'est qu'ils préfèrent de loin la saveur des légumes du marché à l'amertume des salades du Marché commun, de cette Europe sans frontières qu'on leur a vendu à prix fort. Où commence la France, où s'achève la Belgique? Au milieu du passage à niveau, vous répondra-t-on, un peu las, au Roi du Matelas!Erquelinnes3.JPG

Avec un pied dans chaque pays, je m'engage sur la frontière invisible et contourne la gare. Je rejoins la Sambre, dont l'onde paisible n'a que faire de ces chimères, puis le port de plaisance, où personne ne plaisante à c't' heure. A distance, je longe les rails, ceux qui restent, en sentant sous mes pas l'écho lointain de trains d'antan, ceux venus, sur la 108, de Binche et d'ailleurs.

Le vendredi, à Erquelinnes, la gare s'anime et s'emballe, de sons et d'étoffes. Mais le soir venu, elle broie du noir et replonge en enfer, hantée sans honte par les dealers et les paumés. Erquelinnes4.JPGElle était bien plus heureuse au temps des douaniers et des wagons chargés, au temps des gares frontières, des laminoirs et ateliers. Fière et majestueuse, elle incarnait un monde déjà ancien où les frontières qu'on impose sont celles qui protègent.

Les gens d'Erquelinnes, le lundi, savent qu'ils vivent au Far West, à la frontière, au centre de trafics malsains. Où commence la France, où s'achève la Belgique? Il n'y a de limite qu'en rêve pour les gredins, recherchés dans l'une, libres dans l'autre. Où commence le mal, où s'achève le bien? Au milieu du passage à niveau, peut-être, vous répondra-t-on le jour du marché...

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[Illustrations - :tout en haut: Intérieur de la gare d'Erquelinnes, ici photographié le 30 avril 2010. :en haut, à gauche: Le passage à niveau marquant la frontière entre la Belgique et la France, saisi le 4 janvier 2010. :au centre, à droite: La voie 1 à Erquelinnes, photographiée dans le sens vers la France le 24 décembre 2008. :en bas, à gauche: Vue extérieure de la gare d'Erquelinnes, prise le 24 décembre 2008. :en bas: Une automotrice attend le départ vers Charleroi-Sud le 30 avril 2010 dans l'après-midi.]

27/04/2010

Le vrai visage d'Erquelinnes Village

[Voici déjà le onzième arrêt de notre parcours en treize articles le long de la ligne 130A, le long de la Sambre. Au départ de Charleroi-Sud, nous avons mis pied à terre à Marchienne-Zone, Landelies, Hourpes, Thuin, Lobbes, Fontaine-Valmont, Labuissière et Solre-sur-Sambre. La frontière est en vue!]

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Soyons francs, soyons justes! La poésie est absente des lieux; Erquelinnes Village est un point d'arrêt sans âme. On y prend le train par besoin, parce que c'est près. Et parce qu'il faut bien étudier, travailler et, à l'occasion, papillonner. A Erquelinnes Village, il n'y a point d'arrêt sans but. C'est bingo chaque fois: ça vient et ça monte, ou ça descend et ça s'en va! On ne reste pas à Erquelinnes Village. On dégage.

ErquelinnesVillage3.JPGExaminons le bout des quais, côté Erquelinnes, là où jamais on n'embarque. Le temps y a fait son oeuvre, lentement. La nature y a repris son dû, certainement. C'est l'abandon, comme deux tiges mortes le long des rails. C'est l'anti-gare, là où jamais on ne débarque. Le bout des quais, à Erquelinnes Village, a fait son temps; il est hors d'âge.

Mais voilà l'heure du train. On vient. Deux casquettes et puis deux permanentes. Deux trainings et deux tailleurs du dimanche. Ca vient et ça monte, je vous le disais. L'automotrice repart, laissant à Erquelinnes Village, une moustache et une capuche, qui sortent des quais, le pas pressé. Ca descend et ça s'en va, je vous le disais. C'est comme ça, à Erquelinnes Village: sans objectif, jamais on ne s'engage.

Examinons les abris défraîchis, côté rue, là où souvent on s'assied. Canettes, mégots, vieux papiers: vient-on jamais nettoyer? La paroi, le banc, le béton sont griffonnés à la lame ou au stylo. Tant de mots vulgaires, de noms et de numéros: vient-on jamais s'en inspirer? Les abris défraîchis, à Erquelinnes Village, sentent l'ennui et le manque d'ouvrage.ErquelinnesVillage4.JPG

Mais voilà l'heure du train. On vient. Deux têtes grises et une vieille fille, remplis de café, sur le chemin de la ville. Ca vient et ça monte, je le répète. L'automotrice repart, ayant rendu à Erquelinnes Village, une donzelle et son galant, qui s'éloignent en se bécotant. Ca descend et ça s'en va, ça ne rate jamais. C'est comme ça, à Erquelinnes Village: on presse le pas, on abrège le passage.

Soyons francs, soyons justes! La seule beauté d'Erquelinnes Village est mécanique, celle du temps qui passe, d'une courte séquence qui se répète à l'infini, heure après heure, jusque dans la nuit. Une beauté finie, sans hasard, imparable, sans remède. Ca vient et ça s'en va, hier et demain, ailleurs mais pas ici. C'est ça, le vrai visage d'Erquelinnes Village!

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[Illustrations - En haut: l'automotrice 159 marque l'arrêt à Erquelinnes Village avant de démarrer vers Charleroi en début de soirée le 24 avril 2010. Au centre, à gauche: En préparant cet article, je me suis aperçu que toutes les photos que j'avais prises à Erquelinnes Village en huit ans l'avaient été sous la pluie ou la neige! J'y suis donc retourné en catastrophe. Au centre, à droite: Sous la neige, le point d'arrêt est carrément macabre, comme le suggère cette photo du 4 janvier 2010. En bas: Vue des quais d'Erquelinnes Village, en début de soirée, le 24 avril 2010. L'alignement des habitations, de part et d'autre des quais, rappelle que jadis un passage à niveau permettait aux usagers de la route de relier la rue du 11 novembre à la rue de la Sambre.]

 

 

11/04/2010

Solre-sur-Sambre, voilà huit ans

[Voici le dixième article d'une série de treize concernant la ligne 130A, qui relie Charleroi-Sud à la frontière française. Nous avons évolué le long de la Sambre, avec arrêts à Marchienne-Zone, Landelies, Hourpes, Thuin, Lobbes, Fontaine-Valmont et Labuissière, et une pause technique ici.]

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Solre2.JPGJ'aurais aimé m'asseoir dans la jolie gare de Solre-sur-Sambre et prendre ma plus belle plume. J'aurais aimé vous la décrire sans en rater un angle et conter sans histoire sans fard ni fiel. J'aurais aimé son passé et son présent, sa grâce et son aplomb, son style Nord-Belge si près du Nord français. J'aurais aimé vous dire à quel point je l'aimais, le jour comme la nuit, hier comme aujourd'hui.

Solre3.JPGVoilà déjà huit ans que je reviens, au gré du temps, en gare de Solre-sur-Sambre. Déjà huit ans que je cherche la jolie gare au long nom, son parvis, son pignon. Huit ans que j'interroge les arbres et le vent, au passé comme au présent, sur cette absence. Que j'accuse, à tort ou à raison, la voiture de tous les maux. Que j'en veux aux cieux, aux dieux, pour cette indélicatesse, cette injustice, cette indécence.

Mais je sais, au fond, que je suis arrivé trop tard, en gare de Solre-sur-Sambre. Je sais, pardi, qu'il fallait naître plus tôt pour sauver la gare engloutie. Que j'ai raté la correspondance avec l'époque du rail riant et des gares aux cent printemps. Qu'à Solre, comme à Waulsort, on s'est dit un jour, au fond, que le train arrive toujours trop tard pour les gens pressés.Solre4.JPG

Voilà déjà huit ans que je repars, triste et déçu, de la gare de Solre-sur-Sambre. Déjà huit ans que je noie mon chagrin dans les douves du château. Huit ans que je l'interroge, lui qui sait, sur les errances du temps. Que j'accuse, à tort ou à raison, Saint-Médard, sa nef et son clocher, d'avoir manqué de prévoyance. Que j'en veux à tous ceux qui ont péché par indifférence. 

J'aurais aimé m'asseoir dans la jolie gare de Solre-sur-Sambre et vous dire à quel point je l'aimais, le jour comme la nuit. Mais voilà huit ans déjà que je sais, au fond, que je ne la trouverai jamais. Qu'il fallait naître plus tôt pour la voir fleurir au printemps, pour la sentir vibrer, pour l'aimer tout simplement. Mais je sais aussi, à tort ou à raison, que demain encore, je la chercherai, pour qu'elle m'apparaisse, riante au bout du quai.

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[Illustrations: de haut en bas - De nos jours, la gare de Solre-du-Sambre n'est plus qu'un point d'arrêt non gardé à l'équipement spartiate, saisi ici le 3 avril 2010. :: Le Café de la gare rappelle à sa manière que le quartier de la gare était jadis fort fréquenté, grâce aussi au tramway vicinal qui passait non loin. :: Le magnifique château de Solre-sur-Sambre, datant du XIVème siècle, ne se visite malheureusement pas. :: La cabine du passage à niveau 107, à hauteur de la gare, ici photographiée le 4 janvier 2010. :: Si la jolie gare de style Nord-Belge a disparu, il reste l'ancien entrepôt, dont un mur est encore barré du nom de la gare, ici photographié le 3 avril 2010.]

31/03/2010

Lumière sur Franière

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Franière2.JPGJ'avais faim de soleil et de bourgeons ce jeudi de mars, quand je suis revenu à Franière. Il me fallait de quoi oublier le long hiver, son froid visage et trois mois sombres et sans sève. J'en avais marre des photos dans la neige, marre de mariner dans le même jus, marre de subir sans fléchir les assauts frigides de la morte saison. J'avais faim de vert et de lumière ce jeudi de mars, quand je suis revenu à Franière.

Et tant qu'à y faire, pour cette première échappée du printemps, je voulais réparer une erreur, un manque d'exposition, un défaut de lumière. Car la gare de Franière ne se cueille pas à froid le matin, comme il y a trente mois (voir ma photo d'octobre 2007 dans l'article du 30 septembre 2009). En forçant le contre-jour, en lui imposant l'ombre, on la prive de sa fierté essentielle, celle d'exhiber au plus voyant l'éclat de sa robe de pierres. Avec le soleil là où il faut, elle renaît, digne et coquette, un instant ou deux.

Située sur le territoire de Floreffe, la gare de Franière n'est ni à vue d'oeil ni à portée de canon de l'ancienne abbaye. Elle est en fait plus à l'ouest, en amont donc, là où la Sambre n'a pas dû trop creuser. Et tant qu'à creuser, retenez sans doute aucun que Basse-Sambre et Haute-Sambre sont deux univers distincts. A Franière comme à Floreffe, plate et placide, la Sambre amorce ses derniers virages avant de s'offrir à la Meuse.

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Franière4.JPGCe jeudi de mars donc, j'étais seul sur les quais, avant l'heure de pointe, en gare de Franière, pour la figer à jamais. Entre deux prises, je me suis assis près d'un abri pour écouter le ronronnement mielleux d'une 77, venue la frôler gaîment. Il y eut aussi la traversée éclair d'Intercity attardés et le déboulé solennel d'un binôme de 26 tirant du ballast au loin. Il y eut un bain de soleil, une cure de jouvence, un bouillon d'éveil aux délices du printemps.

Mais j'avais faim de rails et de pignons ce jeudi de mars, quand je suis revenu à Franière, pour me faire pardonner. Il me fallait de quoi jouir de la jeune saison, son gai visage et trois mois tendres et un peu tièdes. Je voulais une belle gare qui me pousse aux larmes, une belle gare qui, à vue d'oeil et à portée de Canon, me fasse frémir. J'avais faim de vert et de pierres, ce jeudi de mars, quand je suis revenu en gare de Franière, pour lui rendre la lumière que l'hiver avait emportée.

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 [Illustrations: Je suis revenu en gare de Franière le 18 mars 2010 pour lui rendre la lumière que l'hiver avait emportée.]

21/03/2010

Labuissière et le destin

[Cet article est le neuvième volet d'un parcours qui en compte treize, le long de la ligne 130A. De vieilles automotrices évoluent paisiblement le long de la Sambre, avec arrêts à Marchienne-Zone, Landelies, Hourpes, Thuin, Lobbes et Fontaine-Valmont, et une halte technique ici.]

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Labuissière2.JPGDestination Labuissière! Je ne me souviens plus du jour d'octobre 2002 où j'y ai abouti. De cette toute première fois, de ce moment originel, du flash initiatique sur un lieu qui allait devenir familier. Je ne me souviens pas de Labuissière ce jour-là, du train qui m'y a déposé, de la valise que je trainais. C'était pour rejoindre l'être aimé dans sa nouvelle demeure, le long de la Sambre, à Merbes-le-Château. C'était pour oublier la vie en voiture, les départs en retard, les dépenses à tout-va. Si je ne me souviens pas du soleil grisonnant, du fond de l'air, du passage à niveau fermé, ce jour-là, c'est la faute au destin!

Et il y eut mieux après! Il y eut les aurores du jeudi et le train de 6h47 en hiver, avec dix autres navetteurs. Il y eut les dimanches après-midi et les heures au soleil, sur le quai, à regarder passer les trains. Il y eut d'incroyables départs et d'incroyables arrivées, en soirée, avec armes et bagages. Il y eut surtout un coup de foudre, dont je ne me souviens plus, pour cette petite gare délabrée, loin de tout, comme il le fallait sans doute!

Labuissière3.JPGC'est donc la faute au destin si c'est à Labuissière qu'est né mon amour des gares. Car, à n'en pas douter, c'est là que tout a commencé. C'est là qu'à califourchon dans les gravillons, mon regard s'est égaré le long des rails. C'est là qu'au méandre d'une pensée, j'ai sorti l'objectif pour tout figer. C'est en gare de Labuissière que je suis né nouveau.

Ce n'est pas la plus belle gare. Le bâtiment voyageurs, dont portes et fenêtres ont été obturées, doit à la paresse des hommes sa lente agonie. La marquise est décharnée, la charpente s'émiette. La cour à marchandises est un vague terrain où l'on se dit au revoir et où l'on dresse parfois les chiens. Quand on dresse le bilan, en gare de Labuissière, on ne sait qui blâmer sinon le destin.

Mais si malgré la gare, malgré le destin, ce lieu se fait charmant, c'est parce qu'il laisse flotter le temps au gré des humeurs de la Sambre. Allez voir, et dites-moi si le coin vous laisse de marbre. Et si, comme moi, vous y trouvez les gens farouches, regardez du côté des pierres. Rendez vous à l'écluse et cherchez votre reflet dans l'eau. Regardez du côté des pierres, celles sur lesquelles on bâtit son destin, et dites-moi si vous ne voyez pas, dans cette eau, une nouvelle carrière, un être nouveau.

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[Illustrations - :en haut: La gare de Labuissière, photographiée le 5 janvier 2010, telle qu'elle apparait encore aujourd'hui. Mais pour combien de temps encore? La Région wallonne voudrait "assainir le site"! :au centre, à droite: C'est en gare de Labuissière, ici photographiée le 16 janvier 2005, qu'est né mon amour des gares. :au centre, à gauche: Vue des quais sous la marquise décharnée, prise le 29 juin 2008, dans le sens de Charleroi. :en bas: La gare de Labuissière ponctue mollement un long tronçon en ligne droite de la ligne 130A. Comme à Lobbes, comme à Fontaine-Valmont, un clocher toise l'édifice ferroviaire, photographié ici le 5 janvier 2010.]