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31/07/2012

Le roi d'Obourg

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C'est sur les quais de son point d'arrêt que j'ai appris qui était le roi d'Obourg. C'était même écrit sur le mur d'un abri, entre autres slogans, invectives et mots graveleux. Vous verrez: ce roi est bien connu. Mais ce que j'ignorais jusqu'alors, c'est que son pouvoir étonnant s'étendait jusqu'au pied de la cimenterie. Alors, avant de vous révéler son nom, laissez-moi vous parler de lui.

Il est né bien avant l'électrification de la ligne 118 (La Louvière-Mons), bien avant la disparition du bâtiment voyageurs, en 1981, dans lequel il a peut-être vécu. Il a sans doute été inspiré par l'histoire militaire du lieu, par la bataille de Mons du 23 août 1914, au cours de laquelle un seul soldat britannique, perché sur le toit de la gare, repoussa longtemps l'ennemi allemand par des tirs nourris de mitrailleuse.

obourg,train,gare,sncb,ligne 118obourg,train,gare,sncb,ligne 118Ce qui est à peu près sûr, c'est que de grandes tragédies personnelles ont forgé le sens profond de la justice de notre roi. Sur un pilier du pont reliant le point d'arrêt à l'autre rive du canal, il nous a même appris, malgré une orthographe française hésitante, que c'est à Obourg, sur ce champ de bataille, que sa mère a tué son grand-père, en 1989. Depuis ce jour, notre roi est un survivant.

obourg,train,gare,sncb,ligne 118En bon cowboy, c'est lui encore qui, dans l'abri, exhorte les citoyens à "fumer avant que la vie ne vous fume". Pour peu, on l'imaginerait tenter d'écraser, aux commandes d'une G-2000, deux dangereux malfrats s'échappant sur les rails du raccordement à la cimenterie. Son regard sévère et déterminé, sa barbe aiguisée feraient fuir la racaille de ces quais devenus sinistres.

Mais en citoyen modèle, notre bon roi, qu'on croyait pourtant ailleurs, exhorte même les jeunes à exprimer leur vote lors des élections. A la télévision comme en vrai, cet homme est un vrai dur, juste et bon. Il a souffert, mais son coeur est pur. Il est là, dans la brume de la nuit, debout entre les rails, avec son arme à canon scié.

Allons, enfin, le roi d'Obourg est Chuck Norris!

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises en gare d'Obourg et dans le raccordement menant à la cimenterie Holcim, le 26 juin 2012.]

10/07/2012

jurbise.biz

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jurbise,gare,train,sncb,ligne 96,ligne 90Le business tourne sur les cinq voies de Jurbise! Des trains de toutes les longueurs défilent à toute heure vers Mons et vers Ath, vers Braine-le-Comte et au-delà. Les plus longs cisaillent l'air humide, sans arrêt ni regret. Les vieilles automotrices, elles, vont sans peine ici. Elles assurent puis s'effacent, jusqu'au prochain retour. Quand c'est fini, ça recommence.

C'est plus calme la nuit, il paraît. Pourtant, la gare de Jurbise n'est qu'en veilleuse, en sourdine, car citernes et tombereaux voyagent alors, en claquant mollement, en clicotant absentément. Ils rappellent, un peu maladroitement, le passé industriel du coin, avec ses nombreux raccordements. Aux premières lueurs du jour, ou même avant, les navetteurs reviennent, entre deux bâillements.

Le parking devant la gare se remplit peu à peu, les phares des voitures donnant un nouvel éclairage aux briques jaunes et rouges de la façade. Le bâiment voyageurs n'est plus celui imaginé par Auguste Payen en 1841, mais bien son digne successeur de 1898. Noble centenaire, il abrite encore un guichet assez animé le matin. Y vend-on des billets vers le passé?

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jurbise,gare,train,sncb,ligne 96,ligne 90C'est que le mystère n'est pas tant en gare qu'autour! Les bus des TEC sont étrangement aux abonnés absents et le commerce est pour ainsi dire inexistant. A Jurbise, quand on vient à la gare, c'est pour le train et pour rien d'autre! Vers 10 heures arrivent les ménagères, les seniors, les brosseurs, avec leurs impératifs aléatoires, leurs petits soucis, leurs envies d'ailleurs.

Et donc, à toute heure, le business tourne sur les cinq voies de Jurbise. Des trains de toutes les longueurs embarquent et débarquent les voyageurs, quelles que soient leurs humeurs, leurs valeurs, leurs aspirations. Il y a toujours quelqu'un sur les quais, ou presque. Le business tourne à tâtons, mais pas à reculons. Un peu comme la vie elle-même, sans doute...

 

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises en gare de Jurbise et alentours le 26 juin 2012.]

[N'hésitez pas à lire l'excellente histoire du rail à Jurbise par Emile Pequet - "Une histoire de trains".]

31/05/2012

En passant par Luttre

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En passant par Luttre, ce matin encore, j'ai repoussé mon journal et salué du regard la gare et son petit monde hébété. Sait-on, dans le compartiment feutré, l'amour croissant que j'ai pour elle, né de dix ans d'arrêts cadencés? Le soleil déjà haut dans le ciel, les souvenirs s'étalent. Qu'en extraire, qui puisse se fondre dans son histoire, son vécu, sans paraitre grotesque?

En passant par Luttre, tous les matins, je repense aux terrains dont on l'a amputé, à l'importance dont on voudrait la priver. Sait-on, dans la salle d'attente, qu'elle hébergeait jadis une remise grouillant d'engins vapeur? Sondez l'ouest, depuis la voie 5, et devinez dans les volumes du bâti son emprise passée, son étendue révolue, son prestige écorné...

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On a même raboté son nom, elle qui, tout un temps, se fit appeler Luttre-Pont-A-Celles. C'était au temps du grand chemin de fer, avant le règne des pétrodollars, avant l'Europe néolibérale. Dans cette grande gare champêtre, on formait et déformait des trains par dizaines. Il y avait des omnibus vers Sart-Allet, des semi-directs vers Manage.

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En passant par Luttre, tous les soirs, je frissonne quand le train franchit le pont et les eaux glauques du canal. Sait-on, sur les quais dallés, le drame des vies fauchées, du train broyé en 1974, lorsque le direct pour Bruxelles dérailla en quittant la gare? Qu'en extraire, aujourd'hui encore, qui rappelle à l'Etat son devoir de prévoyance?

En descendant du train à Luttre, ce soir, je me suis demandé comment toute cette histoire finirait. En attendant la prochaine correspondance, j'ai feint d'ignorer le chaos humain, celui qui viendra le jour où les trains rouleront sans conducteurs. Celui qui viendra le jour où, en passant par Luttre, je n'y verrai plus qu'une halte sans âme, un point d'arrêt géré par des machines.

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30/12/2011

Retour à Lobbes

[Onzième article d'une série de vingt-quatre consacrés à l'ancienne ligne 109, qui longeait jadis la frontière française, de Mons à Chimay. Nous la parcourons au fil des souvenirs d'Henri Scaillet, un machiniste de la SNCB décédé en 2006, qui a raconté, à sa façon, l'histoire du chemin de fer et son vécu professionnel. Nous sommes partis de Mons gare latérale et nous sommes arrêtés à Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie et Bienne-lez-Happart. L'arrêt suivant est Lobbes, où, comme le sauront les plus fidèles, je joue à domicile!]

[Voir également sur ce blog, lors de l'évocation de la ligne 130A: Lobbes est ma gare rare]

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La forte pente ne se remarque pas immédiatement. En délaissant le site un peu étrange de l'ancienne gare de Bienne-lez-Happart, on semble marcher en terrain plat. "On", c'est vous, c'est moi et toute personne se balladant de nos jours, par un après-midi ensoleillé, sur le sentier boisé occupant l'assiette de l'ancienne ligne 109. Or, après quelques centaines de mètres, commence ce qui, pour le pied non initié, paraîtra une faible descente, mais qui, pour le machiniste avéré de l'époque, s'assimilait à un plongeon vers Lobbes. En termes ferroviaires, une pente de dix-neuf pour mille se respecte, surtout au retour, quand il faudra la grimper pour rentrer à Mons.

lobbes,sncb,gare,train,ligne 109,ligne 130aSi l'après-midi est pluvieuse, on patauge un peu, surtout après la fin du RAVeL 109/1, à hauteur de la rue du pont Jaupart. A cet endroit-même, on devine que le niveau des lieux a évolué avec le temps. Impossible d'imaginer que le train franchissait la route à cet endroit autrefois! Il y a un demi-siècle pourtant, on aurait pu y voir Henri Scaillet menant son autorail et quelques voyageurs vers la Sambre, Lobbes, Thuin et au-delà. Un détail de l'histoire pour certains, une douce nostalgie pour d'autres...

De l'autre côté de la rue, une étroite bande de terre vierge de végétation dévale entre les arbres. Ici, le petit sentier griffant l'assiette de l'ancienne voie traverse la réserve ornithologique du Spamboux. Les pieds dans la boue, on rencontre encore çà et là l'un ou l'autre vestige de signalisation ferroviaire. Avec les années qui passent, des arbres se sont couchés en travers du chemin, comme pour barrer l'accès vers Lobbes. Alors, le sentier se tord et évite les obstacles. En cet endroit précis du tracé, Henri Scaillet avait déjà freiné. C'est qu'à l'époque, le pont de la Planchette portait déjà bien son nom...

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De fait, aujourd'hui plus encore qu'hier, la structure métallique enjambant un joli méandre de la Sambre est un passage à risque: certaines plaques sont trouées, d'autres manquent carrément. Avec un pied assuré, préservé du vertige, on passe outre, en comprenant pourquoi le RAVeL est scindé. Il faudra des fonds si l'on veut s'assurer que les randonneurs ne voient le fond - de la Sambre s'entend! La ligne 109 garde en ces lieux son caractère sauvage. Vous lirez plus loin pourquoi j'en suis tombé amoureux, il y a dix ans déjà.

lobbes,sncb,gare,train,ligne 109,ligne 130aMais avançons. Comme par enchantement, le sentier au-delà du pont s'éclairicit et s'élargit. L'arrivée, le retour à Lobbes sera boisé. Dans le silence des arbres, on perçoit un courant frais qui susurre à mi-mot un air ancien, venu des temps ancestraux où l'abbaye de Lobbes illuminait ces lieux, et bien d'autres au-delà, de sa piété, de son savoir, de son aura. Sur ce sentier serein, il y eut jadis des moines et des trains. L'Histoire se vit, pour celui qui veut y croire, en se rappelant les exploits des uns et les déboires des autres.

Un roulement un peu cahotant nous sort de la rêverie. Des rails soudés, une caténère même et, cerise sur le gâteau, une automotrice revenue d'Erquelinnes: notre sentier longe désormais la ligne 130A. La gare est en vue, solide et fière de servir encore, elle où coexistèrent pendant longtemps les chemins de fer du Nord-Belge et ceux de l'Etat.

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Après avoir franchi une deuxième fois la Sambre, juste avant la gare, on aperçoit de suite les butoirs barrant à jamais les voies 3 et 4, qui accueillaient jadis le trafic de la ligne 109. La vieille pompe à eau, qui alimentait les réservoirs des locomotives à vapeur, a disparu depuis longtemps. Avant même l'époque des autorails, cette pompe n'était pas sans importance, car elle était la seule sur un long tronçon de la ligne 109. Il est arrivé qu'une locomotive engagée vers Chimay doive rebrousser vers Lobbes pour faire le plein d'eau ou risquer de tomber en détresse en rase campagne!

lobbes,sncb,gare,train,ligne 109,ligne 130aDe par sa situation centrale tant sur la ligne 109 que sur la ligne 130A, la gare de Lobbes a été pendant longtemps une plaque tournante des circulations ferroviaires régionales. La correspondance vers Charleroi concernait souvent un grand nombre des voyageurs en provenance de Chimay. A partir de la reprise par l'Etat de l'exploitation des lignes du Nord-Belge, dès 1940, des trajets directs entre Charleroi et Chimay figuraient même à l'horaire, avec rebroussement à Lobbes.

Nombreux étaient donc à l'époque les voyages en ces contrées ancestrales qui impliquaient un retour à Lobbes. Aujourd'hui, la gare abrite le seul guichet de la ligne 130A, lui-même menacé par une lecture trop littérale des statistiques de rentabilité. Mais il doit survivre et survivra sans doute un temps, animé par des cheminots qui ont connu la fin de la ligne 109 et qui, la nuit venue, semblent veiller à son souvenir. Quant à moi, le voyageur, chaque aventure s'achève ici, par un retour à Lobbes.

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[ILLUSTRATIONS - Outre les deux cartes postales anciennes, photos prises le 6 août 2011 le long du tracé décrit dans cet article. La voie ferrée apparaissant à l'avant-plan de l'antépénultième photo est un ultime vestige de la ligne 109 en gare de Lobbes. Sur cette même photo, alors que la gare est en vue,on reconnaît, perchée à gauche, la collégiale Saint-Ursmer et, sur la droite, une aile de la clinique Saint-Joseph.]

14/11/2011

Un air d'adieu à Zwankendamme

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gare,train,zwankendamme,ligne 51a,sncb,florée,nmbsLa décision de la SNCB de supprimer 170 trains par jour dès décembre 2012 nous le rappelle: l'heure est à l'austérité dans le monde ferroviaire belge. Nous voyageons dans des trains certes plus confortables qu'il y a une dizaine d'années, mais il y en aura moins sur le réseau. Une première salve avait été tirée en mai dernier, avec l'annonce de la fermeture, de quatre points d'arrêt dès décembre 2011: Antwerpen-Dam, Antwerpen-Oost, Florée et Zwankendamme.

Or, la réalité semble quelque peu différente. Si, dès le changement d'horaire du 11 décembre prochain, Antwerpen-Dam et Antwerpen-Oost ne seront pas (plus?) desservis, Florée et Zwankendamme restent inscrits à l'indicateur. Ce n'est sans doute qu'un sursis, sans soins palliatifs, avant un prochain sacrifice sur l'autel de la rentabilité.

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gare,train,zwankendamme,ligne 51a,sncb,florée,nmbsJ'ai filé vers le nord du pays pour voir Zwankendamme avant sa mort et tenter de comprendre. Le point d'arrêt est le dernier avant Zeebrugge-Dorp sur la ligne 51A, qui est une des nombreuses branches de la ligne 51 au départ de Brugge (Bruges). Les activités portuaires alimentent un trafic intense de marchandises. En trafic voyageurs, une vieille automotrice effectue chaque heure un aller-retour entre Brugge et Zeebrugge, une liaison L dont le terminus est Zeebrugge-Strand en été, Zeebrugge-Dorp le reste de l'année.

J'ai passé près d'une heure vingt sur les deux quais de Zwankendamme, à photographier tout ce qui bougeait et même ce qui n'a jamais bougé. L'automotrice est passée deux fois, une fois dans chaque sens. Une seule personne a embarqué, personne n'est descendu. Le plat pays avoisinnant est peu habité, partagé qu'il est entre les champs, les éoliennes, le zoning portuaire et la nationale qui, à cet endroit, est parallèle au chemin de fer.

gare,train,zwankendamme,ligne 51a,sncb,florée,nmbsJ'ai entamé non une marche funèbre, mais une rhapsodie solennelle en cette fin de matinée. Pour mon bonheur, la lumière était bonne et cinq vieilles locomotives étaient garées sur le faisceau jouxtant le point d'arrêt, comme pour l'accompagner dans ses derniers jours. Sans doute comprennent-elles que les leurs sont comptés également, qu'une nouvelle page de l'histoire du rail est en train de se tourner.

Les convois de marchandises défilant, le passage à niveau a sonné souvent. En ouvrant bien les narines, j'ai senti l'air du large. Bientôt, il emportera au loin le souvenir des quelques voyageurs du coin et des petits trains qui les emmenaient au quotidien. Le passage à niveau a sonné souvent, avec une détermination un peu forcée. Il y avait comme un air d'adieu à Zwankendamme.

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