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11/04/2011

Effleurer Clabecq, à plein gaz

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Ayez le coeur bien accroché, si jamais de par la gare de Clabecq vous errez! Un flux nourri de voitures et de camions transperce à plein gaz et à toute heure un endroit qui mérite mieux. Sous un soleil frais, c'est le règne des particules fines et des pollumètres survoltés. Le village lui-même, perché derrière le canal, a bien des charmes mais le voilà hâlé d'un jaune malade.

En essayant d'abstraire le vacarme automobile, vous penserez voir une vieille gare paisible. Avec un peu de nostalgie sur les joues, vous verrez même un vestige élégant du rail d'antan, magistral. Mais, au passage à niveau, vous verrez le monde autrement, sali, fâné, enfumé, suffoquant. L'automobile n'est pas seule fautive: il y a aussi les Forges et leur héritage polluant.

Mais les Forges, si elles sont moins ardentes, c'est sacré! A défaut de délocaliser la saleté, on a gardé l'emploi et sa valeur sociale. Il faut donc faire avec les gaz et les mauvaises poussières en abordant la gare. Traverser, marcher vite et droit, sans tergiverser, et filer le long du canal vers Oisquercq et ses deux q. Respirer puis revenir de l'autre côté, en tendant la joue droite.

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Sans les autorisations, explorer la gare est interdit. C'est dommage car il doit bien subsister une trace, une empreinte des voyageurs du passé. Son présent industriel ne saurait masquer le souvenir de baisers volés sur le quai, il y a longtemps, avant un départ vers Noucelles ou Fauquez. L'automobile n'est pas seule fautive: il y a aussi les hommes et leur besoin de liberté.

Alors, pour bien saisir la gare de Clabecq, il faudra revenir à l'aube, un dimanche d'été, sans masque ni pince-nez. Avec un peu de chance, voitures et camions dormiront encore, loin d'elle, et je ne devrai plus l'effleurer. Avec un peu de chance, je pourrai l'approcher pour qu'elle me conte sa vie passée. Et nous rêverons d'un monde sans gaz, sans mauvaises poussières...

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises au vol en contournant la gare de Clabecq le 3 mars 2011.]

31/03/2011

OK: Okegem, ligne 90

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OK, j'étais à Okegem pour deux raisons. Une image dans une revue a suffi, et hop en mission je suis parti. Il y avait aussi la ligne 90, qu'on dit mal aimée. Comme j'ai de l'amour à donner, je voulais la voir et la caresser du regard.

OK, je n'ai pas fait l'heure à Okegem. C'est un peu à cause d'un relais manqué à l'aller, où j'ai dû stagner. Denderleeuw et ses quais rouge et vert, où je suis resté gelé, vous comprenez? Alors, j'ai dû faire vite et allonger le pas pour prendre la pleine mesure de ce lieu rural et bourgeois.

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OK, je suis resté un peu en gare d'Okegem. Le clocher et les crocus m'importaient moins. La gare est toute vide, toute restaurée. C'est remarquable, cette authenticité forcée par le lucre brassicole. Poussera-t-on à faire du guichet un comptoir, à y vendre des bières de seconde classe plutôt que des billets de première? La Maes se débitera bientôt à flots non en face, mais dans la gare!

OK, j'avais l'humeur cynique sur les quais d'Okegem. Si c'est là son destin, j'accepte car au moins elle vit. On rira même bientôt en ses murs, c'est tout dire! Quant à la ligne, je ne m'en ferais pas. On y voyage en cabotant certes, de Denderleeuw à Mons, et le frêt s'y fait rare. Mais il y a trop de vie locale, de part et d'autre, pour s'en défaire.
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OK, j'exagérais un peu en partant d'Okegem, car je ne suis pas reparti par Grammont. Mais le soleil était mal mis et j'avais déjà une autre gare en tête. Vers Clabecq d'Okegem je suis parti, mais je sais déjà qu'un jour j'y reviendrai, avec de l'amour à donner, y prendre une bière et rire, à gorge déployée, en ses murs.

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[ILLUSTRATIONS: Photos prises en gare d'Okegem le 3 mars 2011.]

19/03/2011

Anagrammes d'Amay

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Amay3.JPGC'était un jour d'été en gare d'Amay, après une flânerie raccourcie et une bière éphémère. J'étais assis à même le quai sous un soleil de plomb, la tête à l'air, de la sueur sur les paupières. Sous une chaleur écrasante, trois jeunes fumaient des joints un peu plus loin. Mon regard s'est perdu dans le nom du lieu, écrit blanc sur bleu face à moi, de l'autre côté des voies. L'étourdissement venant, j'ai beaucoup voyagé avant que ne survienne un train, avant que ne revienne l'ombre.

Amay. A.M.A.Y. A l'envers, Y.A.M.A. Mais aussi M.A.A.Y. Et A.Y.A.M. Et puis M.A.Y.A. Que se passe-t-il? Le soleil tape. Où suis-je encore?

Yama donc? Avec ces chaleurs, je ne sais plus. Mais si c'était Yama, ce serait un point d'arrêt dans les montagnes irradiées du Japon ou dans le désert du Niger. Or, si je vois toujours bien, entre les perles de sueur, il y a ici une gare en brique rouge et un feuillage bien vert. Yama ce n'est pas, mais à vrai dire, avec les méninges torchées, tout est relatif.

Amay2.JPGMaay peut-être? Je ne crois pas. J'y verrais une gare de style colonial, au Transvaal ou près du Cap. Mais la flore serait autre, plus vive et peuplée de babouins. Or, ici, le cap, je le perds et il n'y a d'autres colonies que celles des enfants rôtis qui chantent et crient un peu plus loin. Mais bon, s'il n'y a que Maay qui m'aille, alors je prendrai celle-là.

Gare d'Ayam alors? Le parfum de la pierre du quai n'évoque ni l'Inde ni le Yémen et leurs gares pâles comme la terre, ridées par le soleil et la poussière. Y a pas d'Ayam ici, même si Ayam happy. Mais vite de l'eau ou un coca car la syncope menace. A se demander comment les jeunes un peu plus loin tiennent debout encore.

Amay4.JPGMaya, c'est ça? Non, je ne pense pas. L'air y serait rare, dans cette petite gare des hauts plateaux andins, où le train ne vient qu'un matin sur vingt. Tiens, voilà des abeilles, manquait plus que ça. Je les chasse d'un geste sec. Il fait trop chaud, et comme Willy je deviens fou. Au fait, il vient quand le train? J'attends depuis si longtemps déjà.

Les mots cèdent, les sons fondent, la mémoire - l'Amaymoire - flanche en gare damée. Des roues grincent, des freins crissent, un homme gris sort. Etourdi, le crâne brûlant, je titube et monte dedans, telle une abeille ivre au Yémen, et m'éloigne, à l'ombre, dans une caisse, vers Namur et le soleil couchant.

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[ILLUSTRATIONS- Photos de la gare d'Amay - ou faut-il vraiment dire "de Amay"? - prises le 27 août 2009.]

 

06/03/2011

Le campanile de Trooz

[campanile, n.m. 1. Clocher d'église isolé du corps du bâtiment, à la manière italienne. 2. Petit clocher à jour, sur le faîte d'un bâtiment.]


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Trooz1.JPGJe suis parti à Géronstère un jour il y a deux étés. C'était une longue promenade en train et à pied dans les villages du coin dont, je vous ai ramené, il y a quelques mois, une carte postale de Theux. Alors que le train s'envolait vers Pepinster, au départ, j'ai dû tomber dans un semi-coma, une catatonie du moins. J'ai cru voir le campanile de Trooz. Je vous jure: j'ai cru le voir de mes propres yeux! C'était en août 2009.

Je suis donc parti à Trooz un jour, il y a cinq semaines. C'était une longue promenade en train pour trois heures sur place. Mais je voulais voir le campanile de Trooz. Le choc fut, évidemment, immense. Pas de campanile! Pourtant, j'ai bien cherché. A l'oeil nu, à travers l'objectif, au toucher. J'ai même sondé le sol à la recherche de gravats, palpé l'herbe gelée, gratté entre les brins. Rien.

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Secoué, je me suis perdu dans les rues de Trooz, sans jamais sembler quitter Forêt. La Vesdre était sale; les seuls passants étaient flanqués de chiens. Jamais loin des rails, j'ai vu défiler les trains, surtout des automotrices et même un ICE. Je dois bien avouer que j'ai cherché le campanile jusque dans l'eau. N'en pouvant plus, j'ai rebroussé chemin et suis retourné en gare.

Trooz3.JPGLà, j'ai accompli mon devoir. Entendez que j'ai photographié les quais, le tunnel et même le vieil étang de jardin des chefs de gare d'antan. J'ai surtout photographié la gare, cet "appareil polygonal de moellons de pierre grise", un édifice "de style pittoresque" (1). J'ai varié les distances, les angles, les hauteurs. Rien n'y a fait. En plein hiver, j'y aurais vu plus de campanules que de campaniles.

Dans le train du retour, j'ai relu des notes: "... moellons de pierre grise... [avec] tourelle à campanile...". Ca y est, on y est. Il y avait bien jadis un campanile à Trooz! Le soir, j'ai ouvert des livres et usé du clavier. Je n'ai pas trouvé l'histoire de sa disparition, mais je sais maintenant que c'était il y a longtemps. Etais-je donc si nase en partant à Géronstère, en passant par Trooz, un jour d'été il y a deux ans?

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(1) DE BOT, Hugo, Architecture des gares en Belgique: Tome I 1835-1914, Turnhout: Brepols, 2002, p. 53.

[ILLUSTRATIONS: Toutes les photos ont été prises le 31 janvier 2011. Elles évoquent toutes la gare de Trooz privée depuis trop longtemps de son campanile. Pourtant, il exista bien jadis.]

11/02/2011

Poussières de craie à Harmignies

[Cinquième article d'une série de vingt-quatre à la découverte de l'ancienne ligne 109 (Mons-Chimay). Après un départ de Mons, nous nous sommes arrêtés à Cuesmes-Etat et à Hyon-Ciply. Pousuivons le parcours...]

Harmignies1.JPGAprès la gare d'Hyon-Ciply, la ligne 109 se donne un peu d'air. Deux rails, deux droites jumelles aux reflets orangés s'échappent de Mons et de sa ceinture charbonnière et s'enfoncent dans le paysage à perte de vue. L'habitat se fait plus rural, plus paisible, moins gazogène. C'est tant mieux car, sous l'arborescence, se cachent des lieux ancestraux, fréquentés depuis des millénaires par l'homme en mal de pierre.

La voie se courbe un peu avant Spiennes. Dans cette nature figée par l'hiver, elle s'enfonce même parfois dans le sol, sous l'herbe humide, ou disparait sous un buisson affalé par le vent. Le train, ici, ne passe plus et ne passerait plus. Le parcours est donc une symphonie nostalgique et minérale, une berceuse séculairetout en bémols sur les rails d'autrefois. C'est tant mieux car le pont sur la Trouille doit être franchi avec prudence.

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Harmignies3.JPGUn jour, en creusant un peu plus loin, l'homme a trouvé de la craie dans les profondeurs du sol. Une craie si pure, si blanche qu'il ne tarda pas à l'en extraire à grande échelle. En 1900, la carrière d'Harmignies était déjà reliée au rail, raccordée à la ligne 109 qui, pendant plus d'un siècle, emporta par milliers les tonnes de craie ou de ciment. Ce trafic, le tout dernier qui subsista sur la ligne, prit fin en 2004. L'histoire dira peut-être un jour que la SNCB et la cimenterie ne s'entendirent plus sur le partage des coûts pour maintenir la ligne en état...

Après avoir franchi le passage à niveau sur la chaussée de Beaumont, on peut observer les vestiges remarquables de ce raccordement fraîchement délaissé. Le train pourrait-il revenir un jour? Une forêt d'arbustes commence à recouvrir le faisceau des voies et la dizaine d'aiguillages à commande manuelle blanchis par les poussières de craie. Les dernières illusions s'envolent à la vue du nouveau bitume qui sectionne les voies, accotements à l'appui, et les recouvre sans ménage, sans apitoiement.

Si les rails reprennent au-delà de cette nouvelle route, c'est donc en vain. Sur la droite, fière de son histoire, voilà l'ancienne gare d'Harmignies désormais coupée du réseau. Elle survivra longtemps sans doute sur son île ferrée, habitée par un privé. Sait-il seulement qu'elle fut jadis une gare de 2ème catégorie? Sent-il parfois ses murs suinter du souvenir et de la sueur des hommes qui y ont oeuvré?

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Une bourrasque claque et secoue les branches nues poussant à l'ombre de la cimenterie. Elle recouvre à peine le ronronnement sourd des moteurs de camions qui attendent derrière l'enceinte. Un autre bahut bruyant franchit l'ancienne voie devant la gare et va les rejoindre, comme pour mieux la narguer.C'est peut-être ici, dans cette aberration, qu'on comprend que, face au profit, l'écologisme part souvent perdant.

Le quai de la gare a survécu à un demi-siècle d'abandon. En regardant vers la droite, on devine le lieu fatidique où la voie, déjà abandonnée, interrompue et par endroits ensevelie, disparait pour de bon. Le lieu à partir duquel la ligne 109 n'est plus qu'une éraflure dans la verdure, où les gares se sont peu à peu égarées. Pour aller plus loin, sur ce quai déserté depuis longtemps, il faut attendre un improbable autorail ressurgi du passé...

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises le 8 et le 15 janvier 2011. Les deux premières, prises peu après la gare d'Hyon-Ciply, montrent les ravages du temps depuis l'arrêt des circulations. Le faisceau de voies le long de la cimenterie apparait sur la troisième photo. Les deux dernières photos montrent à quel point l'ancienne gare d'Harmignies, sans être particulièrement jolie, a gardé sa superbe et tient toujours tête à l'industrie d'en-face.]