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06/12/2010

En avant, Marche!

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MarcheEnFamenne3.JPGFallait-il vraiment prendre le train dans l'obscurité glacée ce matin-là? Fallait-il vraiment quitter la chaleur douillette des intérieurs et croire en un éphémère rayon de soleil? Les regrets sont montés en gare de Namur, lors du transit, et ne m'ont pas lâché à Marloie lors du changement suivant, sous de grosses gouttes froides. Trop tard pour faire volte-face, trop tard pour le sur-place.

J'aurais dû savoir qu'à Marche, en Famenne, sous leur moral d'acier, les hommes ont un coeur tendre. Et qu'ils ont laissé la gare, quoique vouée à d'autres desseins, régner le long des rails et veiller aux voies vers la ville. J'aurais dû savoir qu'à Marche, même quand elle grelotte, la vieille gare est d'aplomb, comme au siècle dernier. J'aurais pu rester chez moi. Mais trop tard pour le demi-tour, trop tard pour le renversement.

Le train m'a laissé sur le quai de Marche tel un oiseau tombé du nid. De froid transi, j'ai fui le vent piquant sous un abri sali par des slogans sectaires et des croquis obscènes. Mais, après un temps, les pieds gelés n'ont plus tenu en place. J'ai donc sorti l'objectif sans trop d'adresse, en me disant que c'était là le moment. Un pied raide devant l'autre, j'y suis allé franchement.

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MarcheEnFamenne4.JPGJ'ai exploré la gare sans entrer, en serrant les murs de près comme de loin. J'ai pris trois douzaines d'images, avant d'admirer les lampadaires et les vestiges d'un passé marchand. J'ai longé le quai sans compter et sans dégeler, sans vouloir attendre un autre train. Alors, je suis descendu en ville, une jambe raide devant l'autre. Dans la vie, il faut marcher pour se tirer d'affaire.

Alors, fallait-il vraiment prendre le train ce matin-là, au risque de prendre la grippe en gare? Fallait-il vraiment voir Marche en Famenne, au risque de prendre la gare en grippe? Oui, il le fallait, à n'en pas douter, car j'en rêve encore, surtout les matins, quand le ciel est gris et bas sur le quai à Charleroi. En avant, Marche! C'est la seule chose à faire pour tenir debout...

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[Illustrations - Les photos ont été prises en gare de Marche en Famenne le 30 décembre 2009. La carte postale montre la gare trois quarts de siècle plus tôt, à l'époque des trains à vapeur et des cours à marchandises actives à toute heure. On remarque également qu'à l'origine, ce tronçon de la ligne 43 (Liège-Marloie) était à double voie et qu'il existait des voies de garage pour les wagons de marchandises. Beaucoup de choses ont changé, mais la gare a gardé la même superbe.]

 

23/11/2010

Fenêtre sur Cour

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Cour-sur-Heure2.JPGSur la ligne 132 (Charleroi-Mariembourg), la gare de Cour-sur-Heure court après l'éternité. Etrange ambition de la pierre, qui n'a cure des chiffres ou de la raison. Car Cour est une gare de village, en zone rurale, où pierres et terres font encore la fierté des habitants. Revenez dans cent ans: elle se tiendra toujours, même sans rails, en puisant, dans l'Eau d'Heure qui coule, son aura.

Ceci n'est qu'une fenêtre sur Cour, pas un panorama. Il faut y vivre pour prétendre à plus, et la voir, à toute heure, sous des éclairages différents. Le passant étranger, passager du temps, n'y verra qu'une seule image, un instantané trompeur sous le soleil ou sous le vent. Le chasseur d'images, qui croyait prendre, est pris. Chaque cliché est à refaire, hier comme demain.

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Ceci n'est qu'une fenêtre sur Cour, une lucarne sur un présent si ténu. Insaisissable bâtisse, cette gare de Cour a la pierre qui change, au fil de l'Heure, tel un caméléon. Telle est l'oeuvre des sarments, tantôt verts, tantôt rouges, qui l'habillent et lui font chanter l'air des saisons, qui grimpent et se tortillent au rythme des lendemains. La gare de Cour a la pierre qui file à travers le temps.

Cour-sur-Heure4.JPGSur la ligne 132, les gares de Cour-sur-Heure, de Walcourt et de Mariembourg sont uniques et dignes de l'éternité. Parce qu'elle prend moins de place, Cour cèdera moins vite face aux programmes aveugles de l'homme. Parce qu'elle vit parmi les vivaces, Cour pâtira moins vite de l'étranglement. Revenez dans cent ans et dites-moi si la nature a gardé ses droits.

Il faudrait la classer, vite, avant que la bête n'écrase ce qu'elle a semé. Etrange ambition de l'homme, qui passe sa vie à reconstruire. Car Cour est un édifice précieux, un souvenir d'époque auquel on ne devrait toucher sans doigté. Il faudrait le classer, vite, avant que les machines n'en aient raison. Habitants, tenez bon! Et puisez abondamment, dans l'Eau d'Heure qui coule et les tiges qui grimpent, la force de résister.

Ceci n'était qu'une fenêtre sur Cour, une lucarne, un tout petit oculus sur un lieu étonnant...

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[Illustrations - Cinq vues de la gare de Cour-sur-Heure, sur la ligne 132 (Charleroi-Mariembourg). Les deux premières photos ont été prises le 25 septembre 2009, les deux suivantes le 24 juillet 2010 et la dernière le 6 novembre 2010.]

30/10/2010

Mais je n'irais pas à Zwijndrecht

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Zwijndrecht1.JPGJe voyage et j'écris sur les rails et dans les trains, selon l'humeur de l'heure, libre et libéré des coutumes et contraintes des lois et de la logique. J'erre au hasard des gares et des horaires, près de tout et loin de rien, près de vous et loin des miens. L'ordre n'a d'importance que pour qui manque d'audace et de confiance, d'amour et d'insouciance. Ainsi je vais, à soixante à l'heure, partout et ailleurs.

Si je manquais d'audace, je m'en tiendrais à l'essentiel. Je choisirais un cadre, ni trop grand ni trop large, dans lequel je peindrais, en vingt ou trente gares, l'histoire du bâti belge. J'irais de Leuze à Liège Guillemins, à rebour s'il le faut. Mais je n'irais pas à Zwijndrecht, station de l'ordinaire aux contours classiques, trop usée par l'ennui et la fuite des trains.Zwijndrecht2.JPG

Si je manquais de confiance, je m'en tiendrais à l'expérience. Je choisirais les villes où l'on m'accueillerait tel un ami, tel un allié sans jamais teneter l'ennemi ou l'inconnu. Je resterais à Lobbes ou à Nivelles, dont je décrirais la vie jour après jour. Mais je n'irais pas à Zwijndrecht, où l'on me regarderait avec méfiance, d'entre les rideaux, tel un chat noir.

Si je manquais d'amour, je m'en tiendrais à l'esthétisme. J'irais d'est en ouest, au-delà des méridiens, en quête des plus belles, sous un ciel serein. Je prendrais des allers simples d'Arlon à Binche, de Rivage à Grupont, en négligeant les autres. Je n'irais pas à Zwijndrecht, une gare à l'étouffée, cernée par les voitures et les camions et leurs gaz polluants.

Si je manquais d'insouciance, je m'en tiendrais à l'existence. J'irais dans chaque gare selon l'alphabet, de A à Z, d'Aalter à Zwijndrecht, où j'arriverais dix ans après. C'est là que se refermerait le livre pour de bon, puisque c'est l'ordre. Mais comme l'histoire commence seulement, je suis allé à Zwijndrecht, huit consonnes et deux voyelles, avant Habay, sans jamais voir Aalter.

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25/10/2010

En filigrane à Familleureux

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Familleureux2.JPGJ'étais assis sous la pluie un dimanche d'automne, le long des quais, en gare de Familleureux. Je tenais à la main, sans trop la mouiller, une vieille carte postale du lieu, les yeux perdus dans le gris. Que fallait-il penser de ce sombre présent, où les trains ne s'arrêtent plus les jours de fête ou les dimanches de pluie? Qu'y voir de plus qu'une page refermée dans l'histoire du train et des fonderies du coin?

A force de calculs et de projections, j'avais la tête qui brûle, qui fume et réfute l'évidence d'une disparition trop nette. Je me cherchais un septième sens pour percer le mystère et revivre la fermeture. Ou remonter plus loin encore, avant le long déclin, l'austérité et l'indifférence, du temps des gueules noires, des Flamands en Hainaut et des trains bondés la nuit?

Familleureux3.JPGAu revers d'une bourrasque, le block 33 est réapparu, comme s'il était extrait du souvenir d'un aîné. Je l'imaginais plus en retrait, moins gai, plus écaillé. Entre deux gouttes glacées, je me suis pincé quand j'y ai vu Albert ou Emile, le signaleur, me cingler du regard. Et m'avertir, d'une voix rauque par la fenêtre ouverte, qu'il n'y aura jamais, jeune homme, de train avant demain.

Dans l'envers du décor, l'édicule et son occupant sont repartis dans le temps, sans plus jouer de l'évidence, laissant, pour seul témoin, la carte postale en noir et blanc. Que fallait-il penser de cette apparition, où je n'ai vu d'Albert ou d'Emile qu'un filigrane plaintif et résigné? Qu'y voir de plus qu'une page décalée dans la marche implacable du temps et de la raison?

J'étais assis sous une pluie d'automne le long des quais à Familleureux. Il y avait devant moi la nouvelle place de la gare, éteinte et incolore, et ses berlines fatiguées. Je me cherchais un septième sens pour traverser l'histoire et revivre l'éboulement. Ou remonter plus loin encore, avant la fermeture, avant les mutations et les grands chagrins, du temps d'Albert et d'Emile et de leurs rires perdus dans la nuit?

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[Illustrations - Photos prises à Familleureux le 25 septembre 2010. La vieille carte postale, elle, remonte à plus loin...]

16/09/2010

Friture d'Haversin

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Haversin1.JPG"Je vous ai vu mitrailler ma friterie", me lance d'un ton à la fois interrogateur et enjoué un homme à lunettes sur le quai. "A vrai dire,", je lui réponds, "ce n'est pas tant votre friterie que la gare que je mitraille.". Voilà en effet une heure et demie que je pointe l'objectif, de près comme de loin, vers l'ancien édifice ferroviaire. Comme à Morlanwelz, il abrite désormais une friterie. Pour étonnante, voilà une bien belge mutation!

L'homme se gratte les méninges, piquées par la colle que j'ai posée. 1984... 1988... non, avant. Il repasse les souvenirs d'une vie, remonte jusqu'à la première frite, ajuste le calcul. "Ecoutez,", dit-il enfin, "je crois que la gare a fermé en 1987.". Il dit pouvoir vérifier auprès du dernier chef de gare, qui habiterait encore Ciney. Je lui donne mes coordonnées, sait-on jamais.

Je remercie l'homme de ses efforts et de sa spontanéité. Il s'éloigne. Je mitraille encore.

J'avais donc 15 ans quand la gare d'Haversin a fermé. J'étais trop jeune pour comprendre l'enjeu, trop aveuglé par des rêves puérils, trop naïf aussi. J'aimais déjà l'histoire, mais surtout celle que je ne connaissais pas. Celle que j'aurais tout le temps d'apprendre plus tard, plus tard quand j'aurais le temps. Je n'avais pas compris que c'était moi le héros de mon histoire et qu'elle pourrait me porter un jour à Haversin.

Haversin3.JPGJe me gratte les méninges, rouillées comme l'aiguillage dans la cour là-bas. 1981... 1980... 1978 peut-être déjà. Je repasse les souvenirs d'une vie, remonte jusqu'à ma première traversée d'Haversin, bien avant ma première frite. Je revois nos voyages en train sur la ligne du Luxembourg, avec ma mère et ces boîtes de Playmobil que ma soeur et moi nous disputions. Je n'étais jamais descendu du train à Haversin mais j'y avais déjà vécu de grands conflits.

J'ai gardé certains de ces rêves puérils. J'aimerais vivre à toutes les époques, surtout celle des machines fumantes, des petits métiers et des gares partout. J'aimerais me souvenir de l'humanité entière, des petits malheurs d'antan, des rires d'enfants et de vieillards sans dents. Je me gratte les méninges en gare d'Haversin, mais rien n'y fait. Je dois bien accepter qu'en certaines matières, à Haversin comme ailleurs, il y a de la friture sur la ligne.

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[Illustrations - Toutes les photos prises en gare d'Haversin le 20 août 2010.]