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28/12/2013

De l'autre côté du guichet (quand venait le train de Paris)

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La nuit est tombée assez tôt sur Lobbes et sa gare. Elle a nappé la place d'une brume humide et un peu collante, exaltée par les phares des voitures familiales s'en allant de la Clinique Saint-Joseph. Les derniers trains du jour passeront tantôt; les rares voyageurs ne s'arrêteront pas au guichet. Derrière celui-ci, la routine nocturne s'installe pour celui qui veillera pendant quelques heures encore sur l'art ferroviaire.

Pour lui, cet art sera solitaire. Le téléphone sonnera quelques fois, donnant voix aux collègues de Charleroi-Sud ou d'Erquelinnes. De rares trains apparaîtront encore sur l'écran de contrôle, les derniers voyageurs et l'un ou l'autre marchandises. Dans la pénombre, le pupitre du poste de commande éclaire à peine le visage de l'homme de métier. On le sent résigné et un peu inquiet pour l'avenir.

sncb,infrabel,ligne 130a,ligne 109,train,gareIl n'y a qu'un seul agent, un agent mixte comme on dit, pour le guichet et pour le poste de block. Il vend et il régule. Pour quelques jours encore, qu'il décompte malgré lui, il sera l'un des derniers de sa catégorie. Il ne sait pas vraiment où il travaillera après la Noël. Il a connu le temps d'une gare à huit voies, il y a plus de trente ans. Huit voies à Lobbes! Lobbes-Garage, la fin de la ligne 109 et de la desserte de la sucrerie de Donstiennes... La fin aussi des trains internationaux. Huit voies et beaucoup de collègues, dont certains disparus trop tôt.

A l'arrière du local, un poste de télévision débite absentément des âneries, des choses en tout cas que demain on oubliera. Devant moi, l'agent a le regard plongé dans le passé, contemplatif d'une carrière en ces murs, en quête d'un souvenir qui vaudrait le récit. Le silence pourrait être pesant, mais c'est le prix du souvenir. Il fait nuit; comme un enfant, j'attends qu'on me raconte une histoire.

***

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De ces rencontres nocturnes de l'autre côté du guichet, au block 62, ont émergé des récits étonnants, émouvants, des souvenirs d'une autre époque. On devine, derrière les mots, une nostalgie qui interpelle mais rassure à la fois. Les moments qui ont marqué ces hommes de métier le plus, ce sont les vies sauvées à même le quai, ces suicides de justesse avortés, ces imprudences de voyageurs finalement sans conséquence.

sncb,infrabel,ligne 130a,ligne 109,train,gareIl y eut ce gamin qui ne devait pas avoir quatre ans. Assis, à même le quai, il balançait innocemment ses petites jambes au-dessus de la voie. Personne ne l'aurait remarqué si l'agent n'était sorti de son local, un peu par hasard, un peu machinalement, pour voir l'international passer. Tandis qu'au loin approchait déjà à vive allure le train, l'agent s'est approché du gamin dans le plus grand calme et s'est accroupi près de lui. Posément, gentiment, il lui a demandé ce qu'il faisait là. Le petit garçon a répondu, le plus naturellement, qu'il regardait passer les trains. L'agent, plus que conscient du danger imminent, lui demanda encore où se trouvait sa maman. Les jambes cisaillant toujours au-dessus de rails, l'enfant répondit d'une simplicité désarmante: "Ma maman me fait un petit frère.". Et alors que l'international fendait l'air en gare de Lobbes, l'agent souleva le gamin, lui prit la main et le ramena à Saint-Joseph, où l'infirmière qui devait veiller sur lui pendant que sa maman accouchait poussa un cri, n'ayant même jamais remarqué qu'il était sorti!

sncb,infrabel,ligne 130a,ligne 109,train,gareIl y eut aussi le déraillement du Paris-Moscou à hauteur de l'aiguillage de la ligne 109, entre Lobbes et Thuin, un samedi matin fin juillet. Était-ce en 1981 ou en 1982? C'est si loin... Après l'évacuation de l'avant et de l'arrière du train, il resta coincée encore une voiture soviétique sur le lieu-même de l'incident. C'était avant la chute du Mur de Berlin et, à l'époque, le personnel des chemins de fer de l'ex-URSS avait pour consigne de ne jamais abandonner le matériel roulant en territoire étranger. Les Soviets restèrent à Lobbes près d'un mois, assis aux côtés de leurs collègues des chemins de fer belges. Même s'il y a prescription, il reste le souvenir de soirées animées en gare, avec des bouteilles de vodka dont on ne vit jamais vraiment le fond...

Et puis il y eut cet événement annuel, impensable aujourd'hui dans ce monde normé à outrance, du Paris-Cologne qu'on arrêtait exceptionnellement à Lobbes une fois l'an, pour laisser descendre une veuve aux habits solennels venue se recueillir sur la tombe de son mari. Elle était même accueillie par la fanfare et les édiles du village. N'y a-t-il là un beau mystère nappé d'une brume un peu collante, qui demande à être élucidé, histoire qu'on s'assure qu'au fond, les choses d'avant avaient plus de charme et de saveur que celles qu'on nous vend aujourd'hui?

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Alors, voilà. Dans le local, une tonalité aiguë interrompt le silence. Un train, sans doute le dernier omnibus pour Charleroi, vient d'entrer dans la zone de block. L'agent, dont la casaque jaune brille à la lueur du TCO, actionne un interrupteur ou un bouton. "Eh oui...", soupire-t-il en s'asseyant devant son écran. Des cadres suspendus aux murs montrent la gare à différentes époques; il y a aussi cette photo du personnel posant devant la gare quelques années auparavant.

A Lobbes, où il ne reste désormais plus que trois voies, les agents ont reçu une note de service confirmant la fermeture du guichet et du poste de block. La note les remerciait officiellement du travail accompli pendant ces longues années. Il aurait été si facile de préciser que ce travail avait été bon, très bon, mais las...

Alors qu'il soit dit ici que ce travail était non seulement très bon, mais excellent, et apprécié des navetteurs et voyageurs de Lobbes. Mesdames et Messieurs qui nous avez servis si fidèlement pendant toutes ces années, soyez remerciés et sachez que vous nous manquez déjà. Et, pour ma part, que je suis heureux de vous avoir rencontrés. Et que j'espère vous revoir un jour et parler de ces moments suspendus, quand venait le train de Paris...

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31/03/2013

Attendre le train

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sncb,gare,train,attendreAttendre le train, c'est se suspendre un instant en quittant un lieu pour un autre. Malgré les routines qu'on se programme, c'est tenter l'inconnu, assis ou debout, avec ses risques et ses opportunités. Car il y a autant de façons d'attendre le train qu'il y a d'individus, de gares, d'aléas et d'humeurs. Mais dans cet éventail d'éventualités infinies, il y aura toujours une paire de rails parallèles.

Attendre le train, c'est détendre les liens qui nous inscrivent dans le monde chauffé, avec ses papiers peints et ses tapis plains. C'est s'exposer au rhume, allégé ou à rallonge, oser d'autres odeurs, âcres ou alléchantes, renifler un coup, loin de chez soi. Dans la recette de cette surprise olfactive, il y aura toujours l'air brassé par les trains traversant la gare.

Attendre le train, c'est attendre un mouvement brossé, feutré, soufflant telle la brise sur une joue puis l'autre. C'est se soumettre aux sons du monde, à l'ambiance si peu musicale du chaos orchestré par les hommes quand ils partent dans des directions opposées. Dans la trame de ce paysage sonore, il y aura toujours les coups de sifflet du personnel en képi, régisseur devant l'éternel.

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sncb,gare,train,attendreAttendre le train, enfin, c'est en prendre plein la vue, pour autant qu'on s'invite au spectacle. Entre les zig-zag énervants d'une mouche et la déferlante d'un express transperçant la gare s'offrent à nous un nombre infini d'images, d'instantanés, de clichés cernés par notre conscient sans transiter par un écran. Mais dans cette émulsion visuelle, il y aura toujours le rituel des roues du train attendu, qui moulinent moins vite, grincent et puis s'arrêtent.

Tout ceci pour vous rappeler qu'attendre le train, ça se vit bien quand on s'y prépare et qu'on s'en donne le temps. Il faut baisser la garde juste un peu, se laisser aller un instant, tenter sa chance. Puis, le moment tant attendu venu, se rappeler les priorités, bien inspirer et partir, en conquérant, cueillir les fruits du jour ou du soir, c'est selon.

[ILLUSTRATIONS - :: de bas en haut :: Attendre le train à Zwankendamme le 21 octobre 2011. : Attendre le train à Ronet le 2 mars 2012. : Attendre le train à Namur le 26 janvier 2013. : Attendre le train à De Hoe le 4 mai 2010. : Attendre le train à Philippeville le 13 juin 2009.]

 

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00:42 Publié dans railleries | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sncb, gare, train, attendre

29/06/2012

Vole l'oiseau

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bruxelles-nord,km 0C'était le 8 juin dernier en soirée, alors que je rentrais de Genève. Entre deux trains, je me suis assis à Bruxelles-Nord, sur le quai de la voie 12, près du kilomètre zéro. J'étais content de ma journée, de ma semaine et des services rendus, J'étais surtout content de rentrer chez moi, apaisé à l'idée d'un week-end tranquille, sans barbecue ou barbarie du genre.

Un oiseau se tenait au bord du quai, comme s'il attendait le train. Des convois l'ont frôlé sans qu'il n'en fasse grand cas. Des voyageurs l'ont effleuré, sans même le voir. Il a claudiqué un peu et j'ai eu mal. C'est bête, mais c'est ainsi. J'ai eu mal pour ce merle blessé, cet inconnu ailé, ce petit personnage souffrant, miroir de mon impuissance devant l'inévitable.

Je l'ai cru fini quand l'IR vers Grammont a démarré. J'ai même déchiqueté ma banane, en pensant lui offrir un dernier repas. Puis le compte-à-rebours s'est emballé. La 18 tirant mon train est apparue au loin. Désormais à ras du quai, mon oiseau boîtait bien bas. N'y avait-il donc un pigeonnier miracle qui puisse apparaître, là, à la voie 12, pour le sauver?

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Dix secondes avant le trépas, mon merle a claqué des ailes et s'est soulevé. Il devait souffrir parce qu'il est vite retombé, entre les rails de la voie 11. La 18 et son cortège de voitures sont arrivés à quai. J'ai perdu de vue mon nouvel ami. Derrière la vitre du train, j'ai sondé le crépuscule, mais en vain. Mes mains sentaient encore la banane.

Dans la minute qui a suivi, le train vers Amsterdam est passé à la voie 11, à bonne allure, sans s'arrêter. Je n'ai plus revu mon merle à moi, mon amour éphémère. Pour que mon week-end soit tranquille, j'ai rêvé qu'il s'était envolé, de quai en quai, vers un abri doré. Vole l'oiseau, loin des gares et de leurs destins incertains!

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23:40 Publié dans railleries | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bruxelles-nord, km 0

19/12/2010

Notre beau royaume raillé

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Il était une fois, dans notre beau royaume, un autre jeudi en gare de Bruxelles-Midi. Une gare bien belge, bien de chez nous. C'était la plus grande gare au monde, une gare à cent voies, une gare à mille voies. Il y régnait un parfum rance, celui de la colère sourde et résignée de dizaines de milliers de voyageurs retardés jour et nuit. Il y régnait un grondement houleux, celui de marées humaines balladées d'un quai à l'autre en toute dernière minute.

"Attention, voie 145, changement de voie, le train IC à destination de Reims de 17h12 est annoncé voie 87, voie 87 au lieu de 145. Aandacht, spoor 145, spoor wijziging, de IC trein met bestemming..."

Royaume3.JPGSur le quai de la voie 145, la foule agacée éleva la voix. "Alors là, ils font fort!", "Ils se foutent de nos gueules ou quoi?", "Mais ils nous prennent pour qui, ces cons?", "Moi, c'est fini, demain, je reprends la voiture.". En attendant, il y avait urgence.Unie dans l'énervement, la foule se mit en branle en formant un rang compact, pressé, agité, qui se dirigea, à la vitesse des plus lents, vers les escaliers.

Cinquante-huit voies à couvrir en trois minutes, sous peine de rater le train et un retour à temps pour le foot ou le piano. Sportifs devant, seniors derrière, le cortège enragé s'élança dans le couloir sous les voies. Comme dans une course de demi-fond, les lièvres s'effacèrent devant les spécialistes du slalom. Seuls les deux cent dix premiers eurent leur train, les deux cent vingt suivants arrivant après la fermeture des portes.

Sur le quai de la voie 87, les deux tiers perdant dégainèrent leur téléphone portable, lançant des milliers d'applications et appelant à tout-va. "Dis, Mireille, j'ai encore raté le train.". "Je sais, chou, c'est comme tous les jours. Tu ne dois plus m'appeler pour ça. On se verra demain quand tu arrives.". Quelle chance il avait de l'avoir, Mireille! Car à gauche, à droite, des maris ennuyés tentaient en vain de persuader madame de rester au foyer. Tout ça pour trente aiguillages gelés.

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Ce n'était pas mieux sur les autres quais. "Attention, voie 84, le train L vers Tubize via Braine l'Alleud de 17h33 ne circulera pas ce jour.". "Attention, voie 201, le train P vers Namur et Givet de 17h35 est annoncé avec un retard de deux heures quarante.". "Attention, voie 59, le train P vers Mons et Roisin-Autreppe de 17h41 est annoncé voie 41, voie 41 au lieu de 59. En raison d'une avarie à la motrice et d'une grève d'une partie du personnel de la SNCR, la composition de ce train est limitée à une seule voiture et ce train ne circulera pas au-delà de Forest-Midi. Veuillez nous excuser pour ces désagréments.".

Royaume4.JPGIl en allait ainsi chaque jour, à toute heure, même à midi, dans la grande gare de Bruxelles. Devant les caméras, les ministres s'en émeuvaient de temps à autres, mais jamais longtemps car il y avait, en vérité, plus d'un arrondissement à scinder. Devant les micros, les patrons du rail contestaient la fréquence des désagréments, prédisant une amélioration sensible du service des la mise en circulation des nouvelles locomotives à vapeur.

Le lendemain, sous une drache bien de chez nous, le ballet infernal reprit. Voie 36 au lieu de 53, voie 161 au lieu de 141, et même voie 3 au lieu de 103. Seuls quatorze escalators sur les cinq cents que comptait la gare étaient en service, mais tous les quais étaient maintenant équipés de cendriers. Les horloges étaient en panne, mais une vingt-neuvième librairie accueillait depuis le matin les voyageurs restés en rade.

Même sans horloges, il en allait ainsi chaque jour, à Bruxelles-Midi, dans notre beau royaume. Mais nous étions heureux.

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[Illustrations - Les trois grandes photos ont été prises lors de l'exposition 'Met de trein' organisée au Lamot, à Mechelen (Malines), dans le courant de l'été 2010, dans le cadre des célébrations du 175ème anniversaire du chemin de fer en Belgique.]

08/10/2010

L'illusion

Ils avaient 12, 12, 14, 15 et 18 ans. Une petite bande de village, aux regards rebelles, en trainings et vestes en cuir. Les baskets claquant légèrement sur le ballast, les espadrilles un peu plus. Déjà engagés là où il ne faut jamais, sur de mauvaises voies, dopés à l'adrénaline, à l'insouciance, aux pulsions primaires. Cinq garçons du village, au mépris des lois, marchaient sur les voies, dans le tunnel de Jamioulx.

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Pensant la montre tourner juste, ils marchaient sans hâte. Les plus jeunes avaient suivi aveuglément. Ca la ferait, celle-là, quand on la raconterait aux copains! Pensant le temps tourner rond, on avait ravalé la crainte biliaire. Un silence apaisant soufflait dans le tunnel, frais et brumeux. Cinq garçons du village, jeunes derrière et grands devant, dérivaient sur les voies, les méninges dans le coton.

A Ham-sur-Heure, devant, les barrières descendirent. Les grands criaient déjà, leurs syllabes noyées dans l'écho de la sonnerie, les pieds paniqués par la distance vers la lumière. Y avait-il un plan B? Un sifflement sûr soufflait dans le tunnel humide, de plus en plus fort. Cinq garçons du village, dispersés face au destin, erraient sur les voies, la bile entre les dents.

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Il avait 12 ans. Un petit garçon se voulant grand, la mue dans la voix, l'innocence dissipée. Philippe palpait la pierre, dans le tunnel du danger, à la recherche de son espadrille dérobée. Un claquement soudain déchira l'air sifflant. Les mains palpaient encore, tremblantes, à quelques mètres du souffle grondeur et des phares aveuglants. A quelques pas de l'espadrille rebelle. Il y eut comme un éclair.

Dans le tunnel, il y eut un geste claquant de la main au pied. Il y eut un écart brusque et dix foulées effrénées, sur un sol vibrant, grondant, grinçant. Il y eut surtout les bras de JF, le grand, qui serra Philippe, dans la niche, sous la gorge, le souffle coupé. Et des tonnes de métal écrasant, roulant devant les pieds, encore et encore, dans l'obscurité retombée. Et des tonnes de métal broyant, dans un klaxon tardif, l'illusion puérile d'un fol exploit.

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[Remerciements à Philippe Romedenne de m'avoir prêté un souvenir de sa jeunesse.]

[Illustrations - Les trois photos ont été prises dans le tunnel d'Hour-Havenne, sur l'ancienne ligne 150, la première le 20 juin 2006, les deux suivantes le 19 août 2006.]