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25/08/2010

Un tour de Belgique en train

Tour_Belgique_3.JPGIl y a bien longtemps, avant les maisons-musées et les jeux vidéo, des hommes en quête de petits exploits s'amusaient à parcourir, vingt-quatre heures durant, le plus grand nombre de kilomètres en train. C'était avant le démantèlement du réseau, avant les liaisons cadencées, quand le rail lui-même était encore vécu comme un exploit. C'était avant la vie tambour battant, avant l'impatience générale, avant les arythmies chroniques.

Ce sont ces hommes-là que j'ai voulu saluer bien bas, à travers le temps, en m'aventurant, ce mardi 17 août, pour un tour d'horloge, à travers la Belgique. Je n'ai cherché ni l'exploit, ni les maxima, mais juste une expérience. Celle de voir défiler heure après heure, de gare en gare, son pays fracturé. J'aimerais le faire chaque année, pour mieux me soigner et pouvoir raconter un jour qui étaient les Belges.

Ceci est le carnet de route, le carnet de rail, de ce carré belge en un tour de montre, de ces 488 kilomètres en douze heures et deux minutes, de ces huit trains, tous à l'heure, par-delà la Sambre, l'Escaut, le Démer. Ceci est le détail de ce voyage à 35 euros et 90 centimes, le regard posé sur tout ce qui a filé et défilé.

Tour_Belgique_2.JPGPROLOGUE - Lobbes - Charleroi-Sud (train L 4776 assuré par l'AM classique 733, départ 06h31, arrivée 06h53)

Une légère bande de bleu dans la grisaille des cieux laisse espérer une journée moins humide. Je rentre dans la gare et salue l'assemblée (c'est une tradition à Lobbes!). Le sous-chef de gare ouvre la porte et j'emmène la longue procession de voyageurs vers le quai. L'automotrice déroule doucement, avant d'absorber la foule pressée. Le trajet est sans surprise; personne ne monte à Hourpes. Avec toute cette pluie, les barrages de la Sambre sont ouverts. Ca aussi, c'est la gestion des flux. On arrive à Marchienne-Zone; les navetteurs somnolant ouvrent un oeil. Cette ambiance, que je connais bien, éveille ma faim. Je déjeunerai à Charleroi.

Tour_Belgique_4.JPGPREMIERE ETAPE - Charleroi-Sud - Kortrijk (Courtrai) (train T6904 assuré par une triplette d'AM classiques 709+974+?, départ 08h03, arrivée 09h39)

Le vieux convoi s'élance, à l'heure et presque vide, dans le sillage de l'IC D, qu'il semble vouloir rattraper. Entre Carnières et Morlanwelz, mon regard se perd dans la Wallonie profonde, entre les terrils et les toitures usées. A La Louvière et Mons embarquent de petites familles, sacs de plage en bandouillère, puisque ce train aura De Panne (La Panne) pour destination finale. En attendant, les lignes s'enchaînent. Après la 112, la 118 et la 97, voilà la 78 et les points d'arrêt blafards de Ville-Pommeroeul et Callenelle, traversés avec mépris. De petits animaux, lapins en tête, fuient les voies au dernier instant. A plein tube, par la fenêtre, je découvre Péruwelz et Antoing, puis Tournai et Mouscron, plus belles que dans mon souvenir, où l'on charge encore pelles et rateaux. Le pays s'est aplati et les éoliennes plantées avant Kortrijk (Courtrai) me donnent le mal de mer. C'est dans la cité des éperons d'or que je délaisse les vacanciers d'un jour, médusés par le retour de la pluie.

Tour_Belgique_6.JPGDEUXIEME ETAPE - Kortrijk (Courtrai) - Antwerpen Centraal (Anvers Central) (train IC C 731 assuré par un binôme d'AM96 485+475, départ 10h43, arrivée 11h55)

Après un café et une courte marche autour de la gare, je repars à travers les Flandres par les lignes 75 et 59. Entre Waregem et Deinze, je m'étonne de la minceur du sillon ferré. Depuis longtemps, sans doute, les cours à marchandises ont cédé devant l'appétit de l'habitat urbain aux contours formatés. C'est moins frappant à De Pinte, où serres horticoles et villas cossues donnent aux rails un peu d'air. Mais voilà déjà Gent St. Pieters (Gand St. Pierre), la "crénelée", et Gent-Dampoort (Gand-Dampoort) avec son faisceau gonflé lié au port. Peu avant Lokeren, un vieux moulin à vent, majestueuse relique, trône le long des voies. De jeunes Flamands bien fringués, à l'abondante chevelure, montent à bord, les plaisirs de la ville en vue. A Sinaai et à Zwijndrecht s'érigent encore d'anciennes gares que je viendrai admirer le moment venu. Le train ralentit et on approche de Berchem, avec ses niveaux et cloisons. C'est que mon impatience grandit: me revoici enfin à Antwerpen Centraal (Anvers Central), la mère de toutes les gares belges.

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TROISIEME ETAPE - Antwerpen Centraal (Anvers Central) - Aarschot (train L 2862 sous l'impulsion de l'automotrice Break 387, départ 12h51, arrivée 13h40)

La merveille anversoise laisse un souvenir ébloui, garant de plusieurs retours et d'un travail sans fin. Un autre voyage, une autre destibnation m'attend alors que l'omnibus vers Louvain se faufile déjà dans la timide banlieue. A petit train, petits voyageurs. Ca monte de partout, ça descend vite. La place de la gare à Boechout est plus jolie que la station elle-même, toute cognée par le temps. Après Lier se succèdent des points d'arrêt aux quais de rouge et de noir zébrés. A Heist-op-den-Berg, une gare moderne a réussi le défi de l'harmonie sur une place aux jolies façades bourgeoises. A Booischot, lorsque le train ralentit, je vois les emprises du chemin de fer s'élargir. Je pressens, j'espère une gare ancestrale, mais elle a disparu, laissant un vide jamais comblé. A Aarschot, au moins, l'édifice ferroviaire, quoique austère, tient son rang. Sorti du train, je temporise et cherche à le saisir, de prise en prise, par l'image.

Tour_Belgique_9.JPGQUATRIEME ETAPE - Aarschot - Liers (train IR c 2913 assuré par l'automotrice Break 358, départ 14h13, arrivée 15h19)

Je suis en terrain inconnu, force est de le reconnaître. Les sentiments sont aux aguets et je passe de l'extase au désespoir lors de ce trajet, qui relie quelques gros bourgs limbourgeois à Hasselt puis, assez maladroitement, à la pâle banlieue liégeoise. Diest et sa campagne sauvage, sur les berges du Démer, m'envoutent un peu, c'est vrai. Deux ados à vélo, enjoués sur le fietspad, saluent le train. Je souris encore, avant la gare d'Hasselt, à la vue d'un vieux locotracteur de la série 91. Mais ensuite je peste, quand j'aperçois, à travers la vitre du train, une énième station où les voitures, rangées de façon maniaque, ont remplacé les bâtiments voyageurs. A Tongeren (Tongres), les derniers Flamands descendent; personne sauf moi ne franchira la frontière régionale. Si je me rends à Liers, c'est par curiosité et pour comprendre pourquoi tant de trains y viennent garer. Mais c'est un trou mal famé où rien ne se voit vraiment. L'étape suivante se fait attendre; j'aurais dû poursuivre sans retenue vers les Guillemins.

Tour_Belgique_10.JPGCINQUIEME ETAPE - Liers - Liège-Guillemins (train IR m 4016 limité à Gouvy, assuré par l'AM96 481, départ 15h54, arrivée 16h16)

C'est l'étape la plus courte mais c'est loin d'être un contre-la-montre, car il s'agit d'un trajet de banlieue, à vitesse réduite, sans ambition si ce n'est la destination elle-même. Le marasme prime encore jusqu'à Herstal, que je n'ai jamais vue que sous la pluie. A Liège-Palais, on attend toujours la nouvelle gare parce que, là, on est loin du palace! Le voyage est morose; les quais disparaissent comme autant de passerelles vers l'ennui. Mais Jonfosse passée, je me sens aspiré vers la lumière. Le soleil a réussi une percée, de sorte que Liège-Guillemins brille littéralement lorsque l'automotrice m'y arrête. Après tant de pluie, les voyageurs ont le sourire facile. Je me poste devant la gare, à laquelle on n'accédait encore, il y a quelques mois, que par une structure temporaire en préfabriqué. Ne dirait-on pas désormais que la gare, de ses lèvres pulpeuses, vous embrasse lorsque vous y venez? Anvers-Central et les Guillemins sur la même journée: je suis comblé. Mais quel contraste!

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Tour_Belgique_11.JPGSIXIEME ETAPE - Liège-Guillemins - Charleroi-Sud (train IC D 939, assuré par les AM96 471+445, départ 16h47, arrivée 18h00)

Dix heures que je suis le long des rails. Le tour se boucle par un parcours classique dont je ne me lasse pourtant jamais. Il y a tant à voir, tant à aimer, entre les quartiers sales de Sclessin et Seraing et le repère des postainiers, entre les carrières et les vieux chantiers, à Namèche, à Floreffe, à Auvelais. La voie 1 à Tamines a été déposée: il faudra que j'y vienne encore. Peu à peu, le train s'est empli de visages connus, de voyageurs familiers que je croise souvent à la fin de mes journées de travail. Mon extraordinaire parcours en arrive à ses derniers kilomètres. Voilà quand même Aiseau, Farciennes, Châtelet: des lieux à remettre au calendrier. L'automotrice déroule déjà. Je me prépare à un énième transit par le Pays Noir.

Tour_Belgique_13.JPGEPILOGUE - Charleroi-Sud - Lobbes (train L 4768 assuré par l'AM classique 768, départ 18h12, arrivée 18h33)

Un tour d'horloge, un tour en train plus tard, je reviens aux pénates, des images plein la tête. Ce dernier trajet, qui est mon quotidien, je n'en suis jamais blasé. La ligne vit; on y travaille. Ce soir, la 6262 d'Infrabel est garée dans le faisceau à Marchienne-Zone. Dans peu de temps, toute la circulation basculera sur l'autre voie du tunnel de Landelies. A Thuin, des grillages annoncent enfin la réfection de la gare. Et, entre tous ces lieux, à gauche, à droite, il y a la Sambre, éternellement paisible, et sa petite faune sauvage. La nuit sera bonne, à refaire, dans le train de l'imaginaire, ce tour de Belgique, dans l'autre sens...

16/01/2010

Blocks, tunnel, ponts et passages à niveau

[Ceci est le cinquième arrêt d'un parcours en treize articles le long de la ligne 130A. Nous sommes partis d'ici, et nous nous sommes posés des questions à Marchienne-Zone, avons valsé à Landelies et rêvé de ce qui n'existe plus à Hourpes.]L130A_9.JPG

L130A_6.JPGPoursuivons notre beau parcours le long de la ligne 130A. Mais avant de nous arrêter à Thuin, prenons le temps et le soin de nous intéresser au fonctionnement actuel des trente kilomètres de ligne. C'est là l'occasion de rendre hommage au génie de générations de gens du rail, des premiers bâtisseurs à ceux qui ajourd'hui encore l'entretiennent et la modernisent. Chapeau bas également à tous les cheminots, aux métiers parfois oubliés, qui lui ont donné vie au fil du temps. Nos voyages, notre liberté d'hier et d'aujourd'hui, c'est un peu à eux que nous la devons!

Les origines du rail de la Haute Sambre remontent à la tendre enfance des chemins de fer en Belgique. C'est par un arrêté royal de mai 1845 que fut accordée à la Société du chemin de fer de Charleroi à la frontière de France la concession pour la construction de la ligne. Les crises financières de l'époque retardèrent l'exécution des travaux rendus difficiles par les quinze franchissements de la Sambre, tant et si bien que la ligne à double voie n'ouvrit que le 6 novembre 1852. La Compagnie du Nord en reprit l'exploitation dès 1854. Ce n'est qu'en 1941 que la ligne fut nationalisée. Son électrification, fin décembre 1964, lui permit de prendre part à l'âge d'or des Trans Europe Express.

L130A_7.JPGSi aujourd'hui l'Europe ne défile plus à Thuin, la ligne 130A reste un corridor pour le transport de marchandises entre les anciens bassins industriels de la Wallonie et du Nord-Pas de Calais. Les convois sont tractés par des série 12 de la SNCB ou des BB36000 de la SNCF, avec le timide concours de locomotives diesel de série 57 de la SNCB ou BB67400 de la SNCF. Des TRAXX devraient venir compléter la parade d'ici peu.

Du lundi au vendredi, la SNCB assure une relation L à cadence horaire, avec renforcement aux heures de pointe, entre Charleroi-Sud et Erquelinnes. Six fois par jour, les trains poursuivent jusqu'à Jeumont, de l'autre côté de la frontière. Les week-ends et jours fériés, la cadence est bi-horaire, les trains restent en Belgique et ne s'arrêtent pas à Hourpes. Les voyageurs prennent place dans des automotrices AM62/79, avec le renfort d'une rame quadruple AM75 lors de la pointe matinale. Des autorails de la série 41 assurent les remplacements, essentiellement les week-ends, lors de travaux ou d'entretiens de la caténère.

Depuis plus de dix ans, d'importants travaux de modernisation compliquent un peu l'exploitation de la ligne. Les ponts sur la Sambre, il est vrai vétustes, sont remplacés un à un. Les travaux concernent également le seul tunnel de la ligne (tunnel de Leernes, parfois erronément appelé tunnel de Landelies), d'une longueur de 441 mètres, dont on augmente péniblement le gabarit depuis deux ans et demi. A terme, des convois plus lourds, jusqu'à 22,5 tonnes par essieu, pourront emprunter la ligne.

L130A_8.JPGL'espacement des trains est garanti par trois cabines de signalisation, en plus de celle de Charleroi-Sud, occupées vingt-quatre heures sur vingt-quatre par des hommes d'expérience. Il s'agit des blocks 59 (Marchienne-Zone), 62 (Lobbes) et 66 (Erquelinnes), que complète une cabine automatique située à Hourpes. La signalisation, les aiguillages, les passages à niveau sont contrôlés à partir de ces cabines, sans lesquelles la circulation à contre-voie exigée par les longs travaux serait presque impossible.

Il subsiste, le long de la ligne 130A, huit passages à niveau, tous de deuxième catégorie, le dernier marquant la frontière entre la Belgique et la France. La véritable curiosité est le passage à niveau n°119, dans les bois au fond de Thuin, qui débouche sur une grille en fer forgé verte barrant l'accès à une seule demeure, en fait une ferme lovée dans un méandre de la Sambre.

Hormis les mesures imposées par les travaux de modernisation de la ligne, la coexistence entre le trafic voyageurs et le trafic marchandises s'opère sans encombres, et la voie d'évitement entre Lobbes et Fontaine-Valmont n'est guère utilisée. Depuis les fermetures des lignes 108 (entre Binche et Erquelinnes) et 109 (Mons-Chimay), il y a déjà longtemps, les trains ne se bousculent plus vraiment en gares de Lobbes et d'Erquelinnes. C'est donc avec sérénité que les petites automotrices arpentent la ligne 130A et se jouent de la Sambre, de méandre en méandre.

Arrêtons-nous maintenant à Thuin.

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[Illustrations, de haut en bas: 1. Vue de l'intérieur du block 59 à Marchienne-Zone (photo aimablement transmise par un cheminot sympa). 2. Les 441 mètres du tunnel de Leernes sont en travaux depuis deux ans et demi et il faudra encore au moins deux ans pour les achever. Cette photo, prise à Leernes (Fontaine-l'Evêque) le 8 novembre 2009, montre la sortie du tunnel du côté Hourpes. 3. Ce pont, un des quinze chevauchant la Sambre, est situé à Fontaine-Valmont et fait partie de ceux qui ont remplacé les anciens ouvrages vétustes. Photo prise le 5 janvier 2010. 4. Le passage à niveau 119 à Thuin, ici photographié le 21 mai 2009, serait-il réellement privé? Il donne accès à une seule propriété barrée par une grille en fer forgé. 5. Vue extérieure du block 59 à Marchienne-Zone (photo aimablement transmise par un cheminot sympa).]

16/11/2009

Le long de la Sambre

Le moment est venu de partir à la rencontre de la ligne 130A et de vous emmener en quelque sorte chez moi. Voilà déjà un an que l'homme déraciné que je suis a planté son drapeau à Lobbes, le long de la Sambre, le long des rails. Mais en voilà déjà sept que j'existe un peu, en photos, entre Charleroi et Jeumont. Timide, verte, creusée, internationale: au fond, me ressemblerait-elle un peu, cette ligne 130A? La tâche sera ingrate. Il me faudra choisir juste, parmi des milliers d'images et des centaines de souvenirs. Je mettrai du fer et des pierres. Mais y aura-t-il assez d'eau? Ce sera à vous de me le dire.

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C'est que, voyez-vous, la 130A se joue de la Sambre, mieux encore que ne le fait la 130 (Charleroi-Namur). Tantôt à gauche, tantôt à droite, parfois en-dessous, la Sambre s'en accomode fort bien. D'écluses en méandres, elle s'attendrit, comme une maman endimanchée, des longs défoulés fougueux des petits serpents de fer. Prenez le RAVeL qui la longe et vous comprendrez.

L130A_3.JPGSi le temps m'en était donné, je fouillerais la riche histoire de la 130A. Car on sent qu'elle en a vécu, des choses! Alors, à défaut de temps, j'userai d'intuition et de ressenti, au long de trente kilomètres de voies, en m'arrêtant là où je peux. A défaut d'archives, j'userai de regards attentifs, le long de la Sambre, pour lire son avenir.

Presque exclusivement desservie par les vieilles automotrices doubles du dépôt de Charleroi, la 130A lance chaque matin des centaines de travailleurs et d'étudiants sur le chemin des devoirs. Avec une desserte horaire en semaine et bi-horaire le week-end, l'offre de transport semble adéquate. Mais, avec plus d'ambition mobilitaire, on pourrait renforcer les cadences et les correspondances le samedi et peut-être le dimanche.

Puisque le moment est venu, partons de Charleroi-Sud vers la France. Voie 10 et puis plein ouest. Dans les semaines à venir, nous nous arrêterons là où il faut, au lever du jour comme à la tombée de la nuit. A travers la Thudinie et puis le Val de Sambre, en saluant, un peu émus, l'Abbaye d'Aulne, les Jardins suspendus de Thuin et la collégiale Saint-Ursmer de Lobbes. Et nous franchirons la frontière, à pied s'il le faut, mais toujours le long des rails.

Prochain arrêt: Marchienne-Zone.

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 (Illustrations: En haut, la ligne 130A comporte quelques belles courbes, comme celle-ci, à la sortie de la gare de Lobbes, en direction de la France. Photo du 25 octobre 2009. Au milieu, de nombreux ponts jalonnent la ligne 130A, comme celui-ci, au-dessus de la Sambre, à la sortie de la gare de Thuin, en direction de Charleroi. Photo du 22 avril 2005. En bas, la ligne 130A passe sous de nombreux nuages, comme ceux-ci, alors que veille la collégiale Saint-Ursmer de Lobbes. Photo du 7 juin 2009)

 

25/10/2009

A Tertre, avec Franca

A l'occasion des dernières Journées du patrimoine (12-13 septembre 2009), le Musée du rail de Saint-Ghislain proposait au public d'approcher une panoplie d'anciennes locomotives, accompagnées de plusieurs voitures ayant transporté les voyageurs d'hier et d'aujourd'hui. Des centaines d'aficionados, de curieux et de nostalgiques, aux objectifs souvent crépitants, ont fait le déplacement. Venus de la Belgique entière et de l'étranger, et même de Chine, ils ont caressé le temps, parfois à rebrousse-poil, le regard perdu dans les panaches de vieilles vapeurs.

J'y étais, avec un sourire de gosse, entre les connaisseurs méthodiques et les doux rêveurs, entre ceux qui connaissent l'histoire de chaque engin et ceux qui l'imaginent. J'y étais, tel un tout petit nain déambulant dans un réseau Märklin. Extraordinaire métamorphose!

A_Tertre_avec_Franca1.JPGDes voyages en train à vapeur vers Jurbise et Tertre permettaient à la foule de rêver d'un passé pour la plupart inconnu. J'ai choisi le court trajet vers Tertre car il empruntait la ligne 100, desservie de nos jours uniquement en trafic marchandises. J'ai pris place dans una antique voiture K1 de première classe, au confort bien d'époque. Seul encore un instant, j'ai rêvé d'une causerie avec Orson Welles.

Un couple âgé aux beaux habits est venu s'asseoir de l'autre côté du couloir, l'air ému. Ou émerveillé? Un sourire complice s'échange. Les machinistes activent le départ, la 64.169 du PFT crache de fiers panaches d'aisance. "Vous savez,", me glisse la dame, "c'est la première fois que mon mari vient en première classe.". Et lui me narre ses jeunes années de parcours en troisième classe, de Tertre à Saint-Ghislain, au temps des charbonnages.

Le convoi s'ébranle. Le moment est solennel. Heureux, les deux retraîtés se tiennent la main. La dame, qui s'appelle Franca, reprend: "Je suis originaire des Abruzzes et je n'oublierai jamais mes voyages en train, l'hiver juste après la guerre, quand nous rentrions au pays.". Trente-six heures, en troisième classe, sur des banquettes en bois, dans des compartiments non chauffés, serrés les uns contre les autres pour vaincre le froid et la nuit. "Imaginez un peu!", sourit Franca, le regard perlé. J'imagine et lui dis que j'en rêve la nuit.

A_Tertre_avec_Franca2.JPG

A Tertre, nous sommes arrivés. J'avais déjà le numérique en main, sans penser à la futilité de la chose. Car, avec une foule pareille, impossible pour moi de rendre en images l'émotion des lieux. Alors, j'ai "balisé" pour une prochaine mission. Les signaux mécaniques, l'assiette de la voie, les traces d'aménagements historiques, la cabine Infrabel (il faudra s'y présenter le jour venu), le passage à niveau, le faisceau vers Tertre-Carbo. Et si j'ai quand même tiré quelques clichés, c'était surtout pour garder un souvenir très personnel de cette visite inédite à Tertre.

A_Tertre_avec_Franca3.JPGDe Tertre, nous sommes repartis. Franca et son mari revenus à mes côtés, le vieux convoi a rebroussé chemin, vapeur en queue. Le nez à la fenêtre, en évitant quand même les branches d'arbres, je laisse l'air vif m'emmener au loin. Je sens, derrière moi, Franca sourire. Le nez à la fenêtre, son mari laisse l'air vif l'emmener jadis. Puis, quand on se rassied, je montre à Franca mes photos de gare. "C'est bien, ce que vous faites", me glisse-t-elle. Fragile frisson de fierté. Mais tout aussi vite l'annonce d'une arrivée, trop rapide, à destination. Le moment d'un au-revoir, qui est sans doute un adieu. La causerie s'éteint. De Saint-Ghislain, bonne continuation!

Et donc me reste un souvenir impérissable et l'impossible espoir de repartir, un jour, à Tertre avec Franca...

 

(Illustrations: en haut, la locomotive 1805, jadis détentrice du record de vitesse sur le réseau belge, est une des valeurs sures lors des Journées du patrimoine au Musée du rail de Saint-Ghislain. Au milieu, arrivée en gare de Tertre à bord du vieux convoi tracté par la 64.169 du PFT. En bas, photo d'ambiance d'une affluence devenue peu commune en gare de Tertre.)

29/08/2009

Remonter le temps le long du Bocq

Ma passion pour la chose ferroviaire est débordante. Il peut donc paraitre étonnant que j'aie attendu aussi longtemps avant de me laisser charmer par le Chemin de fer du Bocq. C'est qu'en gourmand malin, j'aime espacer les plaisirs et meubler les intervalles d'étapes utiles. Assuré de passer un moment fort tout au long de la ligne 128 (Ciney-Yvoir), je tenais vraiment à réunir les meilleures conditions. Attendre les vacances pour me débarrasser des tares physiques et émotives. Attendre le soleil d'un été charmeur, pour habiller mon parcours de chaleur, de lumière et de légèreté. Attendre enfin l'instant propice aux éblouissements, celui où le détail éclipse l'essentiel et où la poésie de l'imparfait parle plus que l'excitation du futur proche.Bocq1.JPG

Croyez-moi, mon regard n'a pas séché jusqu'à ce que je pose le pied en gare de Dorinne-Durnal! Il y avait bien sûr le vieil autorail de la série 46 (1952-1994) avec lequel on sillonne la vallée du Bocq. Qu'il parait frêle et fragile quand on l'aperçoit pour la première fois en débarquant à Ciney! Mais, une fois qu'on est à bord, il rassure et régale en se jouant des méandres du Bocq. L'expérience est ultra-sensorielle car les cinq sens peinent à traduire l'émerveillement. Lentement, au rythme du vieux diesel, il remonte le temps et traverse des contrées que trente mille jours et nuits ont laissé intactes, vertes comme jadis. A Senenne, il nargue les toits de fermes antiques. A Spontin, il caresse les flancs d'une locomotive vapeur, sans doute une ancienne copine de jeu. Puis il traverse un tunnel, et là on perd les dernières notions du jour et de l'heure. Finie la vie en technicolor. En rouvrant les yeux, tout est en noir et blanc jauni, comme ces vieilles cartes postales qu'on parcourt au détour d'une brocante.Bocq2.JPG

Et puis il y a les gares d'une grâce rarement égalée. Figées, intemporelles, éternelles et donc, pour moi, abouties, parfaites, quintessentielles. Plus tard, je vous parlerai en images de l'une ou l'autre. Ici, je souhaite rester bien en ligne, posé, sans privilégier ni trahir, car chacune, de Braibant à Purnode, mérite l'arrêt et le détour, à l'aller comme au retour. Le visage tanné par notre bel été, je rêve déjà de les revoir en hiver, caressées par la neige, et m'asseoir sur leurs quais sans horloges et sans horaires, à attendre, longtemps peut-être, d'impossibles convois d'hommes en chapeaux.

Et tout ça, grâce à l'extraordinaire dévouement de dizaines de volontaires qui, depuis quelques années déjà, ont rendu au Bocq son train. Tous sont cheminots ou presque. Chapeau bas, Messieurs Dames, c'est de la belle ouvrage! Un jour, si la vie le veut, j'aimerais que vous me parliez de votre amour pour ces rails d'hier. Au fil des mots, peut-être, vous m'aiderez à retrouver mon chemin. Ce chemin, qui n'est pas court mais court le long des rails...

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(Illustrations: En haut, l'autorail 4605 du CFB s'éloigne de Dorinne-Durnal et roule en direction de Purnode le 9 août 2009. Au milieu, l'autorail 4605 arrive en gare de Spontin, où il va marquer un arrêt d'une demi-heure pour permettre aux voyageurs de se restaurer. En bas, la gare de Dorinne-Durnal est désormais la propriété d'un bienheureux particulier.)