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30/04/2016

Nuances de Roux

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roux,gare,train,ligne 124,sncbPrendre racine sur les quais de Roux offre un moment singulier. Une gare a-t-elle jamais si bien porté son nom ? Déjà que parler de gare, c’est arrondir les angles, embellir le teint… car, en vérité, nous avons affaire à un point d’arrêt parmi les plus inquiétants. De gare, il n’y a plus qu’un large couloir sous les voies, ouvert aux vents, baigné d’urine et de slogans. Un cloaque pour beaucoup, et c’est vrai. Mais même si vous ne souhaitez le savoir, je dois vous dire qu’il y a en ces matières bien des nuances…

Si vous restez à quai, vous comprendrez vite que Roux sert de gosier à Monceau, le faisceau à cinq voies semblant opérer pour la Formation un premier tri. Si voie 4, voie 5, de longs IC filent vers Bruxelles ou Charleroi sans même cligner des yeux, leur puissance tout éphémère tranche avec la patience affichée par le petit convoi de fret, 77 en tête, qui, au feu vert, s’échappera du vaste gril au loin, passera voie 1 et s’en ira, l’air pataud, vers Manage et au-delà.

Dans le couloir, vous ne croiserez matin et soir qu’une poignée de navetteurs résignés et inquiets. Il faut reconnaître qu’ils seraient bien plus nombreux si la gare était un plateau éclairé, nettoyé, surveillé, serviable. Mais voilà : qui, en haut-lieu, ose encore s’attaquer aux ruines publiques, aux rouages grippés de l’Etat ? Image ou gloriole oblige, on prétend sans même calculer que le potentiel de Roux est nul, qu’il faudrait peut-être que le citoyen soit plus propre, que Charleroi, de toute façon, c’est la cata, bonsoir et basta…

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roux,gare,train,ligne 124,sncbSur ses murs, Roux s’affiche anti-teshmi (1). Mais ce n’est que la marque de l’abandon et de la précarité qui s’est installée dans la région. Le tissu social s’est paupérisé. Des jeunes se sont égarés, des sans-papiers aussi. Le travail est trop rare, le commerce local ne résiste pas. L’oisiveté favorise les tentations… Et donc, en face de la gare, le supermarché semble être devenu l’endroit branché du coin. N’oublions pas que les inégalités freinent la croissance et qu’ici, en tout cas, le monde aurait pu mieux tourner.

En entrant sous l’ancienne gare désormais faite de logements, je me suis demandé quelle était la couleur de Roux. Ocre ? Rouge ? Rouille ? Sous les voies, une flaque aux reflets cuivrés délivrait une odeur fétide. Un autre jeune au regard éteint venait-il de se soulager ? Je me suis dit que, dans un monde toujours plus intolérant, ceux qui jugent tout le temps feraient bien de se souvenir que la roue tourne et qu’elle ne rouille jamais vraiment. Avec bienveillance, je suis donc resté des heures en gare à saluer des inconnus, à espérer qu’ils y voient, comme moi, plusieurs nuances de Roux.

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(1)   Anti-policiers

[ILLUSTRATIONS - 1. La gare de Roux, côté rue, le 7 avril 2013; 2. L'escalier du quai entre les voies 3 et 4, le 28 septembre 2015; 3. Sur cette vue prise le 4 mars 2016, la voie 5 à Roux est hors service en raison de travaux, alors qu'on aperçoit dans le fond une longue rangée de wagons garés à Monceau; 4. La gare de Roux vue de la voie 5, le 28 septembre 2015; 5. Le 3 janvier 2014, une rame de voitures M6 assurant un IC à destination de Charleroi-Sud traverse la gare de Roux et s'apprête à croiser une consœur filant vers Nivelles et Bruxelles.]  

18/02/2016

Le monde riant d'Aywaille

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sncb,gare,train,aywaille,ligne 42Peu de gares sont photogéniques comme l’est résolument, par tout temps et en toute perspective, celle d’Aywaille. Elle l’est tant qu’elle chasse chez l’habitant la morosité : quelle belle porte d’entrée, quelle lumineuse vitrine pour un bourg charmant ! Alors, oublions un instant les tracas du rail, le manque de volonté et d’investissement, et profitons.

Pour elle, je préfère le soleil d’hiver et ses lumières fraîches. J’aime l’instant du premier rayon posé en tête du toit, héraut d’un spectacle bienveillant, celui du jour nouveau. J’aime aussi l’halogénie de quinze heures, quand l’astre retire ce qu’il avait posé, quand la gare d’Aywaille glisse , minute après minute, dans un crépuscule froid.

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sncb,gare,train,aywaille,ligne 42De près comme de loin, devant et derrière, la gare trône. De bas en haut, d’en-haut comme d’en-bas, elle semble sourire, fière de sa pierre, éprise de ses rails. La voici qui reçoit le train pour Luxembourg : en descendent des gens riants, parfois bien en chair, qui la contournent avec bonhomie et s’en vont. Amusée, elle attend maintenant l’heure des bus…

Rit-on ici depuis le tout premier départ, en janvier 1885 ? Non, assurément, car il y eut les guerres et les débords de l’Amblève… Le monde sauvage n’est jamais très loin, n’est-ce pas ? Alors, profitons encore d’Aywaille et de ses lueurs sereines, minérales, féminines ; de son commerce aussi. Trinquons à l’avenir, buvons encore pour mieux rire !

Un air morose me reviendra assez tôt. Mais déjà je sais où venir me poser pour trouver paix et réconfort, et un idéal radieux que je voudrais éternel. Je viendrai m’asseoir au pied de la vieille gare, emblème de l’Etat, construite par ces ancêtres qui nous ont tout légué. Les yeux grand ouverts, je rêverai. Et j’attendrai qu’arrivent le train et le monde riant d’Aywaille.

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises en gare d'Aywaille le 29 décembre 2011 et le 30 décembre 2015. En bas, la 3014 des CFL entre en gare d'Aywaille le 30 décembre 2015 en tête du train IC114 à destination de Luxembourg.]

18/01/2016

Scandale à Vielsalm

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sncb,train,gare,vielsalm,ligne 42Le petit pont qui franchit la ligne de l'Amblève à la sortie de Vielsalm chante sous les bourrasques. Oui, il chante! Le vent l'amuse en secouant les câbles, en faisant siffler les liens. Avec cet air en tête, de ce point de vue, la gare semble menue. La météo m'avait prévenu qu'au sud-est les nuages bas seraient tenaces, que le soleil ne viendrait peut-être pas. Et de fait il n'est pas venu, et il n'a pas donné au lieu un éclat qui ne lui sied plus.

Le guichet de Vielsalm a fermé en octobre et c'est très regrettable. On dit l'avenir de la ligne menacé, et c'est un scandale. Sans être bondés, les trains vers Luxembourg au départ de Liers et Liège sont bien fréquentés, même lors des congés. Le chemin de fer, prouesse du génie humain, joue toujours ici un rôle social important. Regardez autour de vous: Vielsalm est une petite ville, certes éloignée des grands centres.

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sncb,train,gare,vielsalm,ligne 42Vielsalm est un beau bourg où la gare occupe une place de choix, historique et fondamentale. Regardez encore: le panorama vaut le détour et certains touristes viennent en hiver. Vielsalm, malgré sa taille, est capitale: on y vient des villages voisins, si esseulés, vite enneigés. Regardez donc honnêtement, et dites-moi en quel nom on priverait ces bonnes gens de leurs trains?

Le petit pont chante, mais il déchante. Lorsque le guichet ferme, lorsqu'on prive une gare de son âme, c'est l'idée même de la mobilité pour tous dont on se moque. Sous ses bâtières, la gare de Vielsalm est même un rare vestige, la rare itération d'une architecture ferroviaire mineure qu'il faudrait préserver. Bientôt, pour parler à la SNCB dans les yeux, l'usager - le client, bordel! - devra prendre le train jusqu'à Bruxelles...

Le soleil d'hiver n'est jamais venu. La lumière froide d'un ciel chargé n'a rendu de la gare que des blancs cassés. Sur le quai, avant que ne s'écoule une autre année, j'ai attendu avec d'autres gens, pour qui le train compte, une petite rame hétéroclite, héritière à sa façon du Guillaume-Luxembourg. En partant vers Aywaille, j'ai craché avec énergie sur cette politique qui voudrait faire de la gare de Vielsalm un autre scandale du laisser-aller.

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises autour et en gare de Vielsalm le 30 décembre 2015.] 

31/12/2015

Les tiroirs de mon histoire

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Une autre année s'achève; l'actualité ferroviaire bouillonne dans tous les sens... De mon côté, j'émerge de longs mois très chargés sur le plan professionnel. C'est cyclique, c'est tous les quatre ans, c'est comme ça et ça use. On ne rajeunit décidément pas. Mais avec le temps vient une certaine profondeur et - hélas - une certaine contemplation du déclin. Adieu, les cabines centenaires? Au chalumeau, les vieilles caisses?

La vieille caisse d'automotrice aujourd'hui éventrée sur un chantier de démolition, ne l'ai-je pas vue un jour à Franière ou à Roux, en tête de rame, glissant au vent? Les photos de ces instants ont survécu. Encore faut-il pouvoir les ranimer, à la force du souvenir... Se remettre dans l'instant, à ce moment-là précisément, et rendre aux cabines leurs volumes, et aux caisses la musique des roues avalant les rails du Royaume.

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En vous promettant ici de repartir serein, de gare en gare, je tiens à illustrer ce billet de cinq instantanés vieillis, tirés des tiroirs de mon histoire. Cinq moments le long des rails, presqu'oubliés, mais qui me parlent à nouveau et me poussent à retourner sur les lieux, seul, parce que je n'ai jamais trouvé celui qui voudrait m'accompagner.

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J'ai tant de gares à découvrir, tant de paysages à arpenter encore. Tant de ruines à aimer, tant de trains à écouter. Tant de choses à vous montrer, tant de lieux et d'instants à distiller, de Bertrix à Froidchapelle et au-delà. Des luttes à mener pour que nos chemins de fer brillent à nouveau. Des autorails à emprunter sur des lignes électrifiées... 

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Une nouvelle année commence. On pourra souhaiter aux usagers du train, qu'ils soient navetteurs ou simple voyageurs, d'être un peu mieux entendus en haut lieu. Que le gouvernement s'engage dans un vrai dialogue social avec les syndicats, et que ceux-ci comprennent enfin qu'ils n'auront le soutien du plus grand nombre d'usagers qu'en expliquant leur position de façon un peu plus moderne. Et - on peut toujours espérer! - qu'un large débat sur la mobilité de demain s'engage et qu'il aboutisse à une vision ambitieuse des transports en commun...

Repartons ensemble sur nos chemins de fer belges. Notre intérêt est commun. Ce sont des images émues de gares heureuses que j'aimerais sortir des tiroirs de mon histoire, d'ici quelques années...

A toutes et tous, je vous souhaite une saine et heureuse année 2016!

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[ILLUSTRATIONS, de haut en bas - Le 23 septembre 2011, une automotrice quadruple file vers la gare de Châtelet en longeant la Sambre et ses décors charbonniers. - Le 1er novembre 2007, lendemain d'Halloween, un fantôme fait plâner la menace en gare d'Esneux. - Le 17 août 2011, la nouvelle gare de Gembloux baigne au soleil. Ressemble-t-elle tant à celle d'Ottignies? - Le 30 décembre 2014, l'automotrice 742 assurant un train à destination de Marloie, marque l'arrêt en gare de Hamoir. - La gare d'Assesse, que nous avons visitée il y a peu, n'est pas la seule en détresse sur la ligne du Luxembourg. La gare d'Habay, photographiée ici le 23 août 2012, mérite elle aussi un meilleur sort.] 

 

16/12/2015

Château de Seilles, ministère austère

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sncb,train,gare,seilles,château de seilles,ligne 125Il y a bien un château à Seilles, un très vieux château même. Mais on ne peut l'apercevoir du long quai central séparant les voies de la ligne 125 (Namur-Liège). Et pour ce qui est de la vie de château, on repassera... tant l'équipement du point d'arrêt est spartiate. S'il n'y avait eu ce beau soleil de novembre, je n'y serais resté que quelques instants.

A l'approche du sillon ferré, la rue François Jassogne s'élève et franchit les rails en un pont étroit. Les voyageurs descendent par un seul escalier, au milieu du pont, côté est, et aboutissent à l'extrémité d'un quai encore bas qui n'est plus que saupoudré de gravier. Ils peuvent se munir d'un billet pour ailleurs à l'aide de l'automate, ce nouveau luxe qui peuple désormais nos petites haltes.

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sncb,train,gare,seilles,château de seilles,ligne 125Mieux vaut d'ailleurs ne pas avoir à s'éterniser sur le quai car il n'offre aucun siège, et seuls l'automate et la valve des horaires semblent promettre un départ à plus ou moins court terme. Les deux abris, désossés, n'abritent plus de rien et certainement pas des intempéries. A ce tableau de désolation s'ajoutent deux voies abandonnées, où l'on refoulait jadis les wagons de Carmeuse...

A ce moment-là, donc, je me crois seul en gare. Mais une radio grésille de derrière l'escalier et apparait aussitôt un homme du rail, d'orange vêtu, émergeant de son poste éphémère, actionnant un appareil de voie. Il me demande l'heure mais nous ne causons pas. Objectif en main, je comprends que les trains rouleront précautionneusement de part et d'autre du quai.

Je photographie des automotrices inquiètes et les coils logés sur un long train de marchandises. Entre deux messages radio, j'arpente le quai en espérant qu'on l'élèvera bientôt, comme à Andenne. Et en attendant, en tant que voyageur unique, je me suis senti tel un châtelain déplumé prêchant, à Château de Seilles, pour la fin de son ministère austère. 

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[ILLUSTRATIONS: Photos prises en gare de Château de Seilles le 2 novembre 2015 dans l'après-midi.]