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30/12/2014

Le temps de Botrange-Dépôt

[Ce qui suit est une fiction. Toute ressemblance avec des faits s’étant produits n’est donc que purement fortuite. En attendant, si vous avez lu Notre beau Royaume raillé, vous saurez déjà qu’en Belgique, la vérité n’est jamais très loin…]

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Le Conseil des Ministres surprit la nation entière en déclarant qu’il fallait réinvestir massivement dans les chemins de fer. Plus surprenant encore était ce paragraphe, dans les préambules, affirmant que la colère de ses usagers n’avait pour cause que la présence massive de tags et de graffiti sur les parois des trains. Des études le prouvaient, semble-t-il, et en bon père de famille, le gouvernement devait s’atteler au problème.

On pensa faire surveiller les trains la nuit. Seulement voilà, ceux-ci passaient pour la plupart la nuit dehors et les syndicats menaçaient déjà des pires actions si on demandait aux travailleurs de faire le pion par temps de gel. On pensa pelliculer tous les trains ; on demanda même à l’industrie chimique de développer une substance, dont on enduirait voitures et locomotives, absorbant la peinture. Dans un communiqué laconique, Solvay refusa, stigmatisant au passage le caractère irrationnel de la demande.

Son inséparable béret vissé sur la tête, Monsieur le Premier Ministre annonça enfin, devant une forêt de micros, la construction d’un hangar géant sous le Signal de Botrange. Une fois leurs services du jour terminés, tous les trains prendraient la direction de Botrange-Dépôt pour passer la nuit à l’abri. La mesure générerait de l’emploi dans la région et au-delà, car la réalisation d’une telle infrastructure impliquerait le déploiement de moyens inouïs.

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Dans son bureau, à deux pas de la gare de Flémalle-Haute, le président d’une association d’usagers, Aldo, bondit, fou de rage, manquant de faire valser l’écran calé sur une chaîne publique. Il composa le numéro de son trésorier. « Dis, Robby, tu as vu ? Ils se foutent de nous ; c’est pas possible… ». Puis, plus loin : « Tu as quel temps à Blaton ? »

Les médias firent leurs choux gras de l’affaire. A l’écran, une petite dame d’un certain âge fit le buzz en expliquant que son mari avait demandé le divorce, n’en pouvant plus des retards quotidiens de ses trains. Mais de puissants lobbies, notamment de la construction, firent en sorte de contenir l’orage médiatique en poussant devant les caméras des chômeurs et entrepreneurs excités par le projet.

Drillée aux micros après avoir écumé de nombreux maroquins, Madame la Ministre de l’Infrastructure et des Entreprises publiques, bardée d’un sac Delvaux, posa la première pierre, très symbolique, de Botrange-Dépôt. A l’arrière-plan, près de quatre mille ouvriers aux chasubles jaunes s’apprêtaient à creuser le plateau, avec tout un arsenal d’engins à l’appui. La fine fleur du génie civil se réunit à Spa ce soir-là autour d’une caisse de Chasse-Spleen.

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Mois après mois, année après année, l’énorme dépôt à dix niveaux prit forme sous le Signal. Aldo et Robby, ne décolérant pas, multiplièrent les actions sur le terrain avec un certain succès. Dénonçant « une magouille à l’échelle planétaire », on les vit en tête de longs cortèges de voyageurs manifestant dans toutes les villes du Royaume. Anonymes parmi la foule, tagueurs et graffeurs se rallièrent même aux actions.

Il y eut des batailles de chiffres et des combats de coqs. Suffisant, le Premier Ministre osa demander qu’on « laisse son gouvernement travailler dans la sérénité ». Il y eut des attaques pâtissières et des conflits d’experts. Rien n’y fit : Botrange-Dépôt, avec ses 160 voies superposées disparaissant sous le Signal, fut inauguré en grande pompe un mardi de mai. La cérémonie, retransmise et regardée par 44% de la population, débuta par un sons-lumières au cours duquel deux Eurostars encadrant l’Orient-Express sortirent solennellement de l’imposante remise, véritable gratte-terre.

Et donc toutes les nuits, à minuit quarante tapantes, 160 volets se refermèrent derrière la totalité des voitures et locomotives du Royaume, les autorails et les automotrices, même celles revenues dare-dare de La Panne ou Eeklo. Certaines n’y passèrent qu’une heure ou deux, mais qu’importe. Repeint dans de nouvelles livrées vintage, le matériel roulant ne fut plus jamais tagué. Le train belge rayonnait à nouveau !

Et donc tous les matins, à trois heures moins dix, les 160 volets s’ouvrirent à nouveau, lançant vers Ostende ou Virton des trains blinquants. Au lever du jour, dans sa cuisine à Blaton, Robby sirota son café en attendant le passage du train vers Tournai, chronomètre en main. Il appela Aldo : « Encore seize minutes de retard aujourd’hui… Ils se foutent de nous ! A quoi servent les horaires ? ».

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Devant son clavier, à Flémalle, Aldo consigna le chiffre seize dans son tableau. Bientôt, il y aurait un communiqué de presse avec pour titre « Botrange-Dépôt : entre illusion et fiction ». Des articles dans la presse, des échanges musclés, des ministres offusqués malgré les évidences. Des voyageurs résignés sur les rails et dans l’isoloir. Des cheminots dépités…

L’esprit déjà occupé à préparer la prochaine lutte, Aldo n’entendit même pas Robby lui demander encore : « Tu as quel temps à Flémalle ? ».

Il en allait ainsi dans notre beau Royaume raillé où, malgré les retards et les hoquets de l’Histoire, nous étions heureux. Un peu résignés, mais heureux…

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00:30 Publié dans railleries | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : sncb, train, gare, graffiti, tags

23/11/2014

Croisements à Baulers

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ligne 124,sncb,gare,train,baulers,ligne 141L'ancienne gare de Baulers poursuit son agonie vingt ans après l'arrêt du dernier train. Elle demeure le long des rails, impuissante devant le passage insistant des convois quittant Nivelles pour Bruxelles, ou se destinant à Charleroi. Ils ne la frôlent même pas. Lents mais déterminés, ils la saluent de loin, ignorants de son prestige et des croisements d'autrefois.

Autrefois donc, croisait ici la ligne 141 qui reliait Court-Saint-Etienne à Manage, une ligne regrettée. Les gens d'Arquennes remontaient vers Baulers pour se rendre à la capitale... Et les locomotives blinquantes de La Brugeoise et Nivelles s'en allaient rejoindre leurs consœurs dans un rodage émouvant aiguillé par Baulers... 

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Baulers, commune agricole, distribuait les trains vers Nivelles et ses deux gares. L'ancien block 10, démoli en 2012, rappelait par sa seule stature l'importance ferroviaire du lieu. Il veillait à sa façon sur les voyages de Genappe à Seneffe par Nivelles-Nord, de Braine-l'Alleud à Luttre par Nivelles-Est. Dans l'ancien bâtiment des recettes, aujourd'hui, les seules impressions sont artisanales.

ligne 124,sncb,gare,train,baulers,ligne 141A Baulers, en fait, les seules impressions sur les rails sont celles d'engins trop modernes, trop lisses. Sous les voies, dans le couloir désormais hanté, coule un filet d'eau noire. On n'y croise plus guère qu'une âme apeurée, éloignée de tout clocher, et la mort qui rôde. Alors, sauvons-nous encore le long des vieux ateliers, vers l'est et ses rails regrettés, humer l'air des champs.

Et revenons à Baulers et sa gare dépassée, avec l'espoir d'un renouveau. Non loin s'est ouvert un chantier démesuré, où l'on bâtit des villas à tours de bras. Il y aura de quoi alimenter le RER, ici, s'il arrive jamais. Et relier à nouveau Nivelles à Ottignies par le rail? Et assister un jour, sur le quai fraîchement repavé, à de nouveaux échanges de voyageurs, en croisement à Baulers?

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises en gare de Baulers le 20 août 2012 et le 30 octobre 2014, sauf évidemment la grande photo au centre qui a été prise le 17 février 2007, alors que l'imposant block 10 dominait encore les lieux...]

11/11/2014

Black-out!

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Il y aura bientôt un rude hiver, sombre, glacé, avec beaucoup de neige. Partout, le chauffage pulsera. Les vieux resteront chez eux. Vaille que vaille, le train roulera entre deux gares en dégageant un nuage gelé de poussière blanche. Seul en première classe, Ange-Pierre entamera sa collation en checkant ses mails. Le train aura six minutes de retard, au moment où tout s'arrêtera. 

Le réseau sautera et tout s'éteindra. Dans le train en rade, Ange-Pierre, les dernières miettes évacuées, s'inquiétera. D'abord, bizarrement, pour son frigo où, la chaîne du froid compromise, les aliments auront amorcé leur déclin. Ensuite, pour tous les appareils programmés, qu'il faudra reprogrammer. Il s'inquiétera enfin de lui-même, bloqué en rase campagne dans le train inerte.

black-out,sncb,gare,train,infrabelTôt ou tard, l'accompagnateur viendra, lui-même inquiet, valider les soupçons. "Nous ne savons pas quand nous pourrons redémarrer.". Ange-Pierre se dira que, dans un train mort, nous sommes décidément tous égaux. Bientôt, comme le conducteur, comme toute la deuxième classe, il sentira le froid passer à travers la fenêtre. Son smartphone sera son seul éclairage.

Une camionnette d'Infrabel passera au loin, sur un chemin obscur, et s'en ira. Quarante minutes plus tard, une jeune fille lourdement maquillée viendra s'allonger à l'arrière du compartiment. Frissonnant, Ange-Pierre regrettera qu'il n'y ait plus de surclassement possible quand on est en première classe. Les heures passeront, éternelles, dans le train sans destination.

A minuit, la famille inquiète s’émouvra de son sort, tant et si bien que le smartphone rendra l'âme. Ailleurs, dans le train, une nuit d'angoisse s'installera. Mais Ange-Pierre trouvera, dans le doux ronflement de la jeune fille assoupie, la fréquence du sommeil. Raidi par le froid, son esprit le ramènera à ce frigo rempli de petits trains pourrissant lentement...

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[ILLUSTRATIONS - En haut: La célèbre toile "Gare la nuit" de Paul Delvaux (1963); scan d'une carte postale. A droite: Roger Raveel "Zelfportret in de trein" (1948), photographié lors de l'exposition Met de trein, à Mechelen le 18 août 2010. En bas: Photo "au hasard" d'un écran projetant un vieux film lors de l'exposition Rail en fête à Erquelinnes le 18 septembre 2010.]

30/10/2014

Niel, taverne close et moi

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niel,gare,train,sncb,ligne 52La ligne 52 relie Anvers à sa banlieue sud-ouest en passant notamment par Hoboken et Schelle. En fin de matinée, les seuls passages dont ceux d'automotrices quadruples effectuant des allers-retours entre Antwerpen-Centraal et Puurs. En descendant à Boom, j'espérais trouver une belle gare et des arbres. Au final, en fait de surprises, je n'ai trouvé qu'une architecture médiocre et une petite pluie froide.

Alors, je me suis écarté et j'ai rebroussé. Comme souvent en Flandre, une piste cyclable pimpante longe les voies ferrées. Pour l'atteindre, il m'a fallu d'abord côtoyer le chaos automobile. Boom, pour les conducteurs, c'est l'A12, un désastre sonore et olfactif comme le sont toutes les autoroutes. Mais le calme est à distance de poussette, et j'ai allongé le pas.

Rails à gauche, arbres à droite, j'ai poursuivi dans le sens du courant. Sur la voie lente, le piéton est minoritaire. Etais-je bien le seul parmi les ménagères et les sportifs à vélo? Qu'importe, j'ai pris mon temps et profité de l'instant. Et je me suis dit que, décidément, l'aménagement du territoire flamand est plutôt bien réussi, à l'une ou l'autre poubelle près.

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niel,gare,train,sncb,ligne 52Et donc j'ai rencontré la gare de Niel. Ou faudrait-il parler des gares de Niel? C'est qu'il y a d'abord l'affreux pavillon bâti en 1981, où on a vendu des billets pendant une vingtaine d'années seulement. Reconverti en crèche, le morne édifice ne saurait faire de l'ombre à la vieille gare de type Etat belge, se dressant toujours fièrement à côté du passage à niveau. Ces derniers temps, la jolie bâtisse était affectée à des tâches culinaires et libatoires...

Fasciné, j'ai pris un billet pour l'oubli et je l'ai photographiée à tout-va sans bien la connaître. J'ai regardé tout autour de moi: il n'y avait personne sur les quais et rien sur les rails. Juste la vieille gare de Niel, taverne close, et moi. On s'est aimé pendant une heure, je crois. Et puis j'ai repris la ligne 52, par Schelle et Hoboken, tot Antwerpen-Berchem, van waar ik mijn reis kon verderzetten...  

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises en gare de Niel le 18 août 2014.]

28/09/2014

Florée forever

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florée,sncb,ligne 162,gare,train,desiroLa sentence semble sans appel. "Pas de train trouvé pour cette destination à la date choisie." La destination, c'est Florée et le verdict me vient de la version ARI temporaire du nouveau plan de transport. Florée, ce petit point d'arrêt entre Namur et Ciney, entre Assesse et Natoye, au milieu de nulle part, en sursis depuis longtemps. Florée, où les habitants se sont battus contre le cynisme des logiques rentables. En vain, donc?

J'y suis retourné encore, par devoir de mémoire, le 14 août dernier. Pour la première fois, j'y ai croisé un autre voyageur. J'ai aussi pu goûter aux nuages et même à une grosse averse. Les quais, que j'avais toujours connu secs, m'ont collé aux pompes dès la première heure. Pour la dernière fois sans doute, j'ai attendu, objectif en main, le passage tonitruant du Bruxelles-Luxembourg.

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florée,sncb,ligne 162,gare,train,desiroMais à Florée, ce jeudi-là, les seuls rapides étaient ceux qui remontaient vers Bruxelles. Le symbole ne m'a pas échappé; après tout, ce sont bien les décideurs de la capitale qui gouvernent sur les quais du Royaume. Les Desiro ont remplacé les vieilles automotrices classiques qui cabotaient ici naguère: le destin est en marche et Florée sera bientôt renvoyée dans l'histoire.

Sous une lumière particulière, nouvelle mais cruelle, j'ai veillé à mon souvenir imagé du lieu. J'en parle parce que c'est plus important que l'actu people. En fermant Florée, la SNCB asseoit un peu plus encore la primauté froide des chiffres sur la valeur sociale. Nous vivons dans un monde étrange, résigné, amnésique à force, où même la beauté et la liberté devraient être utiles.

Tellement étrange que ce même copain ARI m'a dit, pour ce 14 août dernier, qu'il n'a "pas de train trouvé pour cette destination à la date choisie". J'étais pourtant bien à Florée, à grimper d'un quai à l'autre avec abandon! Même hétéroclites, les Desiro auront caressé ce lieu magique, lumineux mais surtout utile. Dans mon coeur, c'est sûr, je serai à Florée forever!

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises en gare de Florée le 14 août 2014.]