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09/09/2011

Les yeux fermés à Leignon

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leignon,gare,ligne 162,sncbUn vieil homme est venu s'asseoir près de moi, un mardi d'août, le long des rails à Leignon. Je ne savais plus quel angle choisir encore pour faire mienne la gare masquée. Il y en a comme ça, par-ci, par-là sur le réseau, qu'on a dérobées au regard et ravalées au rang de demeures privées, derrière une haie ou des panneaux. Pour ne pas être vu, certes, mais aussi, mais surtout pour ne pas voir les morts en ligne.

Le vieil homme s'est assis à mes côtés près de la gare, le teint voilé par l'alcool et le tabac. Derrière sa moustache en bataille, il n'a pu ravaler le souvenir pesant d'hommes fauchés par le train. Sa voix était grave mais pas triste, car ces hommes, il ne les connaissait pas vraiment. Il les a vus mourir mais pas grandir, ou alors si peu. Ce qui pèse, alors, c'est de n'avoir rien pu y faire.

Le vieil homme s'est éloigné un moment et moi aussi. J'ai pensé à autre chose, mais pas trop longtemps. Dans la rue, derrière la gare, j'ai croisé des jeunes à vélo, des innocents aux yeux blancs, moins sensibles au malheur des gens. Des accros de l'écran et de la vie par procuration, roulant sans rire et sans aimer le vent. Je les ai vus morts mais pas grands, ou alors si peu. Ce qui pèse tant, c'est de ne rien pouvoir y faire.

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leignon,gare,ligne 162,sncbJe me suis rassis et le vieil homme est revenu. Il m'a parlé d'un homme plus vieux encore, aux yeux noirs, qui s'est couché en travers de la voie après une dispute avec sa femme. Il m'a parlé d'un homme pas mûr encore, aux yeux bleus, happé par l'IC en traversant derrière son train. Il m'a parlé d'hommes fauchés et d'hommes miraculés, aux regards éteints ou sublimés, jugés pour leur insouciance par Dieu sait qui.

Assis à Leignon, le vieil homme et moi avons fermé les yeux un instant. Puis, l'IC passé, nous avons parlé du souvenir et de l'oubli, des gens déterrés par la mort et des gens enterrés par la vie. "J'en ai vues des choses ici", a-t-il encore murmuré avant de s'en aller. Des choses, des morts en ligne qui pèsent et que les gens de la gare masquée ont choisi de ne pas voir, endormis au vent ou devant leur écran. 

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[ILLUSTRATIONS: Photos prises en gare de Leignon le 2 août 2011.]

16/09/2010

Friture d'Haversin

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Haversin1.JPG"Je vous ai vu mitrailler ma friterie", me lance d'un ton à la fois interrogateur et enjoué un homme à lunettes sur le quai. "A vrai dire,", je lui réponds, "ce n'est pas tant votre friterie que la gare que je mitraille.". Voilà en effet une heure et demie que je pointe l'objectif, de près comme de loin, vers l'ancien édifice ferroviaire. Comme à Morlanwelz, il abrite désormais une friterie. Pour étonnante, voilà une bien belge mutation!

L'homme se gratte les méninges, piquées par la colle que j'ai posée. 1984... 1988... non, avant. Il repasse les souvenirs d'une vie, remonte jusqu'à la première frite, ajuste le calcul. "Ecoutez,", dit-il enfin, "je crois que la gare a fermé en 1987.". Il dit pouvoir vérifier auprès du dernier chef de gare, qui habiterait encore Ciney. Je lui donne mes coordonnées, sait-on jamais.

Je remercie l'homme de ses efforts et de sa spontanéité. Il s'éloigne. Je mitraille encore.

J'avais donc 15 ans quand la gare d'Haversin a fermé. J'étais trop jeune pour comprendre l'enjeu, trop aveuglé par des rêves puérils, trop naïf aussi. J'aimais déjà l'histoire, mais surtout celle que je ne connaissais pas. Celle que j'aurais tout le temps d'apprendre plus tard, plus tard quand j'aurais le temps. Je n'avais pas compris que c'était moi le héros de mon histoire et qu'elle pourrait me porter un jour à Haversin.

Haversin3.JPGJe me gratte les méninges, rouillées comme l'aiguillage dans la cour là-bas. 1981... 1980... 1978 peut-être déjà. Je repasse les souvenirs d'une vie, remonte jusqu'à ma première traversée d'Haversin, bien avant ma première frite. Je revois nos voyages en train sur la ligne du Luxembourg, avec ma mère et ces boîtes de Playmobil que ma soeur et moi nous disputions. Je n'étais jamais descendu du train à Haversin mais j'y avais déjà vécu de grands conflits.

J'ai gardé certains de ces rêves puérils. J'aimerais vivre à toutes les époques, surtout celle des machines fumantes, des petits métiers et des gares partout. J'aimerais me souvenir de l'humanité entière, des petits malheurs d'antan, des rires d'enfants et de vieillards sans dents. Je me gratte les méninges en gare d'Haversin, mais rien n'y fait. Je dois bien accepter qu'en certaines matières, à Haversin comme ailleurs, il y a de la friture sur la ligne.

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[Illustrations - Toutes les photos prises en gare d'Haversin le 20 août 2010.]

 

19/09/2009

Florée, un point d'arrêt retiré

A l'heure même où on inaugure avec faste la nouvelle gare de Liège-Guillemins, je prends le contre-pied et vous emmène en ballade à cent lieues de là, en rase campagne. Aux milliards déboursés en Cité ardente, j'oppose ici la lente agonie d'un point d'arrêt retiré. En effet, le jour viendra bien tôt, où les trains ne s'arrêteront plus à Florée. Les chemins de fer y pensent, les députés en parlent. Et le combat pour sa survie risque d'être fort inégal.Florée1.JPG

Jugez donc. Florée, code postal 5334, est un village rural de quelque 400 âmes dans l'entité d'Assesse, à une dizaine de kilomètres de Ciney. Si vous le cherchez sur la carte, là, au sud de Namur, vous verrez qu'il représente en quelque sorte le nombril de la Belgique. Au détour d'un sentier champêtre, vous apercevrez l'église Sainte-Geneviève et sa tour du XIe siècle. La population a vieilli. Les jeunes sont partis, la maison communale aussi. Et ce n'est pas le train qui les ramènera!

La halte ferroviaire, charmante, surplombe les champs à plus de deux kilomètres du village. Les IC Bruxelles-Luxembourg pourfendent l'air, à la vitesse de l'éclair, entre ses deux quais serrés. Chaque heure, en semaine, une antique automotrice s'y arrête, un peu malgré elle. Personne ne monte, personne ne descend. Personne ne regarde ce train qui bientôt ne sera plus.

Personne ou presque. Ils sont une quinzaine tout au plus, dans un bon jour, à embarquer à Florée. Des Floréens mais aussi peut-être des gens de Maibelle et de Wagnée. Et quand un jour Florée on fermera, on leur dira que quinze c'est trop peu. Que ce n'est pas rentable. Qu'on n'a pas le choix. Qu'il faut aller plus vite. Qu'Assesse et Natoye, au fond, ce n'est pas si loin. Que vous verrez, vous vous habituerez. C'est ce qu'on a dit aux gens d'Hachy, d'Hogne et de Rulles il y a un quart de siècle.Florée2.JPG

La possible suppression du point d'arrêt a ému, en 2007, le Comité consultatif des usagers auprès du groupe SNCB. Pressentant l'implacable logique de rentabilité de la société nationale, il a remis un avis négatif sur la question, soulignant tout particulièrement le manque d'alternatives de mobilité pour les voyageurs de Florée. Un rare bus des TEC uniquement aux heures de pointe. Un relief inégal pour les piétons et cyclistes les plus âgés.

Mais depuis le Comité consultatif a été supprimé et personne ne s'en est ému. Seuls sur le quai, les quinze Floréens s'en inquiètent. Les gens restés au village, eux, pestent contre d'autres maux. Pensez donc! Les gens de la ville veulent planter des éoliennes dans leur jardin! Ils iront loin s'il le faut. Mais, en attendant, on ne pense plus au train. Et sans train ni jardin, plus personne à Florée ne viendra.

Voilà pourquoi, le 5 août dernier, je m'y suis arrêté. C'était bien moi le seizième ce jour-là, l'anomalie sur la courbe de rentabilité. Seul sur le quai sous un soleil de plomb, j'ai voulu consigner en mots et en images ce que les gens restés au village, à force, plus jamais ne verront. Ce devoir de mémoire ainsi fait, j'ai repris l'antique automotrice sous les yeux d'un contrôleur plutôt stupéfait.

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23/08/2009

Retour à Grupont

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Epuisé par de longs mois de stress professionnel et d'aménagements dans la maison et le jardin, il me fallait m'évader un instant. Par le rail bien sûr. Et quel meilleur endroit que celui qu'on connait juste un peu, mais qui a séduit et appelle au retour? Grupont, au confluent de la Lhomme et du Linson, offrait la certitude d'un beau moment de dépaysement au soleil. Dans ma collection de photos de gares, désormais bien fournie, un cliché de la vieille gare en pierre occupait une place privilégiée, en haut de l'affiche, bien dans mon coeur. Cette vieille gare en pierre, je voulais donc la revoir et l'entendre murmurer une fois encore ces chants de jadis.

Si vous vous y rendez un jour, ne manquez pas de vous asseoir un instant (ou deux) à l'ombre de la terrasse de l'Ancienne Grange. Savourez-y une des bières bien de chez nous, et laissez-vous bercer par le souffle des trains IC qui perforent, deux fois l'heure, la quiétude des lieux. Si les guèpes vous en laissent le soin, vous constaterez qu'on y parle plus le néerlandais que le français, avec énormément de sympathie. Quand je vous parlais de dépaysement!Grupont3.JPG

Un peu plus loin, le long de la route menant à Saint-Hubert, une croix de pierre rappelle que Jean Mignon fut abattu par les Allemands en 1944 et que la guerre fut féroce, surtout dans les coins les plus retranchés du territoire. En bon passant, je m'incline car je n'ignore pas que ma liberté, c'est un peu à Jean Mignon que je la dois.

Le clocher sonne midi. La Forestinne me couvre le palais d'une douce amertume. D'ici quelques instants, elle donnera la juste réplique à l'euphorie qui m'envahira quand je foulerai à nouveau les quais de la vieille gare en pierre. C'est sûr, je dois à Grupont d'entretenir ma passion ferroviaire!

Grupont2.JPGCar à Grupont, j'entre en gare comme j'entre au musée. Avec le même effacement, le même oubli, la même abnégation. Elle m'enchante, m'ennivre, m'ensorcelle. Le lieu me transporte. La couleur, les angles, les textures jouent une symphonie sans bémol. Donnez-moi la gare et je vous donnerai le la. Cette flûte enchantée que j'entends, ce n'est pas du pipeau! A Grupont, j'entre en gare et je m'y perds pour de bon!

(Photos prises à Grupont le 5 août 2009) 

05/08/2007

Ballade estivale sur la 162

 

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Poix2.JPGUn jour de congé! Un plaisir devenu trop rare ces derniers mois, mais que j'ai mis à profit, ce vendredi, au travers d'une promenade ferroviaire prévue de longue date. J'avais trente destinations en tête, en sachant que la préférence irait à celles qui proposeraient du calme, des pierres, de la verdure. Presque inévitablement, elle devait m'emmener en province de Luxembourg, loin des lieux communs.

Je me suis levé comme pour aller travailler. A 8h05, je montais dans le train vers Namur, le coeur en fête. J'ai pris des notes à chaque arrêt du train, alors que défilaient des campagnes que le relief et les premiers ballots de paille faisaient onduler. Des lieux aux noms respirant le foin: Florée, Haversin, Chapois, Grupont. A 10h56, je débarquais à Poix-St. Hubert. Saisi, stupéfait par la grâce figée de sa vieille gare délaissée. Pendant deux heures, je l'ai photographiée de près, de loin, du quai, de la cour à marchandises, dans l'herbe ou le gravier, caché derrière un arbre ou au milieu du passage à niveau. Ce soir, je sais qu'elle m'appartient un peu. Je pourrai en rêver la nuit, en la peuplant de gens étranges ou boursouflés.Grupont_2007.JPG

J'ai ensuite repris le train en mode cabotage, afin de prendre du plaisir en des lieux divers. Deuxième arrêt du jour, la gare de Grupont est une autre belle dame endormie trônant sur un village fleuri. L'église, pourtant érigée sur la colline, ne lui fait pas d'ombre. C'est joli là-bas, et il y a une taverne en contrebas de la gare pour ceux qui ont soif. Comme en beaucoup d'endroits du Royaume, la gare est désormais une habitation privée, et les occupants ne semblent pas du genre à vouloir vendre billets et abonnements. Il n'empêche: c'est si calme ici que je viendrais bien m'y poser chaque été. Un jour de vacances à Grupont, et vous voilà remis pour de bon!

Mais comme je n'en avais pas encore assez, je me suis laissé entraîné par le soleil vers un autre lieu, toujours sur la ligne 162, mais au nord de Ciney cette fois. Et une nouvelle fois, je suis resté ébloui. La gare de Natoye est coquette, c'est certain. Même les abris sur les quais sont d'un blanc seulement jauni par le soleil. Du coup, dans ses couleurs, la gare dégage un air méditerrannéen. Paradoxe, c'est quand on cherche à l'enfermer dans un angle coquin que la gare se laisse photographier le plus docilement. Pour l'histoire, elle est désormais occupée par un vendeur de peintures, dont on imagine qu'il trouve un intérêt tout particulier à ce que sa façade ferroviaire reste ensoleillée et donc nue de toute peinturluration schizophrène...

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[Illustrations - Tout en haut, la gare de Poix St. Hubert paraît endormie. En haut, à gauche, passage de l'automotrice 174 à Poix-St. Hubert le 3 août 2007. Au milieu, à droite, la gare de Grupont est d'une beauté intemporelle. En bas, la gare de Natoye est particulièrement coquette.]