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30/12/2011

Retour à Lobbes

[Onzième article d'une série de vingt-quatre consacrés à l'ancienne ligne 109, qui longeait jadis la frontière française, de Mons à Chimay. Nous la parcourons au fil des souvenirs d'Henri Scaillet, un machiniste de la SNCB décédé en 2006, qui a raconté, à sa façon, l'histoire du chemin de fer et son vécu professionnel. Nous sommes partis de Mons gare latérale et nous sommes arrêtés à Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie et Bienne-lez-Happart. L'arrêt suivant est Lobbes, où, comme le sauront les plus fidèles, je joue à domicile!]

[Voir également sur ce blog, lors de l'évocation de la ligne 130A: Lobbes est ma gare rare]

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La forte pente ne se remarque pas immédiatement. En délaissant le site un peu étrange de l'ancienne gare de Bienne-lez-Happart, on semble marcher en terrain plat. "On", c'est vous, c'est moi et toute personne se balladant de nos jours, par un après-midi ensoleillé, sur le sentier boisé occupant l'assiette de l'ancienne ligne 109. Or, après quelques centaines de mètres, commence ce qui, pour le pied non initié, paraîtra une faible descente, mais qui, pour le machiniste avéré de l'époque, s'assimilait à un plongeon vers Lobbes. En termes ferroviaires, une pente de dix-neuf pour mille se respecte, surtout au retour, quand il faudra la grimper pour rentrer à Mons.

lobbes,sncb,gare,train,ligne 109,ligne 130aSi l'après-midi est pluvieuse, on patauge un peu, surtout après la fin du RAVeL 109/1, à hauteur de la rue du pont Jaupart. A cet endroit-même, on devine que le niveau des lieux a évolué avec le temps. Impossible d'imaginer que le train franchissait la route à cet endroit autrefois! Il y a un demi-siècle pourtant, on aurait pu y voir Henri Scaillet menant son autorail et quelques voyageurs vers la Sambre, Lobbes, Thuin et au-delà. Un détail de l'histoire pour certains, une douce nostalgie pour d'autres...

De l'autre côté de la rue, une étroite bande de terre vierge de végétation dévale entre les arbres. Ici, le petit sentier griffant l'assiette de l'ancienne voie traverse la réserve ornithologique du Spamboux. Les pieds dans la boue, on rencontre encore çà et là l'un ou l'autre vestige de signalisation ferroviaire. Avec les années qui passent, des arbres se sont couchés en travers du chemin, comme pour barrer l'accès vers Lobbes. Alors, le sentier se tord et évite les obstacles. En cet endroit précis du tracé, Henri Scaillet avait déjà freiné. C'est qu'à l'époque, le pont de la Planchette portait déjà bien son nom...

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De fait, aujourd'hui plus encore qu'hier, la structure métallique enjambant un joli méandre de la Sambre est un passage à risque: certaines plaques sont trouées, d'autres manquent carrément. Avec un pied assuré, préservé du vertige, on passe outre, en comprenant pourquoi le RAVeL est scindé. Il faudra des fonds si l'on veut s'assurer que les randonneurs ne voient le fond - de la Sambre s'entend! La ligne 109 garde en ces lieux son caractère sauvage. Vous lirez plus loin pourquoi j'en suis tombé amoureux, il y a dix ans déjà.

lobbes,sncb,gare,train,ligne 109,ligne 130aMais avançons. Comme par enchantement, le sentier au-delà du pont s'éclairicit et s'élargit. L'arrivée, le retour à Lobbes sera boisé. Dans le silence des arbres, on perçoit un courant frais qui susurre à mi-mot un air ancien, venu des temps ancestraux où l'abbaye de Lobbes illuminait ces lieux, et bien d'autres au-delà, de sa piété, de son savoir, de son aura. Sur ce sentier serein, il y eut jadis des moines et des trains. L'Histoire se vit, pour celui qui veut y croire, en se rappelant les exploits des uns et les déboires des autres.

Un roulement un peu cahotant nous sort de la rêverie. Des rails soudés, une caténère même et, cerise sur le gâteau, une automotrice revenue d'Erquelinnes: notre sentier longe désormais la ligne 130A. La gare est en vue, solide et fière de servir encore, elle où coexistèrent pendant longtemps les chemins de fer du Nord-Belge et ceux de l'Etat.

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Après avoir franchi une deuxième fois la Sambre, juste avant la gare, on aperçoit de suite les butoirs barrant à jamais les voies 3 et 4, qui accueillaient jadis le trafic de la ligne 109. La vieille pompe à eau, qui alimentait les réservoirs des locomotives à vapeur, a disparu depuis longtemps. Avant même l'époque des autorails, cette pompe n'était pas sans importance, car elle était la seule sur un long tronçon de la ligne 109. Il est arrivé qu'une locomotive engagée vers Chimay doive rebrousser vers Lobbes pour faire le plein d'eau ou risquer de tomber en détresse en rase campagne!

lobbes,sncb,gare,train,ligne 109,ligne 130aDe par sa situation centrale tant sur la ligne 109 que sur la ligne 130A, la gare de Lobbes a été pendant longtemps une plaque tournante des circulations ferroviaires régionales. La correspondance vers Charleroi concernait souvent un grand nombre des voyageurs en provenance de Chimay. A partir de la reprise par l'Etat de l'exploitation des lignes du Nord-Belge, dès 1940, des trajets directs entre Charleroi et Chimay figuraient même à l'horaire, avec rebroussement à Lobbes.

Nombreux étaient donc à l'époque les voyages en ces contrées ancestrales qui impliquaient un retour à Lobbes. Aujourd'hui, la gare abrite le seul guichet de la ligne 130A, lui-même menacé par une lecture trop littérale des statistiques de rentabilité. Mais il doit survivre et survivra sans doute un temps, animé par des cheminots qui ont connu la fin de la ligne 109 et qui, la nuit venue, semblent veiller à son souvenir. Quant à moi, le voyageur, chaque aventure s'achève ici, par un retour à Lobbes.

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[ILLUSTRATIONS - Outre les deux cartes postales anciennes, photos prises le 6 août 2011 le long du tracé décrit dans cet article. La voie ferrée apparaissant à l'avant-plan de l'antépénultième photo est un ultime vestige de la ligne 109 en gare de Lobbes. Sur cette même photo, alors que la gare est en vue,on reconnaît, perchée à gauche, la collégiale Saint-Ursmer et, sur la droite, une aile de la clinique Saint-Joseph.]

20/09/2010

Le rail en fête à Erquelinnes

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Rail_en_Fête_2.JPGCes 18 et 19 septembre, le Syndicat d'initiative et l'Administration communale d'Erquelinnes avaient mis sur pied "un voyage aux portes des souvenirs et aux grilles de la modernité". C'était là une occasion unique de mettre en valeur la riche histoire du chemin de fer dans la cité frontalière et à Jeumont, sa voisine et jumelle française. La voie 1, habituel point de départ des automotrices vers Charleroi, sur la ligne 130A, accueillait un cortège de véhicules anciens et nouveaux dépêchés par la SNCB et le PFT.

Dans l'ancienne halle à marchandises, les visiteurs s'arrêtaient devant des panneaux et plans retraçant l'évolution de la gare à travers les ans. Plus loin, ils pouvaient admirer une collection de képis anciens et de galons révélateurs des niveaux de hiérarchie des agents du rail d'autrefois. Leur attention se portait aussi sur la batterie de lanternes et d'éclairages anciens et sur l'outillage utilisé jadis par les agents de la voie, notamment une boulonneuse à moteur thermique qui impressionne toujours autant.

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Mais la vedette incontestée de ces deux journées de fête, c'était bien la locmotive à vapeur 64.169 du PFT. Sous la marquise, à la voie 1, de nombreuses familles de la commune ou d'ailleurs attendaient leur tour pour visiter la cabine. Difficile de dire qui, du bambin émerveillé ou du grand-père aux yeux embués, était le plus ému! Petit à petit, les voyageurs s'installaient dans les antiques voitures de première classe, au confort inégalé, en changeant de places cinq fois pour être certains d'en garder un souvenir éternel.

Rail_en_Fête_4.JPGDiesel en tête, vapeur en queue, le départ était donné. A Solre-sur-Sambre, à Fontaine Valmont, les bonnes gens étaient sur le chemin ou au fond du jardin pour voir passer le vieux train. Il semblait même que certaines, mues par un impératif nostalgique, étaient présentes à chaque passage! Ainsi donc, le long des rails à Labuissière, un vieil habitant racontait aux dames du coin qu'au luxe bien rustique d'un trajet assis, il préférait le plaisir des vibrations du quai lors des folles traversées à toute vapeur.

Dans le convoi d'un autre âge, le contrôleur, vêtu d'un uniforme des années 1950, partageait la joie et l'enthousiasme des voyageurs aux tenues bien modernes. Avant le rebroussement à Lobbes, il soulignait la ponctualité de la 6077, notant que, décidément, il n'y avait rien de plus fiable que la matériel d'antan. Et de fait, lors du retour à Erquelinnes, la vieille 64 tenait son horaire, en saluant, à grands coups de sifflet, toutes celles et ceux venus l'acclamer une fois encore.


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Rail_en_Fête_6.JPG[Illustrations, de bas en haut - L'affiche de l'événement "Le Rail en Fête" les 18 et 19 septembre 2010 à Erquelinnes. Panneaux retraçant l'histoire de la gare et vitrines abritant une collection de képis. La 6077 tractait la rame au départ d'Erquelinnes en destination de Lobbes. Passage en gare de Labuissière du train désormais tracté par la 64.169. Le convoi stationne quelques instants à Lobbes avant de redémarrer vers Erquelinnes. Le train redémarre de Lobbes sous l'oeil bienveillant de la Collégiale Saint-Ursmer. Le contrôleur a donné le départ; la rame s'ébranle.]

[Voir également les articles sur ce blog concernant les gares d'Erquelinnes et Jeumont.]

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25/08/2010

Un tour de Belgique en train

Tour_Belgique_3.JPGIl y a bien longtemps, avant les maisons-musées et les jeux vidéo, des hommes en quête de petits exploits s'amusaient à parcourir, vingt-quatre heures durant, le plus grand nombre de kilomètres en train. C'était avant le démantèlement du réseau, avant les liaisons cadencées, quand le rail lui-même était encore vécu comme un exploit. C'était avant la vie tambour battant, avant l'impatience générale, avant les arythmies chroniques.

Ce sont ces hommes-là que j'ai voulu saluer bien bas, à travers le temps, en m'aventurant, ce mardi 17 août, pour un tour d'horloge, à travers la Belgique. Je n'ai cherché ni l'exploit, ni les maxima, mais juste une expérience. Celle de voir défiler heure après heure, de gare en gare, son pays fracturé. J'aimerais le faire chaque année, pour mieux me soigner et pouvoir raconter un jour qui étaient les Belges.

Ceci est le carnet de route, le carnet de rail, de ce carré belge en un tour de montre, de ces 488 kilomètres en douze heures et deux minutes, de ces huit trains, tous à l'heure, par-delà la Sambre, l'Escaut, le Démer. Ceci est le détail de ce voyage à 35 euros et 90 centimes, le regard posé sur tout ce qui a filé et défilé.

Tour_Belgique_2.JPGPROLOGUE - Lobbes - Charleroi-Sud (train L 4776 assuré par l'AM classique 733, départ 06h31, arrivée 06h53)

Une légère bande de bleu dans la grisaille des cieux laisse espérer une journée moins humide. Je rentre dans la gare et salue l'assemblée (c'est une tradition à Lobbes!). Le sous-chef de gare ouvre la porte et j'emmène la longue procession de voyageurs vers le quai. L'automotrice déroule doucement, avant d'absorber la foule pressée. Le trajet est sans surprise; personne ne monte à Hourpes. Avec toute cette pluie, les barrages de la Sambre sont ouverts. Ca aussi, c'est la gestion des flux. On arrive à Marchienne-Zone; les navetteurs somnolant ouvrent un oeil. Cette ambiance, que je connais bien, éveille ma faim. Je déjeunerai à Charleroi.

Tour_Belgique_4.JPGPREMIERE ETAPE - Charleroi-Sud - Kortrijk (Courtrai) (train T6904 assuré par une triplette d'AM classiques 709+974+?, départ 08h03, arrivée 09h39)

Le vieux convoi s'élance, à l'heure et presque vide, dans le sillage de l'IC D, qu'il semble vouloir rattraper. Entre Carnières et Morlanwelz, mon regard se perd dans la Wallonie profonde, entre les terrils et les toitures usées. A La Louvière et Mons embarquent de petites familles, sacs de plage en bandouillère, puisque ce train aura De Panne (La Panne) pour destination finale. En attendant, les lignes s'enchaînent. Après la 112, la 118 et la 97, voilà la 78 et les points d'arrêt blafards de Ville-Pommeroeul et Callenelle, traversés avec mépris. De petits animaux, lapins en tête, fuient les voies au dernier instant. A plein tube, par la fenêtre, je découvre Péruwelz et Antoing, puis Tournai et Mouscron, plus belles que dans mon souvenir, où l'on charge encore pelles et rateaux. Le pays s'est aplati et les éoliennes plantées avant Kortrijk (Courtrai) me donnent le mal de mer. C'est dans la cité des éperons d'or que je délaisse les vacanciers d'un jour, médusés par le retour de la pluie.

Tour_Belgique_6.JPGDEUXIEME ETAPE - Kortrijk (Courtrai) - Antwerpen Centraal (Anvers Central) (train IC C 731 assuré par un binôme d'AM96 485+475, départ 10h43, arrivée 11h55)

Après un café et une courte marche autour de la gare, je repars à travers les Flandres par les lignes 75 et 59. Entre Waregem et Deinze, je m'étonne de la minceur du sillon ferré. Depuis longtemps, sans doute, les cours à marchandises ont cédé devant l'appétit de l'habitat urbain aux contours formatés. C'est moins frappant à De Pinte, où serres horticoles et villas cossues donnent aux rails un peu d'air. Mais voilà déjà Gent St. Pieters (Gand St. Pierre), la "crénelée", et Gent-Dampoort (Gand-Dampoort) avec son faisceau gonflé lié au port. Peu avant Lokeren, un vieux moulin à vent, majestueuse relique, trône le long des voies. De jeunes Flamands bien fringués, à l'abondante chevelure, montent à bord, les plaisirs de la ville en vue. A Sinaai et à Zwijndrecht s'érigent encore d'anciennes gares que je viendrai admirer le moment venu. Le train ralentit et on approche de Berchem, avec ses niveaux et cloisons. C'est que mon impatience grandit: me revoici enfin à Antwerpen Centraal (Anvers Central), la mère de toutes les gares belges.

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TROISIEME ETAPE - Antwerpen Centraal (Anvers Central) - Aarschot (train L 2862 sous l'impulsion de l'automotrice Break 387, départ 12h51, arrivée 13h40)

La merveille anversoise laisse un souvenir ébloui, garant de plusieurs retours et d'un travail sans fin. Un autre voyage, une autre destibnation m'attend alors que l'omnibus vers Louvain se faufile déjà dans la timide banlieue. A petit train, petits voyageurs. Ca monte de partout, ça descend vite. La place de la gare à Boechout est plus jolie que la station elle-même, toute cognée par le temps. Après Lier se succèdent des points d'arrêt aux quais de rouge et de noir zébrés. A Heist-op-den-Berg, une gare moderne a réussi le défi de l'harmonie sur une place aux jolies façades bourgeoises. A Booischot, lorsque le train ralentit, je vois les emprises du chemin de fer s'élargir. Je pressens, j'espère une gare ancestrale, mais elle a disparu, laissant un vide jamais comblé. A Aarschot, au moins, l'édifice ferroviaire, quoique austère, tient son rang. Sorti du train, je temporise et cherche à le saisir, de prise en prise, par l'image.

Tour_Belgique_9.JPGQUATRIEME ETAPE - Aarschot - Liers (train IR c 2913 assuré par l'automotrice Break 358, départ 14h13, arrivée 15h19)

Je suis en terrain inconnu, force est de le reconnaître. Les sentiments sont aux aguets et je passe de l'extase au désespoir lors de ce trajet, qui relie quelques gros bourgs limbourgeois à Hasselt puis, assez maladroitement, à la pâle banlieue liégeoise. Diest et sa campagne sauvage, sur les berges du Démer, m'envoutent un peu, c'est vrai. Deux ados à vélo, enjoués sur le fietspad, saluent le train. Je souris encore, avant la gare d'Hasselt, à la vue d'un vieux locotracteur de la série 91. Mais ensuite je peste, quand j'aperçois, à travers la vitre du train, une énième station où les voitures, rangées de façon maniaque, ont remplacé les bâtiments voyageurs. A Tongeren (Tongres), les derniers Flamands descendent; personne sauf moi ne franchira la frontière régionale. Si je me rends à Liers, c'est par curiosité et pour comprendre pourquoi tant de trains y viennent garer. Mais c'est un trou mal famé où rien ne se voit vraiment. L'étape suivante se fait attendre; j'aurais dû poursuivre sans retenue vers les Guillemins.

Tour_Belgique_10.JPGCINQUIEME ETAPE - Liers - Liège-Guillemins (train IR m 4016 limité à Gouvy, assuré par l'AM96 481, départ 15h54, arrivée 16h16)

C'est l'étape la plus courte mais c'est loin d'être un contre-la-montre, car il s'agit d'un trajet de banlieue, à vitesse réduite, sans ambition si ce n'est la destination elle-même. Le marasme prime encore jusqu'à Herstal, que je n'ai jamais vue que sous la pluie. A Liège-Palais, on attend toujours la nouvelle gare parce que, là, on est loin du palace! Le voyage est morose; les quais disparaissent comme autant de passerelles vers l'ennui. Mais Jonfosse passée, je me sens aspiré vers la lumière. Le soleil a réussi une percée, de sorte que Liège-Guillemins brille littéralement lorsque l'automotrice m'y arrête. Après tant de pluie, les voyageurs ont le sourire facile. Je me poste devant la gare, à laquelle on n'accédait encore, il y a quelques mois, que par une structure temporaire en préfabriqué. Ne dirait-on pas désormais que la gare, de ses lèvres pulpeuses, vous embrasse lorsque vous y venez? Anvers-Central et les Guillemins sur la même journée: je suis comblé. Mais quel contraste!

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Tour_Belgique_11.JPGSIXIEME ETAPE - Liège-Guillemins - Charleroi-Sud (train IC D 939, assuré par les AM96 471+445, départ 16h47, arrivée 18h00)

Dix heures que je suis le long des rails. Le tour se boucle par un parcours classique dont je ne me lasse pourtant jamais. Il y a tant à voir, tant à aimer, entre les quartiers sales de Sclessin et Seraing et le repère des postainiers, entre les carrières et les vieux chantiers, à Namèche, à Floreffe, à Auvelais. La voie 1 à Tamines a été déposée: il faudra que j'y vienne encore. Peu à peu, le train s'est empli de visages connus, de voyageurs familiers que je croise souvent à la fin de mes journées de travail. Mon extraordinaire parcours en arrive à ses derniers kilomètres. Voilà quand même Aiseau, Farciennes, Châtelet: des lieux à remettre au calendrier. L'automotrice déroule déjà. Je me prépare à un énième transit par le Pays Noir.

Tour_Belgique_13.JPGEPILOGUE - Charleroi-Sud - Lobbes (train L 4768 assuré par l'AM classique 768, départ 18h12, arrivée 18h33)

Un tour d'horloge, un tour en train plus tard, je reviens aux pénates, des images plein la tête. Ce dernier trajet, qui est mon quotidien, je n'en suis jamais blasé. La ligne vit; on y travaille. Ce soir, la 6262 d'Infrabel est garée dans le faisceau à Marchienne-Zone. Dans peu de temps, toute la circulation basculera sur l'autre voie du tunnel de Landelies. A Thuin, des grillages annoncent enfin la réfection de la gare. Et, entre tous ces lieux, à gauche, à droite, il y a la Sambre, éternellement paisible, et sa petite faune sauvage. La nuit sera bonne, à refaire, dans le train de l'imaginaire, ce tour de Belgique, dans l'autre sens...

07/02/2010

Lobbes est ma gare rare

[Septième arrêt sur un parcours en treize articles concernant la ligne 130A (Charleroi-Erquelinnes). Nous sommes partis il y a quelques semaines le long de la Sambre, avec arrêts à Marchienne-Zone, Landelies, Hourpes et Thuin, et une halte technique ici.]

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Rares sont les gares où l'on n'attend pas le train assis le long des quais. Partout, d'Amay à Franière, de Genval à Grupont, le voyageur traverse sous les voies. Partout, de Marche-les-Dames à Morlanwelz, d'Obourg à Berzée, il emprunte une passerelle. A Carnières, à Esneux, à Gouy-lez-Piéton, il y a un passage à niveau. Partout, ou presque, on accède aux quais librement, en toute sécurité, à l'heure qu'on veut, et on s'y assied en attendant le train ou quelqu'un. Mais parfois, rarement, on ne va pas de la voie 1 à la voie 2 sans l'aval d'un homme du rail avisé de la marche des convois en amont.Lobbes4.JPG

Lobbes est ma gare, ma gare rare, mon point de chute. Celle que j'admire tous les jours ou presque. Celle dont je rêve quand je n'y suis pas. J'y viens à pied, en bus, en voiture. J'y viens toujours et n'en repars jamais vraiment. Lobbes est ma gare, mon point de départ vers Luttre, Lessines ou Louvain.

Mais je rêve d'un jour sans départ, d'une journée à l'étage, derrière un carreau givré, à veiller sur le défilé des trains. Je rêve d'une journée entière dans ma gare, sans aller ni retour, il y a cinquante ans, quand on y venait encore de Vellereille ou de Sivry. Je rêve de vieilles vapeurs ici, de képis, de montres à gousset. Je rêve de tout ce qui y a été et y sera. Lobbes est ma gare, dont on quitte les quais si vite.

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La petite place au bout de la rue de la Station, bordée par la clinique Saint-Joseph, l'Hôtel du Nord, les Mutualités Chrétiennes et la gare elle-même, est, quand elle ne dort pas, une intense plate-forme de passage, un vrai théâtre du transit, une ode à l'intermodalité. On y vient, on y passe, prendre le bus ou le train. On la foule, on la traverse, à pied ou en voiture, pour prendre des nouvelles d'un proche. On y grimpe, on l'arpente, comme il y a cinquante ans, pour prendre un café ou une conserve. Mais jamais on ne s'y arrête vraiment. Jamais vraiment on ne s'y assied.

Lobbes6.JPGMais je rêve d'un jour sans départ, d'une journée entière voie 2, sur ce quai où on n'est jamais assis, à veiller sur le défilé horaire des voyageurs. Je rêve d'une journée éternelle dans ma gare, sans appels ni détours, il y a cent ans, quand on y venait encore de Buvrinnes ou de Thuillies. Je rêve d'une rencontre avec un aïeul inconnu, à la lueur d'une lanterne embuée, avant son départ de Lobbes, un petit matin de mai.

Lobbes est ma gare, ma gare rare, ma perle fine. Et quel plus bel écrin que la vieille ville, perchée sur un versant abrupt? La millénaire Collégiale Saint-Ursmer rappelle que, jadis, la cité fut très contemplative. Après les moines, il y eut les petits métiers. Après la diligence, il y eut le train. Dans ce bel écrin, perché sur la Sambre, ma gare a fière allure. Est-ce trop l'aimer que de vouloir l'habiter?

Et je rêve d'un jour sans départ, d'une journée sans fin, où chaque train serait le premier. D'un jour où, assis le long des quais, arrêté pour de bon, j'accueillerais chacun sur son chemin. D'une journée au soleil éternel, dans ma gare rare, à regarder le temps passer.

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16/01/2010

Blocks, tunnel, ponts et passages à niveau

[Ceci est le cinquième arrêt d'un parcours en treize articles le long de la ligne 130A. Nous sommes partis d'ici, et nous nous sommes posés des questions à Marchienne-Zone, avons valsé à Landelies et rêvé de ce qui n'existe plus à Hourpes.]L130A_9.JPG

L130A_6.JPGPoursuivons notre beau parcours le long de la ligne 130A. Mais avant de nous arrêter à Thuin, prenons le temps et le soin de nous intéresser au fonctionnement actuel des trente kilomètres de ligne. C'est là l'occasion de rendre hommage au génie de générations de gens du rail, des premiers bâtisseurs à ceux qui ajourd'hui encore l'entretiennent et la modernisent. Chapeau bas également à tous les cheminots, aux métiers parfois oubliés, qui lui ont donné vie au fil du temps. Nos voyages, notre liberté d'hier et d'aujourd'hui, c'est un peu à eux que nous la devons!

Les origines du rail de la Haute Sambre remontent à la tendre enfance des chemins de fer en Belgique. C'est par un arrêté royal de mai 1845 que fut accordée à la Société du chemin de fer de Charleroi à la frontière de France la concession pour la construction de la ligne. Les crises financières de l'époque retardèrent l'exécution des travaux rendus difficiles par les quinze franchissements de la Sambre, tant et si bien que la ligne à double voie n'ouvrit que le 6 novembre 1852. La Compagnie du Nord en reprit l'exploitation dès 1854. Ce n'est qu'en 1941 que la ligne fut nationalisée. Son électrification, fin décembre 1964, lui permit de prendre part à l'âge d'or des Trans Europe Express.

L130A_7.JPGSi aujourd'hui l'Europe ne défile plus à Thuin, la ligne 130A reste un corridor pour le transport de marchandises entre les anciens bassins industriels de la Wallonie et du Nord-Pas de Calais. Les convois sont tractés par des série 12 de la SNCB ou des BB36000 de la SNCF, avec le timide concours de locomotives diesel de série 57 de la SNCB ou BB67400 de la SNCF. Des TRAXX devraient venir compléter la parade d'ici peu.

Du lundi au vendredi, la SNCB assure une relation L à cadence horaire, avec renforcement aux heures de pointe, entre Charleroi-Sud et Erquelinnes. Six fois par jour, les trains poursuivent jusqu'à Jeumont, de l'autre côté de la frontière. Les week-ends et jours fériés, la cadence est bi-horaire, les trains restent en Belgique et ne s'arrêtent pas à Hourpes. Les voyageurs prennent place dans des automotrices AM62/79, avec le renfort d'une rame quadruple AM75 lors de la pointe matinale. Des autorails de la série 41 assurent les remplacements, essentiellement les week-ends, lors de travaux ou d'entretiens de la caténère.

Depuis plus de dix ans, d'importants travaux de modernisation compliquent un peu l'exploitation de la ligne. Les ponts sur la Sambre, il est vrai vétustes, sont remplacés un à un. Les travaux concernent également le seul tunnel de la ligne (tunnel de Leernes, parfois erronément appelé tunnel de Landelies), d'une longueur de 441 mètres, dont on augmente péniblement le gabarit depuis deux ans et demi. A terme, des convois plus lourds, jusqu'à 22,5 tonnes par essieu, pourront emprunter la ligne.

L130A_8.JPGL'espacement des trains est garanti par trois cabines de signalisation, en plus de celle de Charleroi-Sud, occupées vingt-quatre heures sur vingt-quatre par des hommes d'expérience. Il s'agit des blocks 59 (Marchienne-Zone), 62 (Lobbes) et 66 (Erquelinnes), que complète une cabine automatique située à Hourpes. La signalisation, les aiguillages, les passages à niveau sont contrôlés à partir de ces cabines, sans lesquelles la circulation à contre-voie exigée par les longs travaux serait presque impossible.

Il subsiste, le long de la ligne 130A, huit passages à niveau, tous de deuxième catégorie, le dernier marquant la frontière entre la Belgique et la France. La véritable curiosité est le passage à niveau n°119, dans les bois au fond de Thuin, qui débouche sur une grille en fer forgé verte barrant l'accès à une seule demeure, en fait une ferme lovée dans un méandre de la Sambre.

Hormis les mesures imposées par les travaux de modernisation de la ligne, la coexistence entre le trafic voyageurs et le trafic marchandises s'opère sans encombres, et la voie d'évitement entre Lobbes et Fontaine-Valmont n'est guère utilisée. Depuis les fermetures des lignes 108 (entre Binche et Erquelinnes) et 109 (Mons-Chimay), il y a déjà longtemps, les trains ne se bousculent plus vraiment en gares de Lobbes et d'Erquelinnes. C'est donc avec sérénité que les petites automotrices arpentent la ligne 130A et se jouent de la Sambre, de méandre en méandre.

Arrêtons-nous maintenant à Thuin.

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[Illustrations, de haut en bas: 1. Vue de l'intérieur du block 59 à Marchienne-Zone (photo aimablement transmise par un cheminot sympa). 2. Les 441 mètres du tunnel de Leernes sont en travaux depuis deux ans et demi et il faudra encore au moins deux ans pour les achever. Cette photo, prise à Leernes (Fontaine-l'Evêque) le 8 novembre 2009, montre la sortie du tunnel du côté Hourpes. 3. Ce pont, un des quinze chevauchant la Sambre, est situé à Fontaine-Valmont et fait partie de ceux qui ont remplacé les anciens ouvrages vétustes. Photo prise le 5 janvier 2010. 4. Le passage à niveau 119 à Thuin, ici photographié le 21 mai 2009, serait-il réellement privé? Il donne accès à une seule propriété barrée par une grille en fer forgé. 5. Vue extérieure du block 59 à Marchienne-Zone (photo aimablement transmise par un cheminot sympa).]