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31/03/2017

Ritournelle à Froidchapelle

[Vingtième d’une série de vingt-quatre regards sur l’ancienne ligne 109, une ligne méconnue et mal aimée qui reliait jadis Mons à Chimay. Parti à pied de Mons gare latérale, je me suis arrêté – comme les trains d’autrefois – à Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée, BeaumontSolre-Saint-Géry, Sivry et Rance.]

 

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[L'ancien bâtiment voyageurs de la gare de Froidchapelle, amputé de son annexe, photographié le 6 mars 2013, avec, plus loin sur le RAVeL, l'ancienne maison du garde-barrières.]

Il faut peu de temps pour aller, même à pied, de Rance à Froidchapelle. Le sentier forestier qui relie désormais les deux anciennes gares se souvient à peine des trains qui l’arpentaient jadis. Il n’y a plus guère qu’en été, par vent chaud, qu’on croirait entendre arriver, au loin, la dernière locomotive du jour avec ses vapeurs haletantes. Ou humer le parfum âcre de tiges sèches fumées par une escarbille… Sur ce sentier morne et froid l’hiver, on ne devine pas l’empreinte du temps, l’écho des vies d’avant, la voix des gens d’ici. Les arbres se taisent… Et pourtant.

***

ligne 109,froidchapelle,train,gare,sncbTrottez, chevaux de Froidchapelle

Trottez plus vite encore vers la gare

Avant que le chef Queneau rappelle

Qu’à sept heures il sera déjà trop tard

 

Il trotte dans ma tête un air étrange, imaginaire, imaginé au son des sabots et des roues qui claquaient sur le chemin. Je me tiens devant le Café de la gare, plus d’un demi-siècle après le dernier train. Ce même bistrot qui existait déjà du temps où les marchands du coin venaient à la gare charger leur bois au terme d’une course folle, la charrette et l’attelage éprouvés. Et où on aimait sans doute râler le lendemain, au terme d’un retour forcé, contre tant d’intransigeance.

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Ce Café de la gare, un temps appelé « Au Lion Belge », est aimé des gens du coin. Quoi de plus normal puisqu’il entretient à sa façon le souvenir de leurs aïeux, ceux-là même qui venaient ici jadis peser leur charrette sur la bascule publique devant le bistrot. A l’intérieur, d’ailleurs, des images d’un autre temps ornent la salle étroite. Elles montrent, dans une ambiance bon enfant, la gare en activité, il y a longtemps, quand venait le train pour Chimay. Assis, j’ai donc commandé une Chimay bleue, et je laisse monter la nostalgie…

***

Quand j’ai regardé par la fenêtre, il était onze heures moins quatre, un matin de 1930, lorsqu’est entrée en gare une Type 16 fumante tirant trois voitures et un fourgon. Pour quatre ou cinq francs seulement, j’aurais pu embarquer vers la principauté. Mais il me tardait trop d’apercevoir Monsieur Queneau, le chef de gare trop carré, à la mine sévère, vociférer à l’encontre d’un gamin un peu turbulent… et puis, le train parti, les hommes à moustache charger des hourettes sur les wagons dans la cour à marchandises, les bras en cadence. J’ai repris une gorgée, émerveillé.

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Puis, quand j’ai regardé par la fenêtre, il était déjà quatorze heures trois, un après-midi de mai 1958, lorsqu’est entré en gare l’autorail conduit par Henri Scaillet. A vrai dire, je l’attendais et, pour quinze ou vingt francs seulement, j’aurais pu l’accompagner à Chimay. Mais j’étais fasciné par l’état des lieux, par l’étau du destin sur cette gare amoindrie, presque anesthésiée, déjà privée d’une bonne part d’activité. Très fiers, des camions et peut-être un bus ont traversé les rails en une parade sinistre. Dans la mousse nappant mon verre, j’ai ressenti l’amertume.

Puis, quand j’ai regardé la porte du café, il était déjà vingt heures, aujourd’hui, lorsqu’est entré un homme grand et droit, en képi, habillé du gris de l’accompagnateur SNCB. Il m’a tendu un cahier bien illustré qui pourrait tout m’expliquer. Et là, sur les murs du bistrot, les images jaunies de la gare d’autrefois se sont animées ! Allez penser… Les trains y figurant se sont remis à rouler en une parade enchantée. Et dehors, par la fenêtre, à l’issue d’un dernier verre, il m’a semblé que les rails étaient revenus, et qu’un nouvel autorail stationnait devant la gare, dans lequel est remonté l’accompagnateur comme s’il ne l’avait jamais vraiment quitté…   

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[L'ancien bâtiment voyageurs, photographié à contre-jour le 13 juin 2009...]

***

Avant de quitter le Café, j’ai regardé une dernière fois par la fenêtre. Il était déjà seize heures vingt, demain ou le mois prochain, et je me suis vu, moi, sac sur le dos, marcher sur le chemin jadis ferré des trains pour Chimay, passer la maisonnette de l’ancien garde-barrières et m’enfoncer dans la forêt. Les arbres se taisaient toujours, mais il trottait dans ma tête un air de fête, imaginaire et imaginé, celui d’une ritournelle à Froidchapelle…

 

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[Remerciements éternels à Nicolas Marlier pour son devoir de mémoire, son partage, sa sympathie.]

[Note aux historiens : Cet article est une évocation allégorique de la gare de Froidchapelle, dans laquelle j’ai pris quelques raccourcis historiques. Il n’est absolument pas prouvé, par exemple, que le chef de gare Queneau, qui y était actif dans l'entre-deux-guerres, était encore en poste en 1930…]

29/09/2013

Infusion d'histoire à Bastogne-Sud

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sncb,gare,train,bastogne-sud,ligne 163,ligne 164Cela fait vingt ans qu'on ne vient plus en train à Bastogne-Sud. Les petits autorails qui reliaient autrefois la gare à celle de Libramont ont été remplacés par des bus à l'indice presque identique. S'ils ne vont guère plus vite que leurs ancêtres sur rails, les bus n'en sont pas moins ingrats. Avec un toupet incroyable, ils ne marquent l'arrêt devant la gare qu'après en avoir fait le tour, après l'avoir cernée, comme pour mieux la narguer.

Rien, toutefois, n'est perdu pour le train à Bastogne. La ville, la région et même le Grand-Duché voisin souhaitent le retour du chemin de fer en ces contrées. A la lumière des prévisions démographiques et des impératifs de mobilité, la réhabilitation des anciennes lignes 163 et 164 aurait tout son sens. Bastogne-Sud serait la charnière centrale d'une liaison interrégions entre Wiltz (L) et Libramont.

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sncb,gare,train,bastogne-sud,ligne 163,ligne 164Ne fut-ce que par son rôle lors des deux guerres, la gare de Bastogne-Sud mérite une reconnaissance émue de sa valeur patrimoniale. L'occupant allemand en avait fait une place forte dans l'acheminement des troupes et du matériel vers le front. C'était du temps où les lignes 163 et 163a permettaient de traverser la Belgique d'est en ouest, de Lommersweiler à Muno.

Par son histoire récente, infusée de surréalisme, la gare s'est inscrite davantage encore dans cette belgitude qui nous définit. Comment ne pas sourire, comment ne pas aimer viscéralement cette gare où, pendant onze ans, les chemins de fer ont maintenu le guichet ouvert, mais pas la circulation des trains? Radieuse sous le soleil d'été, elle s'admire en marchant lentement, à 360 degrés, avec respect et fierté.

Aujourd'hui, la gare abrite un étrange commerce. Il parait que le lait d'ânesse a des vertus curatives et cosmétiques indéniables. Il faudra que j'essaie le jour où je reviendrai à Bastogne-Sud pour m'assurer que l'édifice reste perfusé de bienveillance. J'espère seulement que ce jour-là, gavé de lait ou non, je pourrai m'asseoir sur le quai, un peu ému, le long des rails revenus.

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises en gare de Bastogne-Sud le 30 août 2013. On notera, tout en haut, la largeur de terrain derrière la gare: il devait y avoir ici un faisceau de voies appréciable! Ensuite, photo du bus 163a devant la gare de Libramont: c'est lui qui m'a emmené à Bastogne-Sud et m'y a repris. En regardant les trois dernières photos, on se dira que, malgré deux décennies sans trains, la gare de Bastogne-Sud a gardé sa splendeur; le temps n'est-il toutefois pas venu de lui rendre sa fonction première?]

 

30/11/2012

Rouge et vert de Rance

[Dix-neuvième volet d'un parcours en vingt-quatre articles au sujet de l'ancienne ligne 109, qui reliait autrefois Mons à Chimay. Nous avons marqué l'arrêt là où il le fallait, à savoir à Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée, Beaumont, Solre-Saint-Géry et Sivry.]

rance,gare,sncb,train,ligne 109Rance est la terre des sabotiers, des miliciens-forestiers et de tant d'autres petits métiers oubliés ou presque. Outre le bois, c'est le marbre qui a bâti son aura, puisqu'il s'est exporté par-delà ses frontières au fil des ans en suivant les chemins, les routes et les rails de campagne. Si son exploitation est devenue confidentielle, ce matériau noble reste intimement lié à l'histoire, à la vie et aux savoirs des gens du lieu. Il faut prendre le temps de s'y rendre, car Rance ne laissera de marbre que si on pense y trouver des palais de pierre rouge!

Sans y avoir révolutionné la vie des habitants autant qu'en d'autres villages de Wallonie, le chemin de fer a ouvert de nouveaux horizons et amené une certaine prospérité à Rance. Si le Rouge de Rance, comme on appelait le marbre du coin, n'a pas attendu le train pour s'en aller orner Versailles ou le Louvre, il a profité de sa vitesse et de sa puissance pur se poser plus vite partout. Le chemin de fer, dès 1882, a permis un gain de temps et de tonnage substantiel par rapport au transport hippomobile et fluvial. Mais ce mariage de raison n'a vécu qu'un temps, fort court finalement, avant que ne vrombissent les premiers camions et que ne s'éteignent les carrières de marbre, dès 1950.

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rance,gare,sncb,train,ligne 109En fait, davantage que le Rouge, c'est du vert dont le chemin de fer s'est servi à Rance. Henri Scaillet (1), qui a conduit les autorails sur la ligne dès octobre 1952, se souvenait que la gare de Rance était toujours équipée à l'époque d'une "cour à bois fort spacieuse et bien fréquentée... où subsistait un trafic marchandises assez soutenu et constitué par les grumes débitées par la scierie située à la sortie de la gare côté Chimay.". La SNCB y faisait d'ailleurs son marché de traverses, de billes de chemin de fer, avant de les emmener vers un chantier de créosotage (2).

Moins de douze années plus tard, en 1964, la gare de Rance fermait en même temps que le trafic voyageurs sur la moitié sud de la ligne 109 (Lobbes-Chimay). Ce n'était guère une surprise dans un contexte politique anti-rail, où les gouvernments successifs avaient décidé de fermer les petites lignes de chemin de fer et d'encourager l'utilisation massive de la voiture privée, de l'autobus et du camion. Le pétrole, l'essence étaient bon marché; l'or vert de Rance, son bois, s'évacuait désormais grâce à l'or noir venu d'un autre continent! Les rails de Rance, rouges de honte, ont été retirés en 1971.

Aujourd'hui, l'assiette de l'ancienne voie est devenue un RAVeL reliant Thuin à Chimay. Au départ de l'ancienne gare de Sivry, le sentier s'élance à travers bois, là où le silence est roi. Plus qu'un bois, c'est une forêt dense qui encercle le promeneur, d'autant que la nature rectiligne du tracé, implacable, intimide. A l'endroit d'un ancien passage à niveau, au milieu de nulle part, s'ouvre une petite clairière toujours habitée par la maisonnette du garde-barrières. Celle-ci, restaurée, a la modernité froide, calculée: privée des rails, elle s'est fondue dans le lieu, le milieu où elle apparut incongrue un siècle plus tôt!

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rance,gare,sncb,train,ligne 109Qu'aurait-on ressenti, enfant d'alors, errant sur les rails de Rance, en percevant la première vibration, celle qui porte la certitude d'un train approchant? Qu'aurait-on ressenti, chaperon rouge ou vert, pris dans cette forêt immense, en cherchant le premier refuge, celui qui protègerait de la machine déferlante? Qu'aurait-on ressenti, garnement démasqué, revenu à la gare penaud, en fuyant le regard des gens, ceux qui toisent, accusent et puis colportent?

Aujourd'hui, la gare n'est plus gare. Elle en gardé la forme et le volume, mais elle abrite désormais des familles dont aucune n'a connu l'apogée du rail, du Rouge ou du vert à Rance. Avec la maisonnette de l'autre côté de l'ancien passage à niveau, elle rappelle toutefois, telle un phare éteint, les passages d'antan, les vapeurs du passé et leurs petits dangers. Qu'aurait-on ressenti, dernier voyageur en gare, pris d'une nostalgie infinie, en montant dans le dernier train, celui qui, rouge de honte, vert de rage, s'en est allé à jamais?

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31/10/2012

Microcosme à Sivry-Gare

[Dix-huitième étape d'un parcours en vingt-quatre articles consacré à l'ancienne ligne 109, qui reliait autrefois Mons à la Thudinie et à la Botte du Hainaut jusqu'à Chimay. Nous arrivons à présent à Sivry, après des arrêts à Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée, Beaumont et Solre-Saint-Géry.]

sivry,gare,ligne 109,train,sncbOn peut affirmer, sans user d'hyperbole, que le site de la vieille gare de Sivry est une des plus belles reliques du chemin de fer à l'ancienne en Belgique. On peut venir et revenir, au fil des ans, et y trouver le même tableau harmonieux, la même image délicieuse, d'édifices désuets plantés dans une flore débordante. Avant le train, il n'y avait rien. Celui-ci reparti, il reste, ô mystère, l'écho imperceptible mais assourdissant, l'aura invisible mais aveuglante, d'âmes qui viennent et s'en vont, le long des rails disparus, de Sivry à l'infini.

Il doit bien y avoir, dans l'immensité de l'univers, un petit coin reculé mais pas trop, d'où l'on pourrait voir, aujourd'hui encore, la gare en action. A cent trenteannées-lumière d'ici, là-haut très haut, on pourrait, avec un bon télescope, guetter l'arrivée du tout premier train à Sivry, en 1882. A soixante années-lumières d'ici, c'est même Henri Scaillet qu'on pourrait apercevoir aux commandes d'un autorail revenu de Chimay. A quarante-huit années-lumière, le tout dernier train; à quarante-et-une, l'enlèvement des rails... Tout ça est théoriquement possible mais on peut se demander qui, à une telle distance, voudrait se passionner pour la gare de Sivry et son passé. A l'échelle du cosmos, elle n'est, au mieux, que l'infime détail d'une poussière...

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sivry,gare,ligne 109,train,sncbCes choses-là, celles de l'infiniment grand et du rapport qui existe entre la lumière et le temps, on les apprend sans doute aux enfants qui visitent le petit planétarium situé dans la cour de l'ancienne gare. Depuis 1995, en effet, celle-ci a été reconvertie en Centre de dépaysement et de plein air de la Commuanuté française. Au fil des voyages scolaires qui y sont organisés d'une année à l'autre, ce sont des milliers d'enfants qu'on initie aux rudiments de la météorologie ou de l'écologie. On parie qu'ils sont nombreux, une fois revenus chez eux, à se souvenir des quatre anciennes voitures L garées le long de l'ancien quai?

Mais si la science évolue et que les techniques d'observation se raffinent, il ne faut pas oublier que le temps passe et que le souvenir des trains de Sivry décline. Les cimetières du coin ont offert le repos éternel à celles et ceux qui ont vu s'ériger un nouveau quartier, celui de Sivry-Gare, quelque temps avant l'arrivée de la toute première locomotive. Ils abritent sans doute aussi les derniers d'entre elles et eux à avoir emprunté la calèche qui menait les voyageurs de la gare au centre du village à travers le Bois de Martinsart. Est-il encore quelqu'un qui se souvienne des vociférations du curé du Sivry jurant, dans les années 1950, avec une mauvaise foi certaine pour d'aucuns, que l'autobus serait moins rentable que le train entre Lobbes et Chimay? Est-il encore quelqu'un qui ait vu les commis charger les bobines et autres produits du bois dans la cour à marchandises de ce qui fut une gare placide mais prospère?

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sivry,gare,ligne 109,train,sncbAvec chaque hiver humide, les vieilles voitures L se dégradent un peu plus. Leur caisse rouille inexorablement; leur livrée verte s'effrite et laisse voir des flancs rongés jusqu'au dernier degré. On aurait tort de s'en émouvoir, car c'est là l'oeuvre imperceptible mais manifeste du temps, auquel n'échappe nul être et nulle chose. On aurait tort de s'en émouvoir, car quelle plus belle fin pourrait-on réserver à ces glorieuses ancêtres qu'un arrêt éternel en gare, à Sivry de surcroît, pour le regard des enfants?

Car il nous faudrait sans doute retomber en enfance, à des années-lumière de ce que nous sommes devenus, pour espérer entendre encore l'écho de la calèche qui s'éloigne, de la locomotive qui s'ébranle, du curé qui exhorte les fidèles à voyager en train. Il nous faudrait retomber en enfance pour oser chercher dans le petit biotope, dans le microcosme de Sivry, cette particule élémentaire, ce petit boson, qui permettrait de lire l'avenir de la vieille gare et de dire si, longtemps encore, elle restera la plus belle relique de la ligne 109.

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises à Sivry-Gare le 13 juin 2009, le 11 novembre 2009 et le 2 septembre 2012. Sivry était une gare de 3ème catégorie.]

30/09/2012

Jamais bien vite à Solre-Saint-Géry

[Dix-septième article d'une série de vingt-quatre consacrés à l'ancienne ligne 109 (Mons-Chimay). Nous entamons le dernier segment de la ligne, après un départ de Mons gare latérale et des arrêts à Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée et Beaumont.]

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Chaque été qui s'achève chasse un peu plus le souvenir des anciennes lignes ferroviaires, délaissées au fil du temps par les voyageurs et les industries locales. Le 30 septembre 2012, aujourd'hui, il y aura un demi-siècle que fut fermée au trafic voyageurs la section nord de l'ancienne ligne 109, entre Mons et Lobbes. La section sud, entre Lobbes et Chimay, ferma, elle, moins de deux années plus tard, le 31 mai 1964. Depuis un an et demi, sur ce blog, nous marchons du nord au sud sur l'assiette de l'ancienne voie, en rêvant des trains-trottinettes, des caboteurs et autres autorails qui l'arpentaient jadis, sans jamais rouler bien vite.

Précédemment, nous avons atteint le site de l'ancienne gare de Beaumont, dont il ne subsiste plus aucun vestige depuis la démolition du bâtiment voyageurs il y a plus de vingt ans et, plus récemment, l'aménagement d'un parking pour les utilisateurs du RAVeL 109/2. Si chaque été qui s'achève amène désormais sur le sentier son lot de marcheurs et de cyclotouristes, rares sont-ils à savoir vraiment où ils mettent les pieds, ou les roues. Savent-ils qu'à une époque pas si lointaine, celle de leurs arrière-grands-parents peut-être, voyager en train était encore un événement, un privilège parfois, quand ce n'était une routine pénible vers un dur labeur?

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solre-saint-géry,sncb,gare,train,ligne 109Quitter Beaumont, c'est entrer de plein pied dans la Botte du Hainaut, à quelques encâblures seulement de la frontière française. C'est oublier les villes et leur sophistication et se laisser surprendre par de vastes étendues agricoles ou boisées. C'est voir le monde comme il était avant, à quelques détails près, rythmé par la nature et le vent. Muettes sous la ronce, de petites pierres de teinte et de calibre familiers rappellent à elles seules l'ancienne affectation du chemin: sur ce ballast, pardi, roulaient autrefois des trains!

Sur le bitume qui aujourd'hui recouvre l'assiette de la voie, des enfants insouciants s'emploient à des jeux divers. Leurs parents se reposent à l'intérieur des villas dernier cri fraîchement bâties sur la droite du sentier, ou veillent à la bonne tenue de leur jardin balbutiant. Cette nouvelle avancée de Beaumont, ce dernier élan citadin, tranche singulièrement avec le panorama champêtre, tout en nature, tout en verdure. Au loin, à l'est, les éoliennes de Barbençon moulinent mollement. Le silence revenu est propice à la contemplation.

La flore sauvage occulte les courbes du relief et, avec elles, l'idée qu'on peut se faire du défi relevé par les hommes qui bâtirent la voie aux alentours de 1880. Il leur fallut déplacer de grands volumes de terres, avec un outillage qui paraitrait rudimentaire aujourd'hui, pour établir une rampe de seize pour mille, un rapport non négligeable en termes ferroviaires, surtout lorsque le train devait la gravir vers Beaumont. S'il ne reste aucune image de ce grand chantier oublié, on peut imaginer l'émoi qu'il suscita auprès des quelques fermiers du coin.

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solre-saint-géry,sncb,gare,train,ligne 109Plus loin, c'est le vallon creusé par la Hantes, un affluent de la Sambre, que la ligne 109 devait franchir. Un viaduc à sept arches fut construit. "Le grand pont", comme le surnommaient affectueusement les gens du coin, subit-il les outrages des deux guerres? Toujours est-il qu'il a survécu et que le RAVeL l'emprunte  aujourd'hui, donnant à l'usager faible l'impression d'avoir atteint la cîme des arbres, le toit du monde. Il semblerait pourtant qu'il fut un temps, il y a un siècle de ça, où la Hantes n'avait pas à se cacher dans un massif arboré!

Après le grand pont, il ne faut guère cinq cent mètres pour aboutir à hauteur de l'ancienne gare de Solre-Saint-Géry. A l'ouverture de la section de ligne entre Beaumont et Froidchapelle, le 1er mars 1882, les installations de ce qui n'était qu'une halte rurale de l'Etat belge se limitaient à un vieux wagon en bois déclassé converti en abri de fortune pour le chef de gare, son petit matériel et les quelques rares voyageurs. Ce n'est que vers 1890 qu'on érigea la gare qui, dans les gabarits de l'époque, s'assimilait à un "petit bâtiment de recette avec salle d'attente"(1). A cet égard, les anciennes gares de Solre-Saint-Géry et de Bastogne-Nord (ligne 163) faisaient partie d'une série de vingt édifices devant désormais équiper les haltes rurales.

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solre-saint-géry,sncb,gare,train,ligne 109Outre son petit trafic voyageurs, la gare voyait passer dans sa cour à marchandises des cuirs, de la toile bleue et des cuvelles en bois pour machines à laver, produits par les petites fabriques et artisans locaux, sans oublier le transport des sacs postaux, du bétail et de denrées diverses. Etant donné le caractère rural du lieu, on peut affirmer avec certitude que la gare occupa, pendant un demi-siècle au moins, un rôle capital dans la vie et le développement du village et dans le coeur de ses habitants.

Le déclin du rail à Solre-Saint-Géry, comme ailleurs sur la ligne 109, s'amorça dès les lendemains de la Deuxième guerre mondiale. L'avènement de la voiture, de l'autobus, du camion, plus aptes à manoeuvrer jusqu'au coeur des villages, et le manque d'investissements de la SNCB sonnèrent le glas des circulations ferroviaires jusqu'à leur arrêt complet fin mai 1964. La voie fut déferrée en 1971 et la gare, privée de sa raison d'être, dépérit jusqu'à en devenir une ruine.

solre-saint-géry,sncb,gare,train,ligne 109Heureusement, un couple d'amoureux de la nature a trouvé dans la vieille gare rurale un espace à la mesure de leurs petites ambitions. C'est en 2001 qu'ils en ont fait l'acquisition, la promettant à la fabrication de jus de pomme bio! Le temps aidant, ils l'ont restaurée afin de lui rendre sa superbe. Le RAVeL aidant, on imaginerait presque les autorails d'antan la caresser à faible allure, au soleil couchant. Et l'on regrette presque qu'ils aient choisi de poser, en juin 2011, une vieille voiture M2 toute taguée aux abords du potager. C'est kitsch, mais c'est comme ça!

Avec l'été qui s'achève, l'ancienne gare de Solre-Saint-Géry a oublié un peu plus encore son passé ferroviaire. Elle s'inscrit désormais dans le cadre naturel dont elle tranchait encore il y a un siècle d'ici, quand les engins de feu et de suie souillaient la cîme des arbres. Si on n'arrivait jamais bien vite à Solre-Saint-Géry, que dire alors des herbes du jardin poussant désormais, entre deux balises, lentement, tranquillement, à l'abri du temps?

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(1) DE BOT, Hugo, Architecture des gares en Belgique: Tome I 1835-1914, Turnhout: Brepols, 2002.

[Remerciements à l'Office du Tourisme de Beaumont pour les scans d'anciennes cartes postales du "grand pont" et de la gare de Solre-Saint-Géry, et pour le scan de la photo de la gare en ruine.]

[ILLUSTRATIONS - Photos prises sur le RAVeL 109/2 entre Beaumont et la gare de Solre-Saint-Géry les 1er et 2 septembre 2012. On reconnaîtra sur les deuxièmes et troisièmes photos le viaduc ferroviaire à sept arches, dont on voit qu'il domine aujourd'hui une arborescence fournie, à l'opposé de ce que la carte postale du même pont laisse deviner, il y a un siècle. En dessous de cette carte postale se trouve une photo donnant une vue d'ensemble du site de l'ancienne gare de Solre-Saint-Géry aujourd'hui, avec notamment la vieille voiture M2 bien taguée que le propriétaire de la gare a fait poser sur un coupon de rail, le long de son potager, début juin 2011.]