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30/04/2017

Le seul murmure à Robechies

[Vingt-et-unième article d’une série de vingt-quatre consacrée à l’ancienne ligne 109 (Mons-Chimay). Nous nous sommes élancés de la défunte gare latérale de Mons et avons marqué les arrêts de Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée, BeaumontSolre-Saint-Géry, Sivry, Rance et Froidchapelle]

 

ligne 109,sncb,gare,robechies,trainEn quittant la rue de la Station à Froidchapelle par le RAVeL de l’ancienne ligne 109, le marcheur d’aujourd’hui doit enclencher le mode longue distance s’il souhaite atteindre la prochaine gare, ou ce qu’il en reste, a fortiori s’il souhaite revenir au point de départ en fin de parcours. Robechies se situe en effet à un peu moins de neuf kilomètres, et y parvenir exigera qu’on accepte la solitude et une connexion réseau au mieux aléatoire.

Les premières centaines de mètres sont trompeuses : sur la gauche du chemin, quelques habitations paisibles çà et là, même à bonne distance, tranchent encore gaiement avec la crète arborée qui grossit déjà du côté droit. Un peu plus loin, mais toujours à gauche, une voiture invisible glisse sereinement, derrière le talus, sur une voirie bien asphaltée. A cet endroit, le dernier avant longtemps, la civilisation, même éparse, se veut rassurante.

En fait, un sentiment semblable habitait le machiniste, le conducteur, jadis, quand il lançait, ici, sa locomotive, son autorail, vers Chimay…

C’est qu’à bien y compter, seuls six chemins étroits, de plus en plus menus, coupaient l’ancienne voie unique jusqu’à Robechies…

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Une incroyable promenade verte commence entre des arbres peut-être centenaires, ceux de la forêt domaniale de l’ancienne principauté de Chimay. Monotone, monochrome ? Tout est une question de perspective car, avec chaque dizaine de pas, des nuances tant sonores que visuelles apparaissent, inquiétantes, jusqu’à réveiller de vieux instincts…

… qui étaient ceux aussi du machiniste vétéran, du conducteur expérimenté, lorsque le foyer, le réservoir, presque vides, presque secs, annonçaient une fin de parcours incertaine…

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Dans ce coin très reculé de Belgique, à l’extrémité sud-ouest de son grand réseau ferré d’antan, la couleur du ciel ne se devine plus guère au-delà des très hautes branches. Si seul, si loin, on entend tout, du battement étouffé de ses propres pas au craquement inattendu du bois entre deux arbres qui se frottent. De petits rongeurs observent, tapis ou terrés, ce grand bipède en transit, foulant le sentier où manqueront toujours les traverses qui tenaient les deux files de rails à bonne distance.  

Des trains sont tombés en détresse, ici, il y a longtemps, à la nuit tombée. Et notamment ce petit autorail de type 554 conduit par Henri Scaillet, sur les traces duquel je me suis lancé dans cette histoire. Malgré la petite ligne de téléphone plantée le long de la voie, combien de temps, et dans quel froid, a-t-il fallu attendre le secours, immobile au milieu de la forêt lugubre et sa faune silencieuse ?

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C’est donc de manière un peu inattendue que s’ouvre, un peu plus loin, au Bois Robert, une clairière assez vaste parcourue par un chemin timide coupant l’ancienne ligne ferrée en légère diagonale. Une maisonnette du vieux chemin de fer, rénovée puis délaissée, se dresse dans un coin. Pour notre machiniste en détresse, le salut pouvait-il venir de son occupant, camarade du rail, piqueur de son état, habitant au point culminant de la ligne ? La forêt protégeant ses mystères, il ne reste aucun souvenir de pareille mésaventure…

Mais ce n’est qu’une clairière dans la forêt, et il faut reprendre la marche sous des arbres s’entrelaçant, formant un instant encore une voûte épaisse, sommant la fin du jour. Le seul murmure reste celui du feuillage remué par le vent, là-haut. Au bout de ce tunnel arboré, long de plusieurs hectomètres, on peut s’asseoir un moment, au lieu-dit de La Bouloye, et regarder filer un rare cycliste, seule autre âme en vue depuis une heure au moins, épousant sans le savoir la trajectoire exacte des autorails d’antan.

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Alors, l’issue est proche car on distingue désormais, d’abord vaguement puis sûrement, la griffe sonore des circulations automobiles sur la nationale vers Chimay. Depuis juin 2016, une élégante passerelle permet au RAVeL de l’enjamber là où, pendant de longues années, le fil de la ligne 109 a été interrompu. C’est que l’ancien pont ferroviaire a été démoli il y a longtemps; déjà en très mauvais état avant les dernières circulations de trains, en 1964, il n’a fait que précipiter l’extinction de la ligne…

Dans le prolongement de la passerelle, on entre dans Robechies, un village décidément perdu qui eut jadis sa gare. Du bâtiment voyageurs, il ne reste pour ainsi dire rien, sinon la ruine d’une aile basse aux murs éventrés, au toit déchu, éclatée par la flore poussant en son sein. Il ne reste de l’arrêt du train que l’écho impuissant d’une conscience qui s’éteint, avec chaque année qui défile, avec chaque décès d’un aîné.

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Et donc, comme à mon habitude, je me suis assis là où je pouvais, en gare de Robechies. De l’autre côté de la rue, un grand chien a aboyé avec force, comme pour me chasser, comme pour me rappeler que les voyageurs, même en détresse, y sont désormais interdits. J’ai voulu lui répondre, en aboyant moi aussi, que j’en serais le seul juge. Mais d’autres ont jugé avant moi, en fuyant les campagnes, en achetant une voiture ou trois, en se fichant des histoires anciennes.

En arrivant à Robechies, le seul murmure est celui d’une bourrasque balayant sans état d’âme l’espace et le temps, et, avec eux, le souvenir des derniers trains…

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31/03/2017

Ritournelle à Froidchapelle

[Vingtième d’une série de vingt-quatre regards sur l’ancienne ligne 109, une ligne méconnue et mal aimée qui reliait jadis Mons à Chimay. Parti à pied de Mons gare latérale, je me suis arrêté – comme les trains d’autrefois – à Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée, BeaumontSolre-Saint-Géry, Sivry et Rance.]

 

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[L'ancien bâtiment voyageurs de la gare de Froidchapelle, amputé de son annexe, photographié le 6 mars 2013, avec, plus loin sur le RAVeL, l'ancienne maison du garde-barrières.]

Il faut peu de temps pour aller, même à pied, de Rance à Froidchapelle. Le sentier forestier qui relie désormais les deux anciennes gares se souvient à peine des trains qui l’arpentaient jadis. Il n’y a plus guère qu’en été, par vent chaud, qu’on croirait entendre arriver, au loin, la dernière locomotive du jour avec ses vapeurs haletantes. Ou humer le parfum âcre de tiges sèches fumées par une escarbille… Sur ce sentier morne et froid l’hiver, on ne devine pas l’empreinte du temps, l’écho des vies d’avant, la voix des gens d’ici. Les arbres se taisent… Et pourtant.

***

ligne 109,froidchapelle,train,gare,sncbTrottez, chevaux de Froidchapelle

Trottez plus vite encore vers la gare

Avant que le chef Queneau rappelle

Qu’à sept heures il sera déjà trop tard

 

Il trotte dans ma tête un air étrange, imaginaire, imaginé au son des sabots et des roues qui claquaient sur le chemin. Je me tiens devant le Café de la gare, plus d’un demi-siècle après le dernier train. Ce même bistrot qui existait déjà du temps où les marchands du coin venaient à la gare charger leur bois au terme d’une course folle, la charrette et l’attelage éprouvés. Et où on aimait sans doute râler le lendemain, au terme d’un retour forcé, contre tant d’intransigeance.

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Ce Café de la gare, un temps appelé « Au Lion Belge », est aimé des gens du coin. Quoi de plus normal puisqu’il entretient à sa façon le souvenir de leurs aïeux, ceux-là même qui venaient ici jadis peser leur charrette sur la bascule publique devant le bistrot. A l’intérieur, d’ailleurs, des images d’un autre temps ornent la salle étroite. Elles montrent, dans une ambiance bon enfant, la gare en activité, il y a longtemps, quand venait le train pour Chimay. Assis, j’ai donc commandé une Chimay bleue, et je laisse monter la nostalgie…

***

Quand j’ai regardé par la fenêtre, il était onze heures moins quatre, un matin de 1930, lorsqu’est entrée en gare une Type 16 fumante tirant trois voitures et un fourgon. Pour quatre ou cinq francs seulement, j’aurais pu embarquer vers la principauté. Mais il me tardait trop d’apercevoir Monsieur Queneau, le chef de gare trop carré, à la mine sévère, vociférer à l’encontre d’un gamin un peu turbulent… et puis, le train parti, les hommes à moustache charger des hourettes sur les wagons dans la cour à marchandises, les bras en cadence. J’ai repris une gorgée, émerveillé.

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Puis, quand j’ai regardé par la fenêtre, il était déjà quatorze heures trois, un après-midi de mai 1958, lorsqu’est entré en gare l’autorail conduit par Henri Scaillet. A vrai dire, je l’attendais et, pour quinze ou vingt francs seulement, j’aurais pu l’accompagner à Chimay. Mais j’étais fasciné par l’état des lieux, par l’étau du destin sur cette gare amoindrie, presque anesthésiée, déjà privée d’une bonne part d’activité. Très fiers, des camions et peut-être un bus ont traversé les rails en une parade sinistre. Dans la mousse nappant mon verre, j’ai ressenti l’amertume.

Puis, quand j’ai regardé la porte du café, il était déjà vingt heures, aujourd’hui, lorsqu’est entré un homme grand et droit, en képi, habillé du gris de l’accompagnateur SNCB. Il m’a tendu un cahier bien illustré qui pourrait tout m’expliquer. Et là, sur les murs du bistrot, les images jaunies de la gare d’autrefois se sont animées ! Allez penser… Les trains y figurant se sont remis à rouler en une parade enchantée. Et dehors, par la fenêtre, à l’issue d’un dernier verre, il m’a semblé que les rails étaient revenus, et qu’un nouvel autorail stationnait devant la gare, dans lequel est remonté l’accompagnateur comme s’il ne l’avait jamais vraiment quitté…   

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[L'ancien bâtiment voyageurs, photographié à contre-jour le 13 juin 2009...]

***

Avant de quitter le Café, j’ai regardé une dernière fois par la fenêtre. Il était déjà seize heures vingt, demain ou le mois prochain, et je me suis vu, moi, sac sur le dos, marcher sur le chemin jadis ferré des trains pour Chimay, passer la maisonnette de l’ancien garde-barrières et m’enfoncer dans la forêt. Les arbres se taisaient toujours, mais il trottait dans ma tête un air de fête, imaginaire et imaginé, celui d’une ritournelle à Froidchapelle…

 

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[Remerciements éternels à Nicolas Marlier pour son devoir de mémoire, son partage, sa sympathie.]

[Note aux historiens : Cet article est une évocation allégorique de la gare de Froidchapelle, dans laquelle j’ai pris quelques raccourcis historiques. Il n’est absolument pas prouvé, par exemple, que le chef de gare Queneau, qui y était actif dans l'entre-deux-guerres, était encore en poste en 1930…]

29/09/2013

Infusion d'histoire à Bastogne-Sud

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sncb,gare,train,bastogne-sud,ligne 163,ligne 164Cela fait vingt ans qu'on ne vient plus en train à Bastogne-Sud. Les petits autorails qui reliaient autrefois la gare à celle de Libramont ont été remplacés par des bus à l'indice presque identique. S'ils ne vont guère plus vite que leurs ancêtres sur rails, les bus n'en sont pas moins ingrats. Avec un toupet incroyable, ils ne marquent l'arrêt devant la gare qu'après en avoir fait le tour, après l'avoir cernée, comme pour mieux la narguer.

Rien, toutefois, n'est perdu pour le train à Bastogne. La ville, la région et même le Grand-Duché voisin souhaitent le retour du chemin de fer en ces contrées. A la lumière des prévisions démographiques et des impératifs de mobilité, la réhabilitation des anciennes lignes 163 et 164 aurait tout son sens. Bastogne-Sud serait la charnière centrale d'une liaison interrégions entre Wiltz (L) et Libramont.

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sncb,gare,train,bastogne-sud,ligne 163,ligne 164Ne fut-ce que par son rôle lors des deux guerres, la gare de Bastogne-Sud mérite une reconnaissance émue de sa valeur patrimoniale. L'occupant allemand en avait fait une place forte dans l'acheminement des troupes et du matériel vers le front. C'était du temps où les lignes 163 et 163a permettaient de traverser la Belgique d'est en ouest, de Lommersweiler à Muno.

Par son histoire récente, infusée de surréalisme, la gare s'est inscrite davantage encore dans cette belgitude qui nous définit. Comment ne pas sourire, comment ne pas aimer viscéralement cette gare où, pendant onze ans, les chemins de fer ont maintenu le guichet ouvert, mais pas la circulation des trains? Radieuse sous le soleil d'été, elle s'admire en marchant lentement, à 360 degrés, avec respect et fierté.

Aujourd'hui, la gare abrite un étrange commerce. Il parait que le lait d'ânesse a des vertus curatives et cosmétiques indéniables. Il faudra que j'essaie le jour où je reviendrai à Bastogne-Sud pour m'assurer que l'édifice reste perfusé de bienveillance. J'espère seulement que ce jour-là, gavé de lait ou non, je pourrai m'asseoir sur le quai, un peu ému, le long des rails revenus.

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises en gare de Bastogne-Sud le 30 août 2013. On notera, tout en haut, la largeur de terrain derrière la gare: il devait y avoir ici un faisceau de voies appréciable! Ensuite, photo du bus 163a devant la gare de Libramont: c'est lui qui m'a emmené à Bastogne-Sud et m'y a repris. En regardant les trois dernières photos, on se dira que, malgré deux décennies sans trains, la gare de Bastogne-Sud a gardé sa splendeur; le temps n'est-il toutefois pas venu de lui rendre sa fonction première?]

 

30/11/2012

Rouge et vert de Rance

[Dix-neuvième volet d'un parcours en vingt-quatre articles au sujet de l'ancienne ligne 109, qui reliait autrefois Mons à Chimay. Nous avons marqué l'arrêt là où il le fallait, à savoir à Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée, Beaumont, Solre-Saint-Géry et Sivry.]

rance,gare,sncb,train,ligne 109Rance est la terre des sabotiers, des miliciens-forestiers et de tant d'autres petits métiers oubliés ou presque. Outre le bois, c'est le marbre qui a bâti son aura, puisqu'il s'est exporté par-delà ses frontières au fil des ans en suivant les chemins, les routes et les rails de campagne. Si son exploitation est devenue confidentielle, ce matériau noble reste intimement lié à l'histoire, à la vie et aux savoirs des gens du lieu. Il faut prendre le temps de s'y rendre, car Rance ne laissera de marbre que si on pense y trouver des palais de pierre rouge!

Sans y avoir révolutionné la vie des habitants autant qu'en d'autres villages de Wallonie, le chemin de fer a ouvert de nouveaux horizons et amené une certaine prospérité à Rance. Si le Rouge de Rance, comme on appelait le marbre du coin, n'a pas attendu le train pour s'en aller orner Versailles ou le Louvre, il a profité de sa vitesse et de sa puissance pur se poser plus vite partout. Le chemin de fer, dès 1882, a permis un gain de temps et de tonnage substantiel par rapport au transport hippomobile et fluvial. Mais ce mariage de raison n'a vécu qu'un temps, fort court finalement, avant que ne vrombissent les premiers camions et que ne s'éteignent les carrières de marbre, dès 1950.

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rance,gare,sncb,train,ligne 109En fait, davantage que le Rouge, c'est du vert dont le chemin de fer s'est servi à Rance. Henri Scaillet (1), qui a conduit les autorails sur la ligne dès octobre 1952, se souvenait que la gare de Rance était toujours équipée à l'époque d'une "cour à bois fort spacieuse et bien fréquentée... où subsistait un trafic marchandises assez soutenu et constitué par les grumes débitées par la scierie située à la sortie de la gare côté Chimay.". La SNCB y faisait d'ailleurs son marché de traverses, de billes de chemin de fer, avant de les emmener vers un chantier de créosotage (2).

Moins de douze années plus tard, en 1964, la gare de Rance fermait en même temps que le trafic voyageurs sur la moitié sud de la ligne 109 (Lobbes-Chimay). Ce n'était guère une surprise dans un contexte politique anti-rail, où les gouvernments successifs avaient décidé de fermer les petites lignes de chemin de fer et d'encourager l'utilisation massive de la voiture privée, de l'autobus et du camion. Le pétrole, l'essence étaient bon marché; l'or vert de Rance, son bois, s'évacuait désormais grâce à l'or noir venu d'un autre continent! Les rails de Rance, rouges de honte, ont été retirés en 1971.

Aujourd'hui, l'assiette de l'ancienne voie est devenue un RAVeL reliant Thuin à Chimay. Au départ de l'ancienne gare de Sivry, le sentier s'élance à travers bois, là où le silence est roi. Plus qu'un bois, c'est une forêt dense qui encercle le promeneur, d'autant que la nature rectiligne du tracé, implacable, intimide. A l'endroit d'un ancien passage à niveau, au milieu de nulle part, s'ouvre une petite clairière toujours habitée par la maisonnette du garde-barrières. Celle-ci, restaurée, a la modernité froide, calculée: privée des rails, elle s'est fondue dans le lieu, le milieu où elle apparut incongrue un siècle plus tôt!

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rance,gare,sncb,train,ligne 109Qu'aurait-on ressenti, enfant d'alors, errant sur les rails de Rance, en percevant la première vibration, celle qui porte la certitude d'un train approchant? Qu'aurait-on ressenti, chaperon rouge ou vert, pris dans cette forêt immense, en cherchant le premier refuge, celui qui protègerait de la machine déferlante? Qu'aurait-on ressenti, garnement démasqué, revenu à la gare penaud, en fuyant le regard des gens, ceux qui toisent, accusent et puis colportent?

Aujourd'hui, la gare n'est plus gare. Elle en gardé la forme et le volume, mais elle abrite désormais des familles dont aucune n'a connu l'apogée du rail, du Rouge ou du vert à Rance. Avec la maisonnette de l'autre côté de l'ancien passage à niveau, elle rappelle toutefois, telle un phare éteint, les passages d'antan, les vapeurs du passé et leurs petits dangers. Qu'aurait-on ressenti, dernier voyageur en gare, pris d'une nostalgie infinie, en montant dans le dernier train, celui qui, rouge de honte, vert de rage, s'en est allé à jamais?

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31/10/2012

Microcosme à Sivry-Gare

[Dix-huitième étape d'un parcours en vingt-quatre articles consacré à l'ancienne ligne 109, qui reliait autrefois Mons à la Thudinie et à la Botte du Hainaut jusqu'à Chimay. Nous arrivons à présent à Sivry, après des arrêts à Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée, Beaumont et Solre-Saint-Géry.]

sivry,gare,ligne 109,train,sncbOn peut affirmer, sans user d'hyperbole, que le site de la vieille gare de Sivry est une des plus belles reliques du chemin de fer à l'ancienne en Belgique. On peut venir et revenir, au fil des ans, et y trouver le même tableau harmonieux, la même image délicieuse, d'édifices désuets plantés dans une flore débordante. Avant le train, il n'y avait rien. Celui-ci reparti, il reste, ô mystère, l'écho imperceptible mais assourdissant, l'aura invisible mais aveuglante, d'âmes qui viennent et s'en vont, le long des rails disparus, de Sivry à l'infini.

Il doit bien y avoir, dans l'immensité de l'univers, un petit coin reculé mais pas trop, d'où l'on pourrait voir, aujourd'hui encore, la gare en action. A cent trenteannées-lumière d'ici, là-haut très haut, on pourrait, avec un bon télescope, guetter l'arrivée du tout premier train à Sivry, en 1882. A soixante années-lumières d'ici, c'est même Henri Scaillet qu'on pourrait apercevoir aux commandes d'un autorail revenu de Chimay. A quarante-huit années-lumière, le tout dernier train; à quarante-et-une, l'enlèvement des rails... Tout ça est théoriquement possible mais on peut se demander qui, à une telle distance, voudrait se passionner pour la gare de Sivry et son passé. A l'échelle du cosmos, elle n'est, au mieux, que l'infime détail d'une poussière...

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sivry,gare,ligne 109,train,sncbCes choses-là, celles de l'infiniment grand et du rapport qui existe entre la lumière et le temps, on les apprend sans doute aux enfants qui visitent le petit planétarium situé dans la cour de l'ancienne gare. Depuis 1995, en effet, celle-ci a été reconvertie en Centre de dépaysement et de plein air de la Commuanuté française. Au fil des voyages scolaires qui y sont organisés d'une année à l'autre, ce sont des milliers d'enfants qu'on initie aux rudiments de la météorologie ou de l'écologie. On parie qu'ils sont nombreux, une fois revenus chez eux, à se souvenir des quatre anciennes voitures L garées le long de l'ancien quai?

Mais si la science évolue et que les techniques d'observation se raffinent, il ne faut pas oublier que le temps passe et que le souvenir des trains de Sivry décline. Les cimetières du coin ont offert le repos éternel à celles et ceux qui ont vu s'ériger un nouveau quartier, celui de Sivry-Gare, quelque temps avant l'arrivée de la toute première locomotive. Ils abritent sans doute aussi les derniers d'entre elles et eux à avoir emprunté la calèche qui menait les voyageurs de la gare au centre du village à travers le Bois de Martinsart. Est-il encore quelqu'un qui se souvienne des vociférations du curé du Sivry jurant, dans les années 1950, avec une mauvaise foi certaine pour d'aucuns, que l'autobus serait moins rentable que le train entre Lobbes et Chimay? Est-il encore quelqu'un qui ait vu les commis charger les bobines et autres produits du bois dans la cour à marchandises de ce qui fut une gare placide mais prospère?

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sivry,gare,ligne 109,train,sncbAvec chaque hiver humide, les vieilles voitures L se dégradent un peu plus. Leur caisse rouille inexorablement; leur livrée verte s'effrite et laisse voir des flancs rongés jusqu'au dernier degré. On aurait tort de s'en émouvoir, car c'est là l'oeuvre imperceptible mais manifeste du temps, auquel n'échappe nul être et nulle chose. On aurait tort de s'en émouvoir, car quelle plus belle fin pourrait-on réserver à ces glorieuses ancêtres qu'un arrêt éternel en gare, à Sivry de surcroît, pour le regard des enfants?

Car il nous faudrait sans doute retomber en enfance, à des années-lumière de ce que nous sommes devenus, pour espérer entendre encore l'écho de la calèche qui s'éloigne, de la locomotive qui s'ébranle, du curé qui exhorte les fidèles à voyager en train. Il nous faudrait retomber en enfance pour oser chercher dans le petit biotope, dans le microcosme de Sivry, cette particule élémentaire, ce petit boson, qui permettrait de lire l'avenir de la vieille gare et de dire si, longtemps encore, elle restera la plus belle relique de la ligne 109.

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises à Sivry-Gare le 13 juin 2009, le 11 novembre 2009 et le 2 septembre 2012. Sivry était une gare de 3ème catégorie.]