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28/11/2016

[MDG] Antananarivo, la gare oubliée

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Dans le Café de la Gare, Fanja a vite remarqué mon manège. « Vous aimez les trains ? ». J’ai acquiescé, en précisant que j’aimais peut-être plus les gares que les trains. Avec un sourire et beaucoup de douceur, comme si elle avait peur de me décevoir, elle m’a expliqué que le dernier train voyageurs était passé il y a plus de quarante ans. « C’est dommage, », a-t-elle ajouté, « car moi aussi j’aime les trains. ».

madagascar,antananarivo,gare,trainLa gare d’Antananarivo, capitale de Madagascar, est située au bout de l’avenue de l’Indépendance dont elle est assurément le plus bel édifice. Dans un pays qui ne cesse de s’appauvrir, où le service public finit de disparaître, les seuls trains qui roulent encore ici sont ceux qui acheminent marchandises et carburants vers Antsirabe, au sud, ou le rivage nord-est.

Avant de m’attabler, j’ai inspecté le Café de la Gare, sur les murs duquel figurent plusieurs représentations des trains d’antan. Sur la terrasse, tout près des voies, un très vieux wagon accueille désormais les toilettes, aménagées avec élégance. Sur sa droite, au-delà de la barrière, de petits accouplements de wagons citernes ne semblent plus attendre le départ.

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madagascar,antananarivo,gare,trainA la nuit tombée, on m’a servi un steak de zébu et des frites. Un vrombissement certain m’a détourné de la conversation que j’avais avec un collègue burkinabé. Je ne me suis pas levé et je n’ai rien vu, sinon le phare très brillant d’une locomotive inconnue défilant lentement derrière une fenêtre et puis l’autre dans le fond de la salle. Pour moi, l’espace d’un court instant, la gare a vécu.

Fanja m’a encore appris qu’on avait fait rouler une micheline pour les touristes jusqu’il y a quelques années. Mais ça aussi, c’est fini. En sortant de la gare, en prenant la mesure de ces hordes de jeunes Malgaches au visage grave vivant du commerce à la sauvette, je me suis dit qu’ils n’avaient sans doute jamais connu le train et que, pour eux, Antananarivo était une gare oubliée…

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises aux alentours de la gare d'Antananarivo (Madagascar) les 15 et 17 novembre 2016.]

03/11/2015

[F] Forcer les choix à Mulhouse

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mulhouse,gare,train,train-tram,sncf,terLe lecteur régulier de ce blog pourrait penser qu'il est la vitrine d'un interminable voyageur intérieur, intime même, et il aurait sans doute raison. C'est ce que je me disais, attablé au "Grand Comptoir", le bar-brasserie de la gare de Mulhouse [F], une heure avant de reprendre le Vauban. Tant qu'il y aura des rails, il y aura de nouveaux coins à découvrir. 

Au fond, je connais si peu des gares que je visite, et cette frustration me pousse à la boulimie. En rédigeant ces lignes, j'épingle désormais Mulhouse au tableau de chasse, déjà fourni. Mais malgré 48 heures en ses murs ou aux abords immédiats, elle restera une étrangère. A moins de l'habiter, je ne devinerai jamais ses mystères, ses rythmes, ses humeurs. Alors, fuyons?

Le pire, évidemment, c'est que comme toutes les autres, elle a ouvert de nouvelles brèches dans mon ignorance. Ces petits TER Alsace qui filaient vers Kurth ou Belfort, ne passent-ils donc pas par des contrées insoupçonnées, ponctuées de petites gares admirables? A l'évidence, la vie est bien trop courte pour prétendre les visiter toutes, partout, dans tous les pays! Le temps, les distances, l'argent aussi, devront choisir pour moi.

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mulhouse,gare,train,train-tram,sncf,terAlors, tant qu'à bourlinguer malin, retenons de Mulhouse qu'elle est une jolie ville de province et que l'animation de sa gare en est le reflet. Au départ de cette dernière, un petit maillage de bus et de trams dessert tant le centre que les quartiers excentrés, avec simplicité et efficacité. Sur les grands rails, l'offre est tant internationale que très locale, avec de très grands TGV et de tout petits autorails.

En rentrant au pays, retenons surtout de Mulhouse son train-tram, bleu comme les TER, qui joue le tram en ville puis croise les TGV en filant vers Thann-Saint-Jacques. C'est génial, pas cher et flexible: qu'on se le dise à Liège, dans le Limbourg et partout chez nous où l'on voudrait enlever des rails. La vérité est là: pour aller de l'avant, il faut parfois forcer les choix...

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises à Mulhouse les 26, 27 et 28 août 2015. Sur la photo ci-dessus, un train-tram revenu de Thann-Saint-Jacques arrive devant la gare, où il marquera un arrêt d'une quinzaine de minutes avant d'assurer le service suivant. Sur la grande photo tout au-dessus, un train-tram bleu et un tram jaune attendent tous les deux un départ devant la gare de Mulhouse.]

29/08/2015

[CA] Ottawa pour rien

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ottawa,viarail,gare,trainJe n'ai rien de bien à raconter d'une heure épuisée, les yeux à moitié fermés, devant la gare d'Ottawa. Je m'y suis rendu par compulsion, parce que c'est que j'aime faire, au terme de dix jours d'un dur labeur canadien, juste avant de rentrer au pays. Je n'avais rien à y faire, pas de train à prendre, personne à déposer ou rencontrer. Je voulais juste voir la gare et la sentir vivre un peu.

A sa décharge, l'endroit est un vrai chantier. C'est que la capitale canadienne réfléchit à une autre mobilité. Rue Slater, j'ai attendu qu'un 96 se dégage de l'impressionnant cortège de bus rouges et blancs d'OC Transpo. Assis, transpirant, j'ai observé les circulations de l'Amérique du Nord, où l'automobile reste décidément souveraine, où le SUV est une norme dans un tissu urbain assez dilaté.

La gare d'Ottawa, inaugurée en 1966, a la forme et l'apparence d'un terminal aéroportuaire. Deux parkings flanquent le bâtiment voyageurs, dont l'aménagement est purement fonctionnel et aseptisé. On n'accède aux quais qu'en possession d'un titre de transport, à présenter suite à l'annonce de l'arrivée du train concerné, comme chez nous il y a une vingtaine d'années.

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Frustré par cette expérience tronquée, j'ai attrapé une brochure vantant les itinéraires de Via Rail. J'ai appris qu'au Canada, les trains avaient tous un nom. J'ai compris qu'ici, au regard des distances, je ne pourrais jamais marcher d'une gare à l'autre. J'aurais aimé avoir le temps d'un petit aller-retour vers Smiths Falls, voire d'un long trajet vers Churchill et les forêts boréales.

Je m'en suis allé en longeant l'improbable rangée de taxis attendant des voyageurs absents. Masquée par une végétation navrée, la boîte de béton et d'acier m'a laissé indifférent. Et dire qu'on a primé son architecture! Alors, en repartant vers le centre-ville, je me suis figuré l'ancienne gare de l'Union dans les années cinquante, lorsque les trains hurlants longeaient encore le canal Rideau, s'arrêtaient, puis repartaient en traversant le pont Alexandra vers Gatineau et au-delà.

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[ILLUSTRATIONS - Les trois photos ont été prises à Ottawa le 27 juillet 2015. Tout en haut, la gare d'Ottawa telle qu'on peut la voir aujourd'hui. La tranchée bordée d'abris rouges est destinée à accueillir, à partir de 2017, une nouvelle ligne de train-tram. Sur la photo du milieu, on reconnait à gauche un côté de l'ancienne gare de l'Union (1912-1966) bordant le canal Rideau. Tout en bas, enfin, on distingue sur la droite le pont Alexandra qu'empruntaient, jusqu'en 1966, les trains vers Gatineau, ville québécoise située sur la rive opposée de la rivière des Outaouais, qui héberge notamment le Musée canadien de l'histoire dont on aperçoit les bâtiments à la gauche du pont.] 

30/06/2015

[MA] Ce qui ressort de Casa-Port

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gare,train,casablanca-port,casa-port,oncfAnita comprend. J'accompagnais cette jeune retraitée suédoise à la carrière remarquable pour une mission d'enquête de soixante heures à Casablanca. Bien entendu, il m'a fallu connaitre la gare et cela prend toujours un peu de temps. Mais Anita comprend, car ce n'est pas la première fois qu'elle suit un fou des gares. Alors, nous sommes arrivés tôt à Casa-Port un jeudi de mai, bien avant la navette pour l'aéroport. Elle s'est assise sur un banc, sur le quai, et m'a dit de faire ce que j'avais à faire. 

Casablanca est la capitale économique du Maroc. Une ville cent fois sortie de sa medina, au bord de l'Atlantique. Sept millions d'âmes fières de leurs traditions, accueillantes et méfiantes à la fois, car le péril vient toujours d'en haut, n'est-ce pas? Inch'Allah! Des trams très modernes qui filent vers Aïn Diab, des trains très français qui filent vers Salé Ville. Et donc des gares qui encaissent des flux croissants de navetteurs. Malgré l'infrastructure parfois précaire, le rail marocain commence à briller.

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gare,train,casablanca-port,casa-port,oncfAbdellah aussi comprend. J'ai croisé devant la gare ce jeune Berbère, étudiant en arts, photographe des plateaux, qui voulait me montrer l'Art nouveau. Il m'a bien dit qu'il lui paraissait étrange qu'on veuille photographier les gares, mais que ça pouvait se comprendre. Faut dire: il n'y a pas de trains à Ourzazate, aux portes du désert! Alors, poussé par Anita et par Abdellah, j'ai repris ce que j'avais entamé il y a cinq ans, à Casa-Voyageurs.

C'est qu'il y a deux grandes gares là-bas: Casa-Port en impasse, Casa-Voyageurs en transit. L'une moderne, lumineuse, fière vitrine pour la finance et le tourisme. L'autre austère, organisée, populaire, qui témoigne tellement plus des réalités du pays. Un autre royaume où l'on craint les islamistes, où le chômage des jeunes tempère l'espoir d'un avenir flatteur. A Casablanca, comme ailleurs, les gares reflètent l'âme d'un peuple, ses idées, ses tourments...

Alors, j'espère que vous comprendrez. En invité surveillé, je n'ai pris que quelques clichés à Casa-Port. Je n'ai pas voulu exciter militaires ou vigiles. J'ai déjoué, préférant saisir le lieu, le comprendre, l'observer. Un jour peut-être, je reviendrai pour prendre - qui sait? - un train vers Kenitra ou Salé. Mais en attendant, ce qui ressort de Casa-Port, ce sont des trains oranges pas très vifs mais prometteurs, qui en appellent d'autres, venus de la côte.

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises en gare de Casa-Port le 28 mai 2015, sauf la photo prise devant la gare de Casa-Voyageurs le 25 mai 2010.]

09/07/2014

Après les bombes, les briques à Berlin-Nordbahnhof [D]

[Sept années ont passé depuis le lancement de ce blog. Je me souviens que c'est à Berlin-Hauptbahnhof [D] que j'ai puisé l'envie de parler des gares. Puisque l'occasion m'était donnée d'y retourner, je suis revenu sur mes pas et j'ai poursuivi, deux heures durant, ma petite exploration ferroviaire d'une ville à l'histoire dense, où la mémoire est un chantier permanent, sous terre et à ciel ouvert...]

train,gare,berlin-nordbahnhofCette fois-ci, je suis sorti de Hauptbahnhof, la gare centrale de Berlin, du côté nord. Avant de me lancer sur Invalidenstrasse, j'ai examiné les panneaux à l'infographie élaborée présentant aux passants l'énorme chantier, situé en contrebas à l'est. Là, bientôt, rouleront sous terre les rames de la nouvelle ligne S21. Hauptbahnhof, inaugurée en 2006, n'en finit pas de grandir. S-Bahn, trains régionaux, grandes lignes: la gare envoie du monde sur toutes les distances.

J'ai traversé devant la gare et pris à droite. En franchissant le canal, j'ai jeté un oeil sur Hamburger Bahnhof, une gare désormais égarée, sans voies, statufiée. Une gare-monument, jolie même si elle se cache, mais qui ne souvient plus du temps où y embarquaient les voyageurs pour Hambourg. train,gare,berlin-nordbahnhofSerait-il déjà question de fantômes, de marques laissées par des âmes évaporées? Un peu plus loin, il est apparu, entre deux bulldozers, qu'on posait de nouveaux rails sur Invalidenstrasse. Les pieds dans la poussière, je me suis dit que les trams à venir la rendraient sans doute moins... invalidante!

Puis je suis arrivé à Berlin-Nordbahnhof, que j'avais choisie trop légèrement, juste parce que c'était, sur la carte, une autre bahnhof. J'y ai trouvé beaucoup de matière, énormément d'histoire à fleur de peau, et puis des sentiments forts. Résumer ma visite est un exercice injuste, alors je n'essaierai pas. A Berlin-Nordbahnhof, l'histoire des vies passées dépasse l'Histoire et ses débordements: aux dates, aux faits, aux actes de guerre je préfère le récit des vies d'alors, avec train,gare,berlin-nordbahnhofleurs valeurs et leurs motivations.

C'est que le Mur est passé par ici, non pas pendant le guerre mais après. Après les bombes, les briques. Après le sang, la dictature. Sous terre, des stations ferment d'un jour à l'autre: celles reliant Berlin-Ouest à Berlin-Ouest mais en passant par l'Est. Par l'Est, où l'on équipe les quais de bunkers, où trois soldats armés guettent dans la pénombre le premier mouvement interdit. Pour que les soldats eux-mêmes ne fuient pas à l'Ouest, on les enferme dans le bunker. Il y a des pièges et l'ordre de tirer à vue. Dans ces stations fantômes, les métros passent au ralenti. Rares sont les voyageurs qui, derrière la fenêtre du compartiment, cherchent le regard d'un soldat ennemi, même en cage. Ce n'était au fond pas nécessaire; la liberté était déjà du côté de la lumière.

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Imaginez-vous la scène la prochaine fois que vous passez par Bruxelles-Congrès en train, le week-end, en regardant par la fenêtre. Imaginez sur les quais faiblement éclairés trois hommes sombres et sévères, patrouillant, fusils-mitrailleurs aux abois, capturant votre regard...

Cette image forte viendra à quiconque prend le temps de parcourir les couloirs de Nordbahnhof, celle qui de nom n'est plus aujourd'hui qu'une station de métro sur les lignes S1, S2 et S25. Sur les murs aussi sont décrites et richement illustrées les tentatives, réussies ou non, de ces Allemands de l'Est ayant cherché l'air libre à tout prix. Et il faut s'émouvoir du nettoyage des consciences, de l'amnésie orchestrée par la dictature, du cynisme de ceux qui ont voulu faire du souvenir de la liberté un crime.

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train,gare,berlin-nordbahnhofÉbranlé, je ne suis pas resté sous terre. En surface, avec à peine plus d'oxygène, je me suis dirigé à l'instinct. J'ai franchi la grille d'un parc, sachant que je pourrais y sentir le murmure d'un passé plus lointain, avant le Mur, avant les guerres, avec moins de sang. J'ai marché là où jadis s'élançaient les trains vers Szceczin. Il y avait ici une grande gare, avec des grands trains, avant les bombes. C'était Stettiner Bahnhof. Quand Stettin l'allemande est devenue Szceczin la polonaise, la gare - ou ce qu'il en restait - est devenue Nordbahnhof. 

J'ai marché un peu trop longtemps. Mais de chaque seconde qui me rapprochait de mon retour à Hauptbahnhof, j'ai voulu bâtir une éternité, une paix sans frontières, pour moi et pour tout le monde. Je me suis promis, en rentrant sous terre, de ne jamais prendre le train de l'oubli. A Berlin-Nordbahnhof, chaque vie a compté. Chaque vie était une brique dans le mur du souvenir, celui que j'ai longé en rentrant chez moi. 

 

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises à Berlin-Nordbahnhof le 23 mai 2014.]