Blogs DHNET.BE
DHNET.BE | Créer un Blog | Avertir le modérateur

10/03/2010

Rêves d'enfant à Fontaine-Valmont

[Ceci est la huitième étape d'un voyage en treize articles le long de la ligne 130A. Il y a quelques semaines, nous avons embarqué à Charleroi-Sud et sommes partis le long de la Sambre, avec arrêts à Marchienne-Zone, Landelies, Hourpes, Thuin et Lobbes, sans oublier une halte technique.]

Fontaine-Valmont1.jpg

Un jour, il y a très longtemps, Fontaine-Val et Fontaine-Mont devinrent Fontaine-Valmont. Peu d'habitants le savent, et ce n'est pas terriblement important. Ce qui l'est nettement plus, c'est l'énergie que déployait le petit Guy, un beau dimanche d'été en 1948, à sauter d'une traverse à l'autre sur la voie du train. "Viens!", lui dit son père, "on nous attend au village!". Quel espiègle enfant, quel arsouille!

Mais le petit Guy, né Guibert plutôt que Guidon, n'avait pas le pas pressé. Le village attendrait bien! C'est qu'au loin, déjà, on pouvait entendre le sifflement insistant du train et la promesse d'une scène fascinante lors de son arrivée en gare. Ces voyageurs qui débarquent, ces colis qu'on décharge, ces hommes en képis qui s'affairent! Du train, pourtant, Guy ne vit que l'imposante colonne de fumée âcre crachée par la locomotive, par-delà la cîme des arbres. Le père pressé, le village impatient et bientôt l'heure du coucher: le monde adulte était trop injuste!

Ce soir-là, dans son petit lit, Guy entendit d'autres trains rouler au loin. Il entendit leurs roues grincer dans la nuit fraîche, puis franchir la Sambre avant la gare, après la gare. Il entendit les trains siffler et les oiseaux crier. Il rêva de trains sur la Sambre, de bateaux sur les rails, de gares où l'on danse, d'hommes en képis et en queues-de-pie. Dans son rêve, Guy entendit les trains crier "Viens, on nous attend au village!". Il les suivit, d'une traverse à l'autre, en regardant les oiseaux cracher d'imposantes colonnes de fumée opaque. Guy entra en gare mais ne s'y arrêta pas, car le village n'attendrait pas!

Fontaine-Valmont4.jpg

Le lendemain, Guy aida son père dans le jardin sur la Sambre, entre le barrage et l'écluse. Il aimait raconter à ses petits camarades qu'il habitait une île. Imaginez donc! Et de ce jardin sur l'île, il pouvait alerter son père de l'approche des bateaux. Mais ce jour-là, il y a très longtemps, Guy lui demanda: "Papa, les trains vont-ils sur l'eau?". Souriant devant tant d'innocence, son père lui répondit: "Et puis tu me demanderas si les bateaux ont des jambes?". Si Guy n'apprit rien sur les trains ce jour-là, le monde adulte étant trop injuste, il comprit que c'est en rêve qu'on part le plus loin. 

Aujourd'hui, la gare de Fontaine-Valmont a disparu et les trains ne sifflent plus. Il ne reste que deux longs quais étroits faiblement équipés, faiblement occupés, qui nous rappellent que, comme les roues du train, la roue du temps grince et emporte au loin les souvenirs des voyages de l'enfance. Aujourd'hui, Guy est redevenu Guibert et ne revient plus guère à Fontaine-Valmont. Ce n'est pas terriblement important. Ce qui l'est nettement plus, c'est le regard attendri qu'il porte sur l'époque où il rêvait de bateaux sur les rails, de trains sur la Sambre...

Fontaine-Valmont2.jpgFontaine-Valmont3.jpg

[Remerciements à Christiane Mal pour le scan de la carte postale "Souvenir de Fontaine Valmont" et à Guibert Bodart pour avoir bien voulu prêter ses traits - et ses souvenirs - à cette évocation d'un lieu de son enfance. Retrouvez Guibert sur son blog, en commençant peut-être par ici.]

[Illustrations, de haut en bas et de gauche à droite: "Souvenir de Fontaine Valmont", scan aimablement transmis par Christiane Mal. Guibert Bodart et son père, qui était le barragiste de Fontaine-Valmont, à la fin des années 1940. Vue des quais du point d'arrêt de Fontaine-Valmont vers Erquelinnes, prise le 5 janvier 2010. Vue des quais du point d'arrêt de Fontaine-Valmont vers Charleroi, prise le 5 janvier 2010.]