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20/09/2017

[F] Un air de cocagne à Dol-de-Bretagne

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sncf,gare,train,dol-de-bretagneJ’ai dû errer un bon moment dans les rues de Dol, au pied de Saint-Samson, et jusque dans le Super U, à maudire les cieux. Où se terrait donc le soleil promis, celui qui devait couronner mon échappée folle, si loin de chez moi, après des heures de train ? Assis sur un banc dans un parc que je ne reverrai jamais, j’ai tenu bon avant que ne jaillissent les premiers rayons.

Dol-de-Bretagne, bourg breton de 5500 âmes vivant dans l’ombre du Mont-Saint-Michel, peut être fière de sa gare abondamment fleurie. Inaugurée en mai 1864 par la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest, elle reçoit avec insistance des TER reliant Rennes à Saint-Malo et même, depuis peu, des TGV-Atlantique venus de Paris-Montparnasse. Egalement située sur la ligne Lison-Lamballe, elle accueille par ailleurs, mais moins souvent, des trains venus de Caen et de Dinan.

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sncf,gare,train,dol-de-bretagneJe ne l’avais pas choisie par hasard. Peut-on même parler de choix quand il s’agit d’un coup de foudre, un amour au premier regard, irrémédiable, par la vitre d’un train ? C’était il y a quatre ans, au retour d’un congrès à Saint-Malo. Qu’il me tardait, de mois en mois, de la retrouver, d’y poser le pied et, si elle voulait bien de moi, de la caresser du regard !

J’avais gardé le souvenir, finalement exact, d’une station de corpulence moyenne, assez carrée dans ses formes, aplatie, dégageant une grande sincérité. Celui d’un édifice sans fard, fier de ses couleurs intactes, sans souillures, respirant un air marin. Celui d’une gare parfaite qui s’ignore, à six cents kilomètres de chez moi.

Et donc, quand enfin le soleil a percé, mes jambes ont avalé l’asphalte de l’avenue Aristide Briand. Assis devant elle, je l’ai admirée comme dans mon souvenir, longtemps, sans bouger, le cœur emballé, comme dans un rêve. Le cœur déballé, je lui ai dit mon amour. Et, défiant toute raison, en partant vers Combourg, je lui ai promis qu’un jour, je reviendrai trouver un air de cocagne à Dol-de-Bretagne.

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises en gare de Dol-de-Bretagne, France, le 22 août 2017.]

30/08/2017

Conférence et exposition sur la ligne 130A

La 29e édition des Journées européennes du patrimoine en Wallonie, organisée les 9 et 10 septembre prochains, aura pour thème les "Voies d'eau, de terre et de fer". 

Parmi les nombreuses activités proposées à travers la Wallonie, se tiendra le samedi 9 septembre à 19h30 une conférence sur "La ligne 130A: hier, aujourd'hui et demain", lors de laquelle j'évoquerai la menace qui plane à moyen terme sur l'avenir de la ligne, que j'emprunte au quotidien. Après avoir retracé sa genèse et son histoire, je ferai l'inventaire des raisons qui incitent au pessimisme avant de proposer un argumentaire pour une mobilisation en faveur de sa survie et de sa pérennisation.

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[Le 7 avril 2017, l'automotrice 970, assurant le train L4763, passe à Landelies.]

 

La conférence se prolongera par une exposition le dimanche 10 septembre, de 9h30 à 16h, lors de laquelle la même thématique sera évoquée en textes et en images. J'ai choisi près de 200 photos sur les 7000 que j'ai prises de la ligne 130A ces dix dernières années. 

La conférence et l'exposition auront lieu à l'Espace transition, rue de l'Abbaye 30a, à 6540 Lobbes, non loin de la gare. Vous trouverez le détail de cette activité à la page 75 de la brochure éditée pour cette édition des Journées du patrimoine. 

J'espère vous y rencontrer.

 

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[Le pont n°10, entre Hourpes et Thuin, est un des cinq ponts de la ligne 130A qui n'a pas encore été remplacé. La vitesse de référence y a été abaissée à 60 km/h.]

30/06/2017

Six heures moins une à Piéton

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Il est six heures moins une à Piéton, hier et aujourd’hui, et je regarde la gare se morfondre. Comment endiguer l’hémorragie du temps qui l’amoindrit chaque année un peu plus ? Cette étrange gare de Piéton, pas très loin de chez moi, où je viens depuis longtemps et de plus en plus souvent. Cette gare à l’importance passée qu’on semble avoir oublié, ce nœud ferroviaire très largement défait…

piéton,gare,sncb,train,ligne 112Le guichet et la salle d’attente sont fermés depuis un temps, victimes du rationalisme puis du vandalisme. Le bâtiment voyageurs relativement récent, puisqu’érigé en 1982, abritait également jusqu’il y a peu un poste de signalisation, un mirador à présent déchu, fermé pour cause de modernisme. Et donc, l’édifice, par faute de présence humaine, doit admettre, tel un gruyère, qu’on le perfore à répétition en quête de sa substance…

Il n’y a plus ni voie 1 ni voie 4, signe d’une étonnante décadence. Il y en a bien des restes, des vestiges, mais quel souvenir reste-t-il, sinon dans des mémoires fléchissantes, de leur vie d’avant ? Celle d’une gare tête de multiples lignes, aussi menues fussent-elles, d’une gare aux correspondances aussi locales que variées, d’une gare charbonnière, industrielle et industrieuse, bien centrale. Celle d’une courroie de bifurcation historique…

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piéton,gare,sncb,train,ligne 112Les trains ne stationnent plus guère à Piéton. La plupart filent sans s’arrêter, sans même regarder, vers Charleroi ou La Louvière. Les autres marquent une courte halte puis détalent. De l’autre côté des voies, la sous-station électrique bourdonne absentément, relayant son voltage avec désinvolture. Plus loin, dans les fourrés, se dressent, comme autant de stèles, une douzaine de vieilles armoires électriques, décédées, éviscérées, abandonnées.

Il est six heures moins une à Piéton, aujourd’hui et demain. Je reviens parfois, intimidé mais criant gare, prendre la mesure du déclin et m’inquiéter de son avenir. J’y embarque rarement, car cela n’a plus aucun sens. Je n’y débarque jamais, car il n’y a plus un chat. Seul, sur le quai tiède, je compatis en silence, drogué par cette agonie étrange. Et puis l’amertume fait place au bonheur, si simple et donc si intime, d’avoir connu cette gare un jour encore.

#jesuispieton et je le reste.

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31/05/2017

Chimay, point final?

[Dans ce vingt-deuxième article d’une série consacrée à l’ancienne ligne 109 (Mons-Chimay), nous allons arriver à destination. Cliquez sur les gares traversées pour relire les articles qui leur étaient consacrés, à savoir, dans l'ordre: Mons, Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée, BeaumontSolre-Saint-Géry, Sivry, Rance, Froidchapelle et Robechies.]

Après environ 75 kilomètres de marche, nous quittons l’ancienne gare de Robechies sur ce RAVel se confondant le plus souvent avec le tracé de l’ancienne ligne 109. Au sud de Beaumont, le parcours nous a menés dans des contrées rurales et fortement boisées, loin des centres de population, le long de la frontière de France.

Chimay étant presque en vue, on aborde les trois derniers kilomètres avec – il faut l’avouer – une certaine forme de soulagement. Aussi merveilleuse soit elle, la nostalgie ne pourrait à elle seule combler la solitude d’une aussi longue traversée du passé. Parviendrait-on à en tirer les leçons sans retrouver la société actuelle, moderne, si familière ? Car, au final, il faudra s’interroger sur la place qu’il y aurait encore aujourd’hui pour une ligne ferroviaire, même à voie unique, filant, souvent en pleine campagne, de Mons à Chimay ?

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Mais laissons la réponse à plus tard et marchons au finish, avec une fierté grandissante du devoir accompli, en suivant notre guide imaginaire…

A Robechies, la rue de Bailièvre franchit l’ancienne ligne 109 sur un pont dont l’arche, joliment perchée, invite à ce qu’on s’y arrête, comme Henri Scaillet aux commandes de son autorail il y a 60 ans, en quête de cresson sauvage. Mais, comme les trains en cet endroit, le cresson a disparu, et il faudra attendre fin août avant de grappiller, pour seule récolte, une poignée de mûres ponctuant, par-ci par-là, les massifs de ronces bordant le chemin. A choisir, je préfère les baies, moins sures, moins amères...

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[Le RAVeL de l’ancienne ligne 109 longe le circuit de Chimay. Le terrain, ici photographié le 10 juillet 2016, a subi des modifications depuis le passage des derniers trains, il y a un demi-siècle : une haie séparait jadis le circuit de l’assiette de la voie, entre autres.]

Quelques centaines de pas plus loin, le chemin débouche sur une longue ligne droite coincée entre le circuit motocycliste, à gauche, et des champs déjà labourés, à droite, qu’arpentent, en s’éloignant, trois petits tracteurs agricoles. Il semble, ici mais surtout plus loin, que le RAVeL s’est écarté du tracé historique de la ligne. Est-ce parce qu’avec le temps, on a donné au circuit, qui accueillit des courses automobiles de prestige jusqu’au début des années 1970, quelques largesses sur le terrain déserté par le train ?

Cet écart se vérifie plus loin, lorsque le RAVeL aboutit à la chaussée de Trélon en décalage par rapport au sillon original. Mais qu’importe, au fond, car on aborde désormais la ville princière. L’espace entre les voiries coupant l’ancienne voie se réduit, puis, sans qu’on ne s’en aperçoive vraiment, la ligne entame son dernier virage perchée sur un remblai offrant, au passage du pont sur l’Eau Blanche, un panorama des toits et clochers de la cité.

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[En franchissant l’Eau Blanche et le Bardompré, la ligne 109 offrait, sur la gauche, un joli panorama de la cité chimacienne.]

Pourtant, nous ne sommes encore qu’à Saint-Rémy, un faubourg de l’ancienne principauté, qui disposa de sa halte sur la ligne 109 pendant quelques années aux abords de la Première guerre mondiale. Dans son excellent ouvrage « Cinq générations de rails, de trains, de vies, d’hommes », Roland Holbrechts situe précisément ce point d’arrêt en évoquant la vie de son grand-père paternel, qui œuvra comme machiniste à poste fixe sur la machine à eau de l’Etat de 1911 à 1934. Une machine qui servait à pomper et à relayer l’eau au château d’eau en gare de Chimay, afin d’alimenter les réservoirs des locomotives à vapeur…

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[Les anciennes lignes 109 et 156, toutes deux devenues des sentiers RAVeL, se rejoignaient ici, à hauteur de l’hôpital de Chimay.]

Ensuite, à hauteur de l’hôpital, on aboutit à ce triangle, ce Y, qui voyait notre ligne 109 se fondre dans la ligne 156 (Anor-Hastière) à quelques encablures de la gare. C’est ici que je me remémore ma toute première visite, innocente, en novembre 2009, où j’ai marché sur les derniers rails menant en gare, moins de deux ans avant leur disparition. La voie était déjà morte, sous une fine pluie, et mes pieds glissaient sur chaque traverse. Aujourd’hui, sur l’asphalte rêche du RAVeL, la sensation n’est plus la même ; incroyablement, bien peu de choses évoquent encore le passage des trains qui entraient dans Chimay avec une lenteur presque solennelle.

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[Le 11 novembre 2009, une voie ferrée déjà abandonnée rappelait pour quelques mois encore l’entrée dans Chimay, jadis, des trains venus de Thuillies ou Momignies, et d’au-delà...]

Les passages à niveau se succédaient en effet de près en cette fin de parcours. Dans les trains de la ligne 109, venus de Mons ou seulement de Lobbes, le petit staccato final achevait de réveiller les derniers voyageurs assoupis, la vue du Casino des Ormeaux confirmant si nécessaire l’arrivée à destination. Pour le machiniste, l’entrée en gare augurait d’un répit bienvenu, avec la promesse d’une collation et peut-être d’une plaisanterie avec les camarades du rail.

« Enfin, nous sommes à quai. », conte Henri Scaillet. « Tout le monde descend. Il est 14h19 ; nous sommes en route depuis 1h58, soit une vitesse commerciale de… 39 km/h pour parcourir 79 km. […] Pour les voyageurs, la correspondance attend pour Mariembourg et Hastière. […] Pour nous, c’est ici que le service se termine ; nous ne connaissons pas les autres lignes du nœud ferroviaire de Chimay : c’est le fief des collègues des remises de Walcourt, Mariembourg voire Florennes. ».

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[Le bâtiment voyageurs, photographié le 11 novembre 2009, est le dernier vestige marquant de la gare de Chimay. Le château d’eau, le dortoir des cheminots et la petite remise à locomotives de la Compagnie de Chimay ont disparu depuis longtemps…]

De la gare, aujourd’hui, il ne reste que le bâtiment voyageurs sobrement rénové, et un vaste espace entre deux rangées de façades traversé, assez timidement, par le RAVeL, qui ne pourrait occulter son passé ferroviaire. Les voies ont disparu, de même que le château d’eau, la petite remise à locomotives et la signalisation éclectique. Mais de cette gare je ne pourrais raconter rien d’autre, tant certains passionnés du coin, nostalgiques de la Compagnie de Chimay et de sa ligne 156, s’en sont acquitté avec une ferveur que je ne pourrais égaler.

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[La gare de Chimay, vue du côté ville, photographiée le 23 août 2016.]

Alors, au terme de ce périple, j’ai flâné avec fierté et abandon dans les hautes herbes recouvrant le gril disparu des voies de Chimay. En songeant aux anciens transbordements entre trains et trams à vapeur, j’ai dépassé le terminus, accidentellement, sans y prêter gare. Encore bien en jambe, j’ai pensé continuer. Mais passé le premier petit pont, j'ai réalisé, en regardant sous mes pieds, que je ne marchais déjà plus qu’exclusivement sur la ligne 156. Et, cette ligne-là, c’est une tout autre histoire…

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Le temps passant, je ne pouvais pas manquer le prochain autobus des TEC, le… 109a, devant me ramener près de chez moi. En revenant sur mes pas avec empressement, je me suis dit qu’en ayant dépassé le terminus, lors d’un court moment d’égarement, je venais de refuser, symboliquement, à Chimay, de mettre un point final à la ligne 109 disparue. Cette ligne 109 mal aimée que, moi, j’avais décidé d’aimer pour de bon…

 

[Après cette longue marche, il ne nous reste plus qu’à « redescendre » vers Mons et, en guise de conclusion, à s’interroger sur l’histoire de cette ligne 109 méconnue. Mais vous ne lirez ces deux derniers articles que dans les prochains mois car, le printemps revenu, il me faut déjà repartir de gare en gare, dans le présent… Piéton que je suis, il est temps d’aller - ben oui, ça arrive ! - à Piéton…]

30/04/2017

Le seul murmure à Robechies

[Vingt-et-unième article d’une série de vingt-quatre consacrée à l’ancienne ligne 109 (Mons-Chimay). Nous nous sommes élancés de la défunte gare latérale de Mons et avons marqué les arrêts de Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée, BeaumontSolre-Saint-Géry, Sivry, Rance et Froidchapelle]

 

ligne 109,sncb,gare,robechies,trainEn quittant la rue de la Station à Froidchapelle par le RAVeL de l’ancienne ligne 109, le marcheur d’aujourd’hui doit enclencher le mode longue distance s’il souhaite atteindre la prochaine gare, ou ce qu’il en reste, a fortiori s’il souhaite revenir au point de départ en fin de parcours. Robechies se situe en effet à un peu moins de neuf kilomètres, et y parvenir exigera qu’on accepte la solitude et une connexion réseau au mieux aléatoire.

Les premières centaines de mètres sont trompeuses : sur la gauche du chemin, quelques habitations paisibles çà et là, même à bonne distance, tranchent encore gaiement avec la crète arborée qui grossit déjà du côté droit. Un peu plus loin, mais toujours à gauche, une voiture invisible glisse sereinement, derrière le talus, sur une voirie bien asphaltée. A cet endroit, le dernier avant longtemps, la civilisation, même éparse, se veut rassurante.

En fait, un sentiment semblable habitait le machiniste, le conducteur, jadis, quand il lançait, ici, sa locomotive, son autorail, vers Chimay…

C’est qu’à bien y compter, seuls six chemins étroits, de plus en plus menus, coupaient l’ancienne voie unique jusqu’à Robechies…

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Une incroyable promenade verte commence entre des arbres peut-être centenaires, ceux de la forêt domaniale de l’ancienne principauté de Chimay. Monotone, monochrome ? Tout est une question de perspective car, avec chaque dizaine de pas, des nuances tant sonores que visuelles apparaissent, inquiétantes, jusqu’à réveiller de vieux instincts…

… qui étaient ceux aussi du machiniste vétéran, du conducteur expérimenté, lorsque le foyer, le réservoir, presque vides, presque secs, annonçaient une fin de parcours incertaine…

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Dans ce coin très reculé de Belgique, à l’extrémité sud-ouest de son grand réseau ferré d’antan, la couleur du ciel ne se devine plus guère au-delà des très hautes branches. Si seul, si loin, on entend tout, du battement étouffé de ses propres pas au craquement inattendu du bois entre deux arbres qui se frottent. De petits rongeurs observent, tapis ou terrés, ce grand bipède en transit, foulant le sentier où manqueront toujours les traverses qui tenaient les deux files de rails à bonne distance.  

Des trains sont tombés en détresse, ici, il y a longtemps, à la nuit tombée. Et notamment ce petit autorail de type 554 conduit par Henri Scaillet, sur les traces duquel je me suis lancé dans cette histoire. Malgré la petite ligne de téléphone plantée le long de la voie, combien de temps, et dans quel froid, a-t-il fallu attendre le secours, immobile au milieu de la forêt lugubre et sa faune silencieuse ?

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C’est donc de manière un peu inattendue que s’ouvre, un peu plus loin, au Bois Robert, une clairière assez vaste parcourue par un chemin timide coupant l’ancienne ligne ferrée en légère diagonale. Une maisonnette du vieux chemin de fer, rénovée puis délaissée, se dresse dans un coin. Pour notre machiniste en détresse, le salut pouvait-il venir de son occupant, camarade du rail, piqueur de son état, habitant au point culminant de la ligne ? La forêt protégeant ses mystères, il ne reste aucun souvenir de pareille mésaventure…

Mais ce n’est qu’une clairière dans la forêt, et il faut reprendre la marche sous des arbres s’entrelaçant, formant un instant encore une voûte épaisse, sommant la fin du jour. Le seul murmure reste celui du feuillage remué par le vent, là-haut. Au bout de ce tunnel arboré, long de plusieurs hectomètres, on peut s’asseoir un moment, au lieu-dit de La Bouloye, et regarder filer un rare cycliste, seule autre âme en vue depuis une heure au moins, épousant sans le savoir la trajectoire exacte des autorails d’antan.

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Alors, l’issue est proche car on distingue désormais, d’abord vaguement puis sûrement, la griffe sonore des circulations automobiles sur la nationale vers Chimay. Depuis juin 2016, une élégante passerelle permet au RAVeL de l’enjamber là où, pendant de longues années, le fil de la ligne 109 a été interrompu. C’est que l’ancien pont ferroviaire a été démoli il y a longtemps; déjà en très mauvais état avant les dernières circulations de trains, en 1964, il n’a fait que précipiter l’extinction de la ligne…

Dans le prolongement de la passerelle, on entre dans Robechies, un village décidément perdu qui eut jadis sa gare. Du bâtiment voyageurs, il ne reste pour ainsi dire rien, sinon la ruine d’une aile basse aux murs éventrés, au toit déchu, éclatée par la flore poussant en son sein. Il ne reste de l’arrêt du train que l’écho impuissant d’une conscience qui s’éteint, avec chaque année qui défile, avec chaque décès d’un aîné.

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Et donc, comme à mon habitude, je me suis assis là où je pouvais, en gare de Robechies. De l’autre côté de la rue, un grand chien a aboyé avec force, comme pour me chasser, comme pour me rappeler que les voyageurs, même en détresse, y sont désormais interdits. J’ai voulu lui répondre, en aboyant moi aussi, que j’en serais le seul juge. Mais d’autres ont jugé avant moi, en fuyant les campagnes, en achetant une voiture ou trois, en se fichant des histoires anciennes.

En arrivant à Robechies, le seul murmure est celui d’une bourrasque balayant sans état d’âme l’espace et le temps, et, avec eux, le souvenir des derniers trains…

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