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31/05/2017

Chimay, point final?

[Dans ce vingt-deuxième article d’une série consacrée à l’ancienne ligne 109 (Mons-Chimay), nous allons arriver à destination. Cliquez sur les gares traversées pour relire les articles qui leur étaient consacrés, à savoir, dans l'ordre: Mons, Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée, BeaumontSolre-Saint-Géry, Sivry, Rance, Froidchapelle et Robechies.]

Après environ 75 kilomètres de marche, nous quittons l’ancienne gare de Robechies sur ce RAVel se confondant le plus souvent avec le tracé de l’ancienne ligne 109. Au sud de Beaumont, le parcours nous a menés dans des contrées rurales et fortement boisées, loin des centres de population, le long de la frontière de France.

Chimay étant presque en vue, on aborde les trois derniers kilomètres avec – il faut l’avouer – une certaine forme de soulagement. Aussi merveilleuse soit elle, la nostalgie ne pourrait à elle seule combler la solitude d’une aussi longue traversée du passé. Parviendrait-on à en tirer les leçons sans retrouver la société actuelle, moderne, si familière ? Car, au final, il faudra s’interroger sur la place qu’il y aurait encore aujourd’hui pour une ligne ferroviaire, même à voie unique, filant, souvent en pleine campagne, de Mons à Chimay ?

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Mais laissons la réponse à plus tard et marchons au finish, avec une fierté grandissante du devoir accompli, en suivant notre guide imaginaire…

A Robechies, la rue de Bailièvre franchit l’ancienne ligne 109 sur un pont dont l’arche, joliment perchée, invite à ce qu’on s’y arrête, comme Henri Scaillet aux commandes de son autorail il y a 60 ans, en quête de cresson sauvage. Mais, comme les trains en cet endroit, le cresson a disparu, et il faudra attendre fin août avant de grappiller, pour seule récolte, une poignée de mûres ponctuant, par-ci par-là, les massifs de ronces bordant le chemin. A choisir, je préfère les baies, moins sures, moins amères...

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[Le RAVeL de l’ancienne ligne 109 longe le circuit de Chimay. Le terrain, ici photographié le 10 juillet 2016, a subi des modifications depuis le passage des derniers trains, il y a un demi-siècle : une haie séparait jadis le circuit de l’assiette de la voie, entre autres.]

Quelques centaines de pas plus loin, le chemin débouche sur une longue ligne droite coincée entre le circuit motocycliste, à gauche, et des champs déjà labourés, à droite, qu’arpentent, en s’éloignant, trois petits tracteurs agricoles. Il semble, ici mais surtout plus loin, que le RAVeL s’est écarté du tracé historique de la ligne. Est-ce parce qu’avec le temps, on a donné au circuit, qui accueillit des courses automobiles de prestige jusqu’au début des années 1970, quelques largesses sur le terrain déserté par le train ?

Cet écart se vérifie plus loin, lorsque le RAVeL aboutit à la chaussée de Trélon en décalage par rapport au sillon original. Mais qu’importe, au fond, car on aborde désormais la ville princière. L’espace entre les voiries coupant l’ancienne voie se réduit, puis, sans qu’on ne s’en aperçoive vraiment, la ligne entame son dernier virage perchée sur un remblai offrant, au passage du pont sur l’Eau Blanche, un panorama des toits et clochers de la cité.

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[En franchissant l’Eau Blanche et le Bardompré, la ligne 109 offrait, sur la gauche, un joli panorama de la cité chimacienne.]

Pourtant, nous ne sommes encore qu’à Saint-Rémy, un faubourg de l’ancienne principauté, qui disposa de sa halte sur la ligne 109 pendant quelques années aux abords de la Première guerre mondiale. Dans son excellent ouvrage « Cinq générations de rails, de trains, de vies, d’hommes », Roland Holbrechts situe précisément ce point d’arrêt en évoquant la vie de son grand-père paternel, qui œuvra comme machiniste à poste fixe sur la machine à eau de l’Etat de 1911 à 1934. Une machine qui servait à pomper et à relayer l’eau au château d’eau en gare de Chimay, afin d’alimenter les réservoirs des locomotives à vapeur…

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[Les anciennes lignes 109 et 156, toutes deux devenues des sentiers RAVeL, se rejoignaient ici, à hauteur de l’hôpital de Chimay.]

Ensuite, à hauteur de l’hôpital, on aboutit à ce triangle, ce Y, qui voyait notre ligne 109 se fondre dans la ligne 156 (Anor-Hastière) à quelques encablures de la gare. C’est ici que je me remémore ma toute première visite, innocente, en novembre 2009, où j’ai marché sur les derniers rails menant en gare, moins de deux ans avant leur disparition. La voie était déjà morte, sous une fine pluie, et mes pieds glissaient sur chaque traverse. Aujourd’hui, sur l’asphalte rêche du RAVeL, la sensation n’est plus la même ; incroyablement, bien peu de choses évoquent encore le passage des trains qui entraient dans Chimay avec une lenteur presque solennelle.

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[Le 11 novembre 2009, une voie ferrée déjà abandonnée rappelait pour quelques mois encore l’entrée dans Chimay, jadis, des trains venus de Thuillies ou Momignies, et d’au-delà...]

Les passages à niveau se succédaient en effet de près en cette fin de parcours. Dans les trains de la ligne 109, venus de Mons ou seulement de Lobbes, le petit staccato final achevait de réveiller les derniers voyageurs assoupis, la vue du Casino des Ormeaux confirmant si nécessaire l’arrivée à destination. Pour le machiniste, l’entrée en gare augurait d’un répit bienvenu, avec la promesse d’une collation et peut-être d’une plaisanterie avec les camarades du rail.

« Enfin, nous sommes à quai. », conte Henri Scaillet. « Tout le monde descend. Il est 14h19 ; nous sommes en route depuis 1h58, soit une vitesse commerciale de… 39 km/h pour parcourir 79 km. […] Pour les voyageurs, la correspondance attend pour Mariembourg et Hastière. […] Pour nous, c’est ici que le service se termine ; nous ne connaissons pas les autres lignes du nœud ferroviaire de Chimay : c’est le fief des collègues des remises de Walcourt, Mariembourg voire Florennes. ».

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[Le bâtiment voyageurs, photographié le 11 novembre 2009, est le dernier vestige marquant de la gare de Chimay. Le château d’eau, le dortoir des cheminots et la petite remise à locomotives de la Compagnie de Chimay ont disparu depuis longtemps…]

De la gare, aujourd’hui, il ne reste que le bâtiment voyageurs sobrement rénové, et un vaste espace entre deux rangées de façades traversé, assez timidement, par le RAVeL, qui ne pourrait occulter son passé ferroviaire. Les voies ont disparu, de même que le château d’eau, la petite remise à locomotives et la signalisation éclectique. Mais de cette gare je ne pourrais raconter rien d’autre, tant certains passionnés du coin, nostalgiques de la Compagnie de Chimay et de sa ligne 156, s’en sont acquitté avec une ferveur que je ne pourrais égaler.

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[La gare de Chimay, vue du côté ville, photographiée le 23 août 2016.]

Alors, au terme de ce périple, j’ai flâné avec fierté et abandon dans les hautes herbes recouvrant le gril disparu des voies de Chimay. En songeant aux anciens transbordements entre trains et trams à vapeur, j’ai dépassé le terminus, accidentellement, sans y prêter gare. Encore bien en jambe, j’ai pensé continuer. Mais passé le premier petit pont, j'ai réalisé, en regardant sous mes pieds, que je ne marchais déjà plus qu’exclusivement sur la ligne 156. Et, cette ligne-là, c’est une tout autre histoire…

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Le temps passant, je ne pouvais pas manquer le prochain autobus des TEC, le… 109a, devant me ramener près de chez moi. En revenant sur mes pas avec empressement, je me suis dit qu’en ayant dépassé le terminus, lors d’un court moment d’égarement, je venais de refuser, symboliquement, à Chimay, de mettre un point final à la ligne 109 disparue. Cette ligne 109 mal aimée que, moi, j’avais décidé d’aimer pour de bon…

 

[Après cette longue marche, il ne nous reste plus qu’à « redescendre » vers Mons et, en guise de conclusion, à s’interroger sur l’histoire de cette ligne 109 méconnue. Mais vous ne lirez ces deux derniers articles que dans les prochains mois car, le printemps revenu, il me faut déjà repartir de gare en gare, dans le présent… Piéton que je suis, il est temps d’aller - ben oui, ça arrive ! - à Piéton…]

30/04/2017

Le seul murmure à Robechies

[Vingt-et-unième article d’une série de vingt-quatre consacrée à l’ancienne ligne 109 (Mons-Chimay). Nous nous sommes élancés de la défunte gare latérale de Mons et avons marqué les arrêts de Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée, BeaumontSolre-Saint-Géry, Sivry, Rance et Froidchapelle]

 

ligne 109,sncb,gare,robechies,trainEn quittant la rue de la Station à Froidchapelle par le RAVeL de l’ancienne ligne 109, le marcheur d’aujourd’hui doit enclencher le mode longue distance s’il souhaite atteindre la prochaine gare, ou ce qu’il en reste, a fortiori s’il souhaite revenir au point de départ en fin de parcours. Robechies se situe en effet à un peu moins de neuf kilomètres, et y parvenir exigera qu’on accepte la solitude et une connexion réseau au mieux aléatoire.

Les premières centaines de mètres sont trompeuses : sur la gauche du chemin, quelques habitations paisibles çà et là, même à bonne distance, tranchent encore gaiement avec la crète arborée qui grossit déjà du côté droit. Un peu plus loin, mais toujours à gauche, une voiture invisible glisse sereinement, derrière le talus, sur une voirie bien asphaltée. A cet endroit, le dernier avant longtemps, la civilisation, même éparse, se veut rassurante.

En fait, un sentiment semblable habitait le machiniste, le conducteur, jadis, quand il lançait, ici, sa locomotive, son autorail, vers Chimay…

C’est qu’à bien y compter, seuls six chemins étroits, de plus en plus menus, coupaient l’ancienne voie unique jusqu’à Robechies…

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Une incroyable promenade verte commence entre des arbres peut-être centenaires, ceux de la forêt domaniale de l’ancienne principauté de Chimay. Monotone, monochrome ? Tout est une question de perspective car, avec chaque dizaine de pas, des nuances tant sonores que visuelles apparaissent, inquiétantes, jusqu’à réveiller de vieux instincts…

… qui étaient ceux aussi du machiniste vétéran, du conducteur expérimenté, lorsque le foyer, le réservoir, presque vides, presque secs, annonçaient une fin de parcours incertaine…

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Dans ce coin très reculé de Belgique, à l’extrémité sud-ouest de son grand réseau ferré d’antan, la couleur du ciel ne se devine plus guère au-delà des très hautes branches. Si seul, si loin, on entend tout, du battement étouffé de ses propres pas au craquement inattendu du bois entre deux arbres qui se frottent. De petits rongeurs observent, tapis ou terrés, ce grand bipède en transit, foulant le sentier où manqueront toujours les traverses qui tenaient les deux files de rails à bonne distance.  

Des trains sont tombés en détresse, ici, il y a longtemps, à la nuit tombée. Et notamment ce petit autorail de type 554 conduit par Henri Scaillet, sur les traces duquel je me suis lancé dans cette histoire. Malgré la petite ligne de téléphone plantée le long de la voie, combien de temps, et dans quel froid, a-t-il fallu attendre le secours, immobile au milieu de la forêt lugubre et sa faune silencieuse ?

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C’est donc de manière un peu inattendue que s’ouvre, un peu plus loin, au Bois Robert, une clairière assez vaste parcourue par un chemin timide coupant l’ancienne ligne ferrée en légère diagonale. Une maisonnette du vieux chemin de fer, rénovée puis délaissée, se dresse dans un coin. Pour notre machiniste en détresse, le salut pouvait-il venir de son occupant, camarade du rail, piqueur de son état, habitant au point culminant de la ligne ? La forêt protégeant ses mystères, il ne reste aucun souvenir de pareille mésaventure…

Mais ce n’est qu’une clairière dans la forêt, et il faut reprendre la marche sous des arbres s’entrelaçant, formant un instant encore une voûte épaisse, sommant la fin du jour. Le seul murmure reste celui du feuillage remué par le vent, là-haut. Au bout de ce tunnel arboré, long de plusieurs hectomètres, on peut s’asseoir un moment, au lieu-dit de La Bouloye, et regarder filer un rare cycliste, seule autre âme en vue depuis une heure au moins, épousant sans le savoir la trajectoire exacte des autorails d’antan.

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Alors, l’issue est proche car on distingue désormais, d’abord vaguement puis sûrement, la griffe sonore des circulations automobiles sur la nationale vers Chimay. Depuis juin 2016, une élégante passerelle permet au RAVeL de l’enjamber là où, pendant de longues années, le fil de la ligne 109 a été interrompu. C’est que l’ancien pont ferroviaire a été démoli il y a longtemps; déjà en très mauvais état avant les dernières circulations de trains, en 1964, il n’a fait que précipiter l’extinction de la ligne…

Dans le prolongement de la passerelle, on entre dans Robechies, un village décidément perdu qui eut jadis sa gare. Du bâtiment voyageurs, il ne reste pour ainsi dire rien, sinon la ruine d’une aile basse aux murs éventrés, au toit déchu, éclatée par la flore poussant en son sein. Il ne reste de l’arrêt du train que l’écho impuissant d’une conscience qui s’éteint, avec chaque année qui défile, avec chaque décès d’un aîné.

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Et donc, comme à mon habitude, je me suis assis là où je pouvais, en gare de Robechies. De l’autre côté de la rue, un grand chien a aboyé avec force, comme pour me chasser, comme pour me rappeler que les voyageurs, même en détresse, y sont désormais interdits. J’ai voulu lui répondre, en aboyant moi aussi, que j’en serais le seul juge. Mais d’autres ont jugé avant moi, en fuyant les campagnes, en achetant une voiture ou trois, en se fichant des histoires anciennes.

En arrivant à Robechies, le seul murmure est celui d’une bourrasque balayant sans état d’âme l’espace et le temps, et, avec eux, le souvenir des derniers trains…

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31/03/2017

Ritournelle à Froidchapelle

[Vingtième d’une série de vingt-quatre regards sur l’ancienne ligne 109, une ligne méconnue et mal aimée qui reliait jadis Mons à Chimay. Parti à pied de Mons gare latérale, je me suis arrêté – comme les trains d’autrefois – à Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée, BeaumontSolre-Saint-Géry, Sivry et Rance.]

 

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[L'ancien bâtiment voyageurs de la gare de Froidchapelle, amputé de son annexe, photographié le 6 mars 2013, avec, plus loin sur le RAVeL, l'ancienne maison du garde-barrières.]

Il faut peu de temps pour aller, même à pied, de Rance à Froidchapelle. Le sentier forestier qui relie désormais les deux anciennes gares se souvient à peine des trains qui l’arpentaient jadis. Il n’y a plus guère qu’en été, par vent chaud, qu’on croirait entendre arriver, au loin, la dernière locomotive du jour avec ses vapeurs haletantes. Ou humer le parfum âcre de tiges sèches fumées par une escarbille… Sur ce sentier morne et froid l’hiver, on ne devine pas l’empreinte du temps, l’écho des vies d’avant, la voix des gens d’ici. Les arbres se taisent… Et pourtant.

***

ligne 109,froidchapelle,train,gare,sncbTrottez, chevaux de Froidchapelle

Trottez plus vite encore vers la gare

Avant que le chef Queneau rappelle

Qu’à sept heures il sera déjà trop tard

 

Il trotte dans ma tête un air étrange, imaginaire, imaginé au son des sabots et des roues qui claquaient sur le chemin. Je me tiens devant le Café de la gare, plus d’un demi-siècle après le dernier train. Ce même bistrot qui existait déjà du temps où les marchands du coin venaient à la gare charger leur bois au terme d’une course folle, la charrette et l’attelage éprouvés. Et où on aimait sans doute râler le lendemain, au terme d’un retour forcé, contre tant d’intransigeance.

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Ce Café de la gare, un temps appelé « Au Lion Belge », est aimé des gens du coin. Quoi de plus normal puisqu’il entretient à sa façon le souvenir de leurs aïeux, ceux-là même qui venaient ici jadis peser leur charrette sur la bascule publique devant le bistrot. A l’intérieur, d’ailleurs, des images d’un autre temps ornent la salle étroite. Elles montrent, dans une ambiance bon enfant, la gare en activité, il y a longtemps, quand venait le train pour Chimay. Assis, j’ai donc commandé une Chimay bleue, et je laisse monter la nostalgie…

***

Quand j’ai regardé par la fenêtre, il était onze heures moins quatre, un matin de 1930, lorsqu’est entrée en gare une Type 16 fumante tirant trois voitures et un fourgon. Pour quatre ou cinq francs seulement, j’aurais pu embarquer vers la principauté. Mais il me tardait trop d’apercevoir Monsieur Queneau, le chef de gare trop carré, à la mine sévère, vociférer à l’encontre d’un gamin un peu turbulent… et puis, le train parti, les hommes à moustache charger des hourettes sur les wagons dans la cour à marchandises, les bras en cadence. J’ai repris une gorgée, émerveillé.

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Puis, quand j’ai regardé par la fenêtre, il était déjà quatorze heures trois, un après-midi de mai 1958, lorsqu’est entré en gare l’autorail conduit par Henri Scaillet. A vrai dire, je l’attendais et, pour quinze ou vingt francs seulement, j’aurais pu l’accompagner à Chimay. Mais j’étais fasciné par l’état des lieux, par l’étau du destin sur cette gare amoindrie, presque anesthésiée, déjà privée d’une bonne part d’activité. Très fiers, des camions et peut-être un bus ont traversé les rails en une parade sinistre. Dans la mousse nappant mon verre, j’ai ressenti l’amertume.

Puis, quand j’ai regardé la porte du café, il était déjà vingt heures, aujourd’hui, lorsqu’est entré un homme grand et droit, en képi, habillé du gris de l’accompagnateur SNCB. Il m’a tendu un cahier bien illustré qui pourrait tout m’expliquer. Et là, sur les murs du bistrot, les images jaunies de la gare d’autrefois se sont animées ! Allez penser… Les trains y figurant se sont remis à rouler en une parade enchantée. Et dehors, par la fenêtre, à l’issue d’un dernier verre, il m’a semblé que les rails étaient revenus, et qu’un nouvel autorail stationnait devant la gare, dans lequel est remonté l’accompagnateur comme s’il ne l’avait jamais vraiment quitté…   

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[L'ancien bâtiment voyageurs, photographié à contre-jour le 13 juin 2009...]

***

Avant de quitter le Café, j’ai regardé une dernière fois par la fenêtre. Il était déjà seize heures vingt, demain ou le mois prochain, et je me suis vu, moi, sac sur le dos, marcher sur le chemin jadis ferré des trains pour Chimay, passer la maisonnette de l’ancien garde-barrières et m’enfoncer dans la forêt. Les arbres se taisaient toujours, mais il trottait dans ma tête un air de fête, imaginaire et imaginé, celui d’une ritournelle à Froidchapelle…

 

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[Remerciements éternels à Nicolas Marlier pour son devoir de mémoire, son partage, sa sympathie.]

[Note aux historiens : Cet article est une évocation allégorique de la gare de Froidchapelle, dans laquelle j’ai pris quelques raccourcis historiques. Il n’est absolument pas prouvé, par exemple, que le chef de gare Queneau, qui y était actif dans l'entre-deux-guerres, était encore en poste en 1930…]

28/12/2013

De l'autre côté du guichet (quand venait le train de Paris)

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La nuit est tombée assez tôt sur Lobbes et sa gare. Elle a nappé la place d'une brume humide et un peu collante, exaltée par les phares des voitures familiales s'en allant de la Clinique Saint-Joseph. Les derniers trains du jour passeront tantôt; les rares voyageurs ne s'arrêteront pas au guichet. Derrière celui-ci, la routine nocturne s'installe pour celui qui veillera pendant quelques heures encore sur l'art ferroviaire.

Pour lui, cet art sera solitaire. Le téléphone sonnera quelques fois, donnant voix aux collègues de Charleroi-Sud ou d'Erquelinnes. De rares trains apparaîtront encore sur l'écran de contrôle, les derniers voyageurs et l'un ou l'autre marchandises. Dans la pénombre, le pupitre du poste de commande éclaire à peine le visage de l'homme de métier. On le sent résigné et un peu inquiet pour l'avenir.

sncb,infrabel,ligne 130a,ligne 109,train,gareIl n'y a qu'un seul agent, un agent mixte comme on dit, pour le guichet et pour le poste de block. Il vend et il régule. Pour quelques jours encore, qu'il décompte malgré lui, il sera l'un des derniers de sa catégorie. Il ne sait pas vraiment où il travaillera après la Noël. Il a connu le temps d'une gare à huit voies, il y a plus de trente ans. Huit voies à Lobbes! Lobbes-Garage, la fin de la ligne 109 et de la desserte de la sucrerie de Donstiennes... La fin aussi des trains internationaux. Huit voies et beaucoup de collègues, dont certains disparus trop tôt.

A l'arrière du local, un poste de télévision débite absentément des âneries, des choses en tout cas que demain on oubliera. Devant moi, l'agent a le regard plongé dans le passé, contemplatif d'une carrière en ces murs, en quête d'un souvenir qui vaudrait le récit. Le silence pourrait être pesant, mais c'est le prix du souvenir. Il fait nuit; comme un enfant, j'attends qu'on me raconte une histoire.

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De ces rencontres nocturnes de l'autre côté du guichet, au block 62, ont émergé des récits étonnants, émouvants, des souvenirs d'une autre époque. On devine, derrière les mots, une nostalgie qui interpelle mais rassure à la fois. Les moments qui ont marqué ces hommes de métier le plus, ce sont les vies sauvées à même le quai, ces suicides de justesse avortés, ces imprudences de voyageurs finalement sans conséquence.

sncb,infrabel,ligne 130a,ligne 109,train,gareIl y eut ce gamin qui ne devait pas avoir quatre ans. Assis, à même le quai, il balançait innocemment ses petites jambes au-dessus de la voie. Personne ne l'aurait remarqué si l'agent n'était sorti de son local, un peu par hasard, un peu machinalement, pour voir l'international passer. Tandis qu'au loin approchait déjà à vive allure le train, l'agent s'est approché du gamin dans le plus grand calme et s'est accroupi près de lui. Posément, gentiment, il lui a demandé ce qu'il faisait là. Le petit garçon a répondu, le plus naturellement, qu'il regardait passer les trains. L'agent, plus que conscient du danger imminent, lui demanda encore où se trouvait sa maman. Les jambes cisaillant toujours au-dessus de rails, l'enfant répondit d'une simplicité désarmante: "Ma maman me fait un petit frère.". Et alors que l'international fendait l'air en gare de Lobbes, l'agent souleva le gamin, lui prit la main et le ramena à Saint-Joseph, où l'infirmière qui devait veiller sur lui pendant que sa maman accouchait poussa un cri, n'ayant même jamais remarqué qu'il était sorti!

sncb,infrabel,ligne 130a,ligne 109,train,gareIl y eut aussi le déraillement du Paris-Moscou à hauteur de l'aiguillage de la ligne 109, entre Lobbes et Thuin, un samedi matin fin juillet. Était-ce en 1981 ou en 1982? C'est si loin... Après l'évacuation de l'avant et de l'arrière du train, il resta coincée encore une voiture soviétique sur le lieu-même de l'incident. C'était avant la chute du Mur de Berlin et, à l'époque, le personnel des chemins de fer de l'ex-URSS avait pour consigne de ne jamais abandonner le matériel roulant en territoire étranger. Les Soviets restèrent à Lobbes près d'un mois, assis aux côtés de leurs collègues des chemins de fer belges. Même s'il y a prescription, il reste le souvenir de soirées animées en gare, avec des bouteilles de vodka dont on ne vit jamais vraiment le fond...

Et puis il y eut cet événement annuel, impensable aujourd'hui dans ce monde normé à outrance, du Paris-Cologne qu'on arrêtait exceptionnellement à Lobbes une fois l'an, pour laisser descendre une veuve aux habits solennels venue se recueillir sur la tombe de son mari. Elle était même accueillie par la fanfare et les édiles du village. N'y a-t-il là un beau mystère nappé d'une brume un peu collante, qui demande à être élucidé, histoire qu'on s'assure qu'au fond, les choses d'avant avaient plus de charme et de saveur que celles qu'on nous vend aujourd'hui?

***

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Alors, voilà. Dans le local, une tonalité aiguë interrompt le silence. Un train, sans doute le dernier omnibus pour Charleroi, vient d'entrer dans la zone de block. L'agent, dont la casaque jaune brille à la lueur du TCO, actionne un interrupteur ou un bouton. "Eh oui...", soupire-t-il en s'asseyant devant son écran. Des cadres suspendus aux murs montrent la gare à différentes époques; il y a aussi cette photo du personnel posant devant la gare quelques années auparavant.

A Lobbes, où il ne reste désormais plus que trois voies, les agents ont reçu une note de service confirmant la fermeture du guichet et du poste de block. La note les remerciait officiellement du travail accompli pendant ces longues années. Il aurait été si facile de préciser que ce travail avait été bon, très bon, mais las...

Alors qu'il soit dit ici que ce travail était non seulement très bon, mais excellent, et apprécié des navetteurs et voyageurs de Lobbes. Mesdames et Messieurs qui nous avez servis si fidèlement pendant toutes ces années, soyez remerciés et sachez que vous nous manquez déjà. Et, pour ma part, que je suis heureux de vous avoir rencontrés. Et que j'espère vous revoir un jour et parler de ces moments suspendus, quand venait le train de Paris...

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30/11/2012

Rouge et vert de Rance

[Dix-neuvième volet d'un parcours en vingt-quatre articles au sujet de l'ancienne ligne 109, qui reliait autrefois Mons à Chimay. Nous avons marqué l'arrêt là où il le fallait, à savoir à Cuesmes-Etat, Hyon-Ciply, Harmignies, Vellereille-le-Sec, Estinnes, Fauroeulx, Merbes-Sainte-Marie, Bienne-lez-Happart, Lobbes, Thuin-Ouest, Biesme-sous-Thuin, Thuillies, Strée, Beaumont, Solre-Saint-Géry et Sivry.]

rance,gare,sncb,train,ligne 109Rance est la terre des sabotiers, des miliciens-forestiers et de tant d'autres petits métiers oubliés ou presque. Outre le bois, c'est le marbre qui a bâti son aura, puisqu'il s'est exporté par-delà ses frontières au fil des ans en suivant les chemins, les routes et les rails de campagne. Si son exploitation est devenue confidentielle, ce matériau noble reste intimement lié à l'histoire, à la vie et aux savoirs des gens du lieu. Il faut prendre le temps de s'y rendre, car Rance ne laissera de marbre que si on pense y trouver des palais de pierre rouge!

Sans y avoir révolutionné la vie des habitants autant qu'en d'autres villages de Wallonie, le chemin de fer a ouvert de nouveaux horizons et amené une certaine prospérité à Rance. Si le Rouge de Rance, comme on appelait le marbre du coin, n'a pas attendu le train pour s'en aller orner Versailles ou le Louvre, il a profité de sa vitesse et de sa puissance pur se poser plus vite partout. Le chemin de fer, dès 1882, a permis un gain de temps et de tonnage substantiel par rapport au transport hippomobile et fluvial. Mais ce mariage de raison n'a vécu qu'un temps, fort court finalement, avant que ne vrombissent les premiers camions et que ne s'éteignent les carrières de marbre, dès 1950.

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rance,gare,sncb,train,ligne 109En fait, davantage que le Rouge, c'est du vert dont le chemin de fer s'est servi à Rance. Henri Scaillet (1), qui a conduit les autorails sur la ligne dès octobre 1952, se souvenait que la gare de Rance était toujours équipée à l'époque d'une "cour à bois fort spacieuse et bien fréquentée... où subsistait un trafic marchandises assez soutenu et constitué par les grumes débitées par la scierie située à la sortie de la gare côté Chimay.". La SNCB y faisait d'ailleurs son marché de traverses, de billes de chemin de fer, avant de les emmener vers un chantier de créosotage (2).

Moins de douze années plus tard, en 1964, la gare de Rance fermait en même temps que le trafic voyageurs sur la moitié sud de la ligne 109 (Lobbes-Chimay). Ce n'était guère une surprise dans un contexte politique anti-rail, où les gouvernments successifs avaient décidé de fermer les petites lignes de chemin de fer et d'encourager l'utilisation massive de la voiture privée, de l'autobus et du camion. Le pétrole, l'essence étaient bon marché; l'or vert de Rance, son bois, s'évacuait désormais grâce à l'or noir venu d'un autre continent! Les rails de Rance, rouges de honte, ont été retirés en 1971.

Aujourd'hui, l'assiette de l'ancienne voie est devenue un RAVeL reliant Thuin à Chimay. Au départ de l'ancienne gare de Sivry, le sentier s'élance à travers bois, là où le silence est roi. Plus qu'un bois, c'est une forêt dense qui encercle le promeneur, d'autant que la nature rectiligne du tracé, implacable, intimide. A l'endroit d'un ancien passage à niveau, au milieu de nulle part, s'ouvre une petite clairière toujours habitée par la maisonnette du garde-barrières. Celle-ci, restaurée, a la modernité froide, calculée: privée des rails, elle s'est fondue dans le lieu, le milieu où elle apparut incongrue un siècle plus tôt!

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rance,gare,sncb,train,ligne 109Qu'aurait-on ressenti, enfant d'alors, errant sur les rails de Rance, en percevant la première vibration, celle qui porte la certitude d'un train approchant? Qu'aurait-on ressenti, chaperon rouge ou vert, pris dans cette forêt immense, en cherchant le premier refuge, celui qui protègerait de la machine déferlante? Qu'aurait-on ressenti, garnement démasqué, revenu à la gare penaud, en fuyant le regard des gens, ceux qui toisent, accusent et puis colportent?

Aujourd'hui, la gare n'est plus gare. Elle en gardé la forme et le volume, mais elle abrite désormais des familles dont aucune n'a connu l'apogée du rail, du Rouge ou du vert à Rance. Avec la maisonnette de l'autre côté de l'ancien passage à niveau, elle rappelle toutefois, telle un phare éteint, les passages d'antan, les vapeurs du passé et leurs petits dangers. Qu'aurait-on ressenti, dernier voyageur en gare, pris d'une nostalgie infinie, en montant dans le dernier train, celui qui, rouge de honte, vert de rage, s'en est allé à jamais?

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