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17/06/2016

Petits mirages à Forrières

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forrières,ligne 162,gare,sncbUne vieille gare de pierres baignant sous le soleil, à peine drapée de nuages, dans un vallon de l’Ardenne. Elle se dresse, digne et sereine, le long des rails d’un village très sage, qui parait éternel. Elle respire, imperméable au temps qui coule et la lisse, et me promet une idylle tout en lumière, tout en sourire.

Ébloui en descendant du train, je n’ai pas de suite compris que je répétais la même erreur. Celle d’arriver dans l’après-midi, au moment où, je ne sais par quel mystère, les correspondances faiblissent déjà et menacent mon retour aux pénates. Chaque fois, donc, les minutes s’égrènent vite et je ne peux saisir, avec amnésie, que les mêmes images timides.

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forrières,ligne 162,gare,sncbLe soir, je me dis avec regret, mais aussi avec admiration, que Forrières doit avoir ses façons, ses secrets ancestraux qui la protègent et la dérobent aux regards indiscrets. Facétieuse, la gare sait se cacher derrière une forêt de piquets, dans la profondeur du champ caténaire, pour bloquer les angles. Et elle joue avec le temps, que je n’ai pas, pour me remballer chez moi.

Tenez, je n’ai jamais pu y photographier le moindre train... Le seul qui vient est celui qui m’emmène déjà vers Jemelle et sa grande gare, qui donnait naguère un emploi abondant. Je ne peux donc que rêver, en noir et blanc, des scènes d’antan, des retours chaque soir à Forrières d’une petite foule de cheminots bâillant, saluant bien bas Monsieur le Chef de gare au grade bienveillant mais sévère.

Un jour, si tout va bien, je viendrai au matin. Je la cueillerai à froid, sous la brume peut-être. Je me soumettrai, si elle l’accepte, aux devoirs de la mémoire. Me laissera-t-elle parler à ses habitants autour d’un thé, en regardant passer les trains ? Impossible à dire. Peut-être serai-je condamné, une fois encore, à revivre de petits mirages à Forrières…

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises en gare de Forrières le 5 août 2009 (1-2-3) et le 21 avril 2016 (4-5). On notera, en comparant les deux époques, que l'annexe située à gauche du bâtiment voyageurs côté rue a disparu...]

14/11/2015

Assesse, gare terminus!

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assesse,ligne 162,sncb,train,gareUne nouvelle phase des importants travaux d'infrastructure sur la ligne du Luxembourg a nécessité une restructuration provisoire de la desserte locale entre Namur et Ciney. Les omnibus au départ de la capitale wallonne ont ainsi Assesse pour gare terminus, des autobus de substitution se chargeant de débarquer les voyageurs du rail à Florée et à Natoye.

Rien que pour l'aventure, j'ai pris ce bus jusqu'à Florée et son ancien point d'arrêt, où s'affairaient les hommes de la voie. J'ai ensuite marché jusqu'à la jolie gare de Natoye, dont on refaisait les quais. J'ai finalement repris le bus vers Assesse, en plaignant les navetteurs du coin aux parcours rallongés. Je suis remonté à quai, bien à Assesse, décidé à tirer les choses au clair.

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assesse,ligne 162,sncb,train,gareAssesse gare terminus, en voilà une bien sordide ironie! Voulue par la Grande Compagnie du Luxembourg dès 1858, la gare dispose de trois voies à quai, condition presque indispensable au stationnement des trains sur cette grande ligne (1). Les Desiro, automotrices dernier cri, arrivent voie 3, effleurent l'ancien bâtiment voyageurs et repartent vers Namur. 

Le prestige, même temporaire, est plus que relatif. En effet, Assesse, jadis une jolie gare de province, n'en finit plus de dépérir. La fermeture du guichet en 2005 a précipité la ruine de l'édifice, déjà abîmé par le temps et négligé par l'homme. Le village méritait davantage que l'usure et le mépris, mais c'est là hélas le fait d'un monde toujours plus automatisé, toujours plus avide.

assesse,ligne 162,sncb,train,gareA l'heure où l'on rectifie les courbes ferrées d'Assesse, on se dit, en contournant la ruine, que sa seule rectification sera le sacrifice. D'ici peu, les Desiro reprendront leurs traversées et les navetteurs leurs habitudes, laissant la vieille gare à son destin, celui de l'oubli. Assesse gare terminus? Cette voix automatisée dans le train, à mon arrivée, ne croyait pas si bien dire...

 

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises en gare d'Assesse le 10 septembre 2015, sauf celle tout en bas, qui a été saisie le 27 mai 2008.] 

28/09/2014

Florée forever

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florée,sncb,ligne 162,gare,train,desiroLa sentence semble sans appel. "Pas de train trouvé pour cette destination à la date choisie." La destination, c'est Florée et le verdict me vient de la version ARI temporaire du nouveau plan de transport. Florée, ce petit point d'arrêt entre Namur et Ciney, entre Assesse et Natoye, au milieu de nulle part, en sursis depuis longtemps. Florée, où les habitants se sont battus contre le cynisme des logiques rentables. En vain, donc?

J'y suis retourné encore, par devoir de mémoire, le 14 août dernier. Pour la première fois, j'y ai croisé un autre voyageur. J'ai aussi pu goûter aux nuages et même à une grosse averse. Les quais, que j'avais toujours connu secs, m'ont collé aux pompes dès la première heure. Pour la dernière fois sans doute, j'ai attendu, objectif en main, le passage tonitruant du Bruxelles-Luxembourg.

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florée,sncb,ligne 162,gare,train,desiroMais à Florée, ce jeudi-là, les seuls rapides étaient ceux qui remontaient vers Bruxelles. Le symbole ne m'a pas échappé; après tout, ce sont bien les décideurs de la capitale qui gouvernent sur les quais du Royaume. Les Desiro ont remplacé les vieilles automotrices classiques qui cabotaient ici naguère: le destin est en marche et Florée sera bientôt renvoyée dans l'histoire.

Sous une lumière particulière, nouvelle mais cruelle, j'ai veillé à mon souvenir imagé du lieu. J'en parle parce que c'est plus important que l'actu people. En fermant Florée, la SNCB asseoit un peu plus encore la primauté froide des chiffres sur la valeur sociale. Nous vivons dans un monde étrange, résigné, amnésique à force, où même la beauté et la liberté devraient être utiles.

Tellement étrange que ce même copain ARI m'a dit, pour ce 14 août dernier, qu'il n'a "pas de train trouvé pour cette destination à la date choisie". J'étais pourtant bien à Florée, à grimper d'un quai à l'autre avec abandon! Même hétéroclites, les Desiro auront caressé ce lieu magique, lumineux mais surtout utile. Dans mon coeur, c'est sûr, je serai à Florée forever!

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises en gare de Florée le 14 août 2014.] 

12/09/2014

Tout contre Poix

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gare,train,sncb,ligne 162,poix-saint-hubert,poix st. hubertIl n'y a qu'en été que je viens me poser tout contre Poix... Dans sa robe de pierres, elle respire. Elle soupire à peine sous l'orage grondant. Elle attend une heure meilleure et un train vers Libramont. Moi j'attends que la pluie passe et que le vent pousse les nuages. Cette année, je n'ai pas vu de couleuvre sur les quais. Je n'en ai pas peur; c'est juste qu'elles m'inquiètent.

Le vent a poussé les nuages. Un soleil incertain est sorti. Les trains sont revenus. La gare de Poix-Saint-Hubert a brillé. Ou pas vraiment, parce qu'à sa pierre ternie s'est collée une lueur sombre mais noble. Celle de la vieillesse, de la présence à travers les âges en ces terres éloignées et humides, loin de sièges mais près des trains. Son éclat réservé l'honore. Mais devrait-elle s'en contenter?gare,train,sncb,ligne 162,poix-saint-hubert,poix st. hubertgare,train,sncb,ligne 162,poix-saint-hubert,poix st. hubertTout contre moi, Poix soupire encore. Comme moi, elle pense que la notion de rentabilité est aujourd'hui viciée. Qu'on manque d'idées et de vision en haut-lieu pour faire vivre un patrimoine remarquable. Ces vieilles gares que nous aimons, ne pourrait-on y loger plus de services ou d'associatif? En nous forçant à guetter leur ruine, on nous renvoie cruellement à notre propre déclin. Inutile destin...

Le soleil s'est affirmé, levant une fine brume sur les quais. Du coup, la cadence des trains m'a semblé s'accroître. Entre deux passages, j'ai cru revoir un passé naïf mais festif, une année radieuse à Poix, une récolte légendaire dans le potager du chef de gare. J'ai frémi et même tremblé en mesurant l'effet du temps et l'oeuvre d'âmes cupides sur ce lieu charmant.

Fiévreux, je suis revenu tout contre Poix. Adossé à la gare, j'ai trouvé l'équilibre. Celui qui peut exister entre une gare morte mais qui espère et un homme bien vivant mais qui désespère. Le propre de tout contrepoids, sachez-le, est d'annuler les excès. C'est ce qu'a fait, tout contre moi, la gare de Poix, ce jour-là...

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[ILLUSTRATIONS - Photos prises en gare de Poix-Saint-Hubert le 14 août 2014, sauf - évidemment - la dernière, datée du 3 août 2007, que j'ai retrouvée dans mes archives et qui montre, avec beaucoup de nostalgie, le passage d'un train international (en provenance de Bâle?) tracté par la 2021, une glorieuse ancêtre attendant probablement au nord d'Anvers son ferraillage prochain...]

09/09/2011

Les yeux fermés à Leignon

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leignon,gare,ligne 162,sncbUn vieil homme est venu s'asseoir près de moi, un mardi d'août, le long des rails à Leignon. Je ne savais plus quel angle choisir encore pour faire mienne la gare masquée. Il y en a comme ça, par-ci, par-là sur le réseau, qu'on a dérobées au regard et ravalées au rang de demeures privées, derrière une haie ou des panneaux. Pour ne pas être vu, certes, mais aussi, mais surtout pour ne pas voir les morts en ligne.

Le vieil homme s'est assis à mes côtés près de la gare, le teint voilé par l'alcool et le tabac. Derrière sa moustache en bataille, il n'a pu ravaler le souvenir pesant d'hommes fauchés par le train. Sa voix était grave mais pas triste, car ces hommes, il ne les connaissait pas vraiment. Il les a vus mourir mais pas grandir, ou alors si peu. Ce qui pèse, alors, c'est de n'avoir rien pu y faire.

Le vieil homme s'est éloigné un moment et moi aussi. J'ai pensé à autre chose, mais pas trop longtemps. Dans la rue, derrière la gare, j'ai croisé des jeunes à vélo, des innocents aux yeux blancs, moins sensibles au malheur des gens. Des accros de l'écran et de la vie par procuration, roulant sans rire et sans aimer le vent. Je les ai vus morts mais pas grands, ou alors si peu. Ce qui pèse tant, c'est de ne rien pouvoir y faire.

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leignon,gare,ligne 162,sncbJe me suis rassis et le vieil homme est revenu. Il m'a parlé d'un homme plus vieux encore, aux yeux noirs, qui s'est couché en travers de la voie après une dispute avec sa femme. Il m'a parlé d'un homme pas mûr encore, aux yeux bleus, happé par l'IC en traversant derrière son train. Il m'a parlé d'hommes fauchés et d'hommes miraculés, aux regards éteints ou sublimés, jugés pour leur insouciance par Dieu sait qui.

Assis à Leignon, le vieil homme et moi avons fermé les yeux un instant. Puis, l'IC passé, nous avons parlé du souvenir et de l'oubli, des gens déterrés par la mort et des gens enterrés par la vie. "J'en ai vues des choses ici", a-t-il encore murmuré avant de s'en aller. Des choses, des morts en ligne qui pèsent et que les gens de la gare masquée ont choisi de ne pas voir, endormis au vent ou devant leur écran. 

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[ILLUSTRATIONS: Photos prises en gare de Leignon le 2 août 2011.]