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23/04/2018

Fugues

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[Une fugue le dimanche, ça commence souvent comme ça : l’arrivée en gare de Lobbes, vers 15h21, d’une Desiro amorçant le quai précautionneusement. Le 29 janvier 2017, c’est la 08078 qui assurait toutes les circulations sur la ligne 130A, au gré de sept allers-retours entre Erquelinnes et Charleroi-Sud. J’ai embarqué au début d’une autre belle promenade près des rails du Pays Noir.]

Je fugue souvent le dimanche après-midi. Je prends la Desiro voie 1 à Lobbes et je descends presque invariablement à Marchienne-Zône. De là, je marche vers Charleroi-Sud en déambulant sur l’un des sept circuits que je me suis définis au fil du temps. Chaque circuit a ses variantes aussi; il y a toujours des choses à voir au gré d’un détour, une seule chose peut-être, un seul petit détail qui a varié depuis la dernière visite. Un changement que j’essaie d’immortaliser, en espérant m’en souvenir dans dix ans.

Bien entendu, les rails ne sont jamais loin. Il y a ceux de la grande ligne, la 124, qui vient de Bruxelles, et ses derniers raccordements industriels. Il y a ma petite ligne, la 130A, qui démarre de la frontière de France et passe chez moi, à Lobbes. Il y a même une courbe qui les relie entre elles, la 124A/1, parcourue par de rares trains de marchandises. Et le mariage des voies, qui fait que les trains des lignes 112 et 132 défilent également sous mon regard dominical.

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[L’autorail 4163 revenant de Couvin débouche de la ligne 132 à la jonction avec la ligne 130A, peu avant l’ancienne gare de La Sambre, dont le bâtiment est en cours de démolition en ce 28 avril 2016. A peu près à hauteur du mât, se débranche sur la gauche des voies la courbe 124A/1 qui mène à Marchienne-au-Pont en évitant Charleroi-Sud, mais n’est empruntée que par de rares trains de marchandises.]

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[En marchant d’un bon pas, je peux atteindre le pont de la rue Thomas Bonehill qui surplombe l’amorce de la ligne 130A et voir repartir vers Erquelinnes le train qui m’a déposé à Marchienne-Zône 40 minutes plus tôt. Avec un peu de chance, on peut le voir évoluer en parallèle avec l’autorail pour Couvin, dont le départ de Charleroi-Sud n’est prévu qu’une minute plus tard. C’était le cas ce dimanche 8 avril 2018, avec la 08101 et le 4110 qui avaient tous deux démarré avec quelques minutes de retard après avoir assuré une correspondance.]

Je peux regarder à aisance aussi ces rails oubliés, là où se dressaient des usines aujourd’hui éteintes, jadis si bien ferrées. Ou même ceux du tram, du métro en fait, qui sortent de terre après De Cartier et reste en l’air jusqu’à Dampremy… Tout ce patrimoine industriel, si je ne le savais déjà si réduit, pourrait me paraitre généreux, pléthorique même, si j’avais vingt ans de moins. Et dire que d’autres bien avant moi, des aînés, vingt ans plus tôt encore, ont dû penser exactement la même chose…   

Le dimanche, curieusement, ce sont bien ces rails délaissés qui me fascinent le plus. Ces itinéraires périmés, où jadis au moins quelqu’un encore allait en train, justement parce qu’il y avait des rails… Des rails qui menaient jusque dans des cours aux marchandises où s’amoncelaient les produits finis à haute valeur ajoutée… En poussant la nostalgie, l’amour d’un bon vieux temps que je n’ai pourtant pas vécu, il m’arrive de rêver de l’arrivée, peinant dans une brume presque ocre, d’une grosse machine à vapeur tirant une lourde rame industrielle…

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[Le 8 février 2015, la composition industrielle semble parfaite sous le soleil d’hiver à hauteur de la station Providence, une station aérienne du métro de Charleroi. J’ai choisi une photo sans tram, parce qu’aucune autre mieux que celle-ci ne rendait la profondeur du paysage typique à cet endroit. La station Providence est elle-même particulièrement photogénique, comme je vous la montrerai un jour sans doute.]

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[Le 2 mars 2014, une triplette de Desiro assurant un train IC de fin d’après-midi à destination de Nivelles et Bruxelles s’est élancé de la gare de Charleroi-Sud avec une certaine nonchalance. La tour des câbleries Nexans veille sur son passage, alors que la dernièrs des automotrices accouplées franchit le grand portique de signalisation à l’entrée de la gare. Dans le fond de l’image, tout à fait à gauche, on devine les voies du raccordement de l’usine Carsid au gril de Charleroi-Sud.]  

Comme gravés dans un trottoir mal dallé, ces rails aujourd’hui ne racontent plus rien. Il faut leur trouver un sens, une raison d’être contemporaine. Acheter de vieux livres et d’anciennes cartes postales qui en diront bien quelque chose… jusqu’à ce que je comprenne qu’il vaut mieux leur foutre la paix une bonne fois pour toutes… Alors que reste cet impérieux besoin de me satisfaire de leur destin, de laisser ces rails en paix comme je l’entends.

C’est dans ces fugues du dimanche que réside cette obsession, étrange sans doute, de voir des rails le plus souvent possible. J’ai aimé et photographié des plages, des couchers de soleil dans l’autre hémisphère, puis la Sambre et ses villages endormis, sa voie ferrée et ses gares, puis les gares tout court, toutes les gares, où qu’elles soient, marchant encore et encore, parfois très loin. En fuguant le long des rails, merveilles de ce jour et d’antan, avec cette insouciance hebdomadaire, je renais pour une semaine encore.

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[Un peu plus loin, deux ans et demi plus tard, on remarque que les deux voies qui sortaient naguère de Carsid ne sont plus raccordées au faisceau à l’entrée de Charleroi-Sud. De nos jours, dans la cour de l’usine, les engins de la firme Wanty dépècent méthodiquement les installations des anciens hauts-fourneaux. Ce sont des cathédrales qu’on abat, de nobles vestiges marquants d’un passé glorieux et prospère au service de l’industrie, historiquement liés au rail.]

 

23/02/2017

Block 4

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[Le block 4, photographié de la route de Mons le 1er juin 2014.]

Pour la dernière fois sans doute, je suis ressorti de la cabine en ruine le cœur un peu gros. Sous un ciel très gris, je me suis éloigné sans trop savoir où aller. Je me suis retourné une fois encore, puis j’ai laissé aux phares défilant sur la chaussée le soin de me chasser vers un coin moins sinistre... C’est que la mort d’une ligne ferrée, aussi méconnue soit-elle, me plonge dans une mélancolie sans fond. C’est étrange et  c’est souvent une longue histoire…

***

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[Le 31 octobre 2016, la route de Mons à Dampremy à l’endroit même où la franchissait naguère le petit pont ferroviaire de la ligne 260.]

Il y a de longs mois déjà, un camion circulant route de Mons à Dampremy percutait le petit pont ferroviaire tout vieilli, tout rouillé, la surplombant peu avant La Providence. Le petit pont fut démoli, et on estima qu’il ne devait pas être reconstruit. Cet accident, aussi anodin parût-il, sonna le glas de la ligne industrielle 260, qui fut longtemps une place-forte dans le transport des matériaux et produits de la métallurgie carolorégienne.

J’espère lire un jour l’article ou l’ouvrage de vrais historiens qui m’en apprendront davantage sur ses lourds trains et multiples raccordements. Notons toutefois que la ligne 260, mise en service dès 1882, n’eut jamais le transport de voyageurs pour vocation. Si tel avait été le cas, elle leur aurait proposé une bien saisissante et sinueuse traversée, tout en fumées, tout en tuyaux, des fleurons du Pays Noir à la belle époque…

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[Après avoir quitté Monceau-Formation, la ligne 260 se faufilait sous la rue du Port avant de venir longer le canal. Cette vue a été prise le 18 février 2017 du pont permettant à la rue du Port, qui plus loin devient la route Latérale, de franchir le canal.]

La ligne se détachait de Monceau-Formation au niveau du Groupe Nord après avoir franchi les quatre voies des lignes 124 (Bruxelles-Charleroi) et 124A. Puis elle venait se poser sur un talus le long du canal, qu’elle suivait un moment tout en bordant la cokerie, avant de virer vers les forges, fonderies et hauts-fourneaux. Passé le petit pont disparu, les rails venaient toiser la Sambre bardée de cheminées, où se confondaient la brume matinale et les fumées recrachées par les métaux en fusion. A une époque, les wagons se chargeaient et se déchargeaient par milliers… chaque semaine !

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[La ligne 260 bordait et desservait la cokerie de Marchienne, fermée en 2007. Comme le montre cette vue prise le 29 janvier 2017, le paysage à cet endroit, parmi un des plus souillés de Belgique, symbolise à lui seul le déclin irrémédiable de l’industrie sidérurgique au Pays Noir.]

Mais avec le temps, leur axe d’évacuation vers le nord et notamment le port d’Anvers, via Monceau et la ligne 124, se satura. En septembre 1988, la SNCB inaugura un nouveau faisceau de six voies dit de la « Blanchisserie », du nom de l’ancien puits de charbonnage situé non loin, qui permit d’évacuer les wagons de Cockerill, puis Carsid, par la ligne 140 (Charleroi-Ouest – Ottignies) fraichement électrifiée, en évitant le lent et tortueux parcours vers Monceau…

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[Le 31 août 2014, le soleil se couche sur le faisceau Blanchisserie, ici photographié en direction de Charleroi-Ouest et de la ligne 140, et sur le block 4, visible à gauche sur l’image. La caténaire n’a pas encore été retirée, cinq mois avant la mise hors écritures de la ligne 260 et de ses installations.]

Une cabine de signalisation fut construite à la sortie du faisceau du côté Providence. Il s’agissait du block 4, dépendant de la gare de Monceau. Evidemment, j’aurais aimé le visiter de son vivant. Mais comme je ne suis pas « de la maison », ce genre de lieux m’est généralement interdit. Je me suis donc contenté de visites post-mortem, avec mon habituelle ambition d’entretenir le souvenir de personnes à ce jour  inconnues.

***

Et donc, lorsque je suis ressorti de cette cabine en ruine pour la dernière fois, ce jour-là, j’avais l’impression de porter sur mes épaules, par procuration, les rêves brisés de milliers d’ouvriers.

En pénétrant, quelques minutes plus tôt, dans l’édifice aux baies fracturées, j’avais vite remarqué une odeur de tabac tiède, m’apprenant que la visite du jour ne serait pas tout à fait solitaire. Un jeune couple de SDF – ou de réfugiés, ou d’amoureux interdits ? – somnolait dans un coin, blottis contre le froid humide… Ils ont ouvert les yeux, hagards, inquiets de mon intrusion. Mais je suis presque invisible et ils se sont aussitôt rendormis.

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[L’intime mélancolie d’une cabine de signalisation abandonnée se manifeste sur ce cliché – parmi tant d’autres ! – saisi dans le poste de block 4 le 4 octobre 2015.]

En me frayant un passage à travers le mobilier saccagé, j’ai mené une dernière inspection. Sur un mur pas très loin des casiers fracturés, le vieux calendrier tenait encore, affichant pour toujours les jours de septembre 2008. Puis, je suis revenu vers le tableau optique, ultime vestige relativement intact. J’ai regardé par les fenêtres jaunies, à moitié éclatées : je n’y ai vu que des rails désolés et, au-delà, un locotracteur inanimé et des métaux momifiés.

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[« Par les fenêtres jaunies… que des rails désolés… un locotracteur inanimé et des métaux momifiés », le 20 janvier 2016.]

A l’analyse, répétée souvent, il m’a semblé qu’avec chaque jour qui passait, de nouveaux éléments avaient disparu de l’ancien pupitre de commande… En me tenant bien devant, pour la toute dernière fois, j’ai cherché en vain, dans la forêt des boutons-poussoirs restant, celui marqué « Fin ». Celui qui m’aurait permis de mettre un point final à l’agonie de ce lieu étranger, aimé post-mortem, de ce block 4 bientôt oublié…

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[« J’ai cherché en vain… celui marqué « Fin »…, le 20 janvier 2016, en invoquant la Providence, la Blanchisserie et tous les dieux du chemin de fer, avant de sortir du block 4, pour la dernière fois sans doute, sous un ciel très gris... ]