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25/10/2009

A Tertre, avec Franca

A l'occasion des dernières Journées du patrimoine (12-13 septembre 2009), le Musée du rail de Saint-Ghislain proposait au public d'approcher une panoplie d'anciennes locomotives, accompagnées de plusieurs voitures ayant transporté les voyageurs d'hier et d'aujourd'hui. Des centaines d'aficionados, de curieux et de nostalgiques, aux objectifs souvent crépitants, ont fait le déplacement. Venus de la Belgique entière et de l'étranger, et même de Chine, ils ont caressé le temps, parfois à rebrousse-poil, le regard perdu dans les panaches de vieilles vapeurs.

J'y étais, avec un sourire de gosse, entre les connaisseurs méthodiques et les doux rêveurs, entre ceux qui connaissent l'histoire de chaque engin et ceux qui l'imaginent. J'y étais, tel un tout petit nain déambulant dans un réseau Märklin. Extraordinaire métamorphose!

A_Tertre_avec_Franca1.JPGDes voyages en train à vapeur vers Jurbise et Tertre permettaient à la foule de rêver d'un passé pour la plupart inconnu. J'ai choisi le court trajet vers Tertre car il empruntait la ligne 100, desservie de nos jours uniquement en trafic marchandises. J'ai pris place dans una antique voiture K1 de première classe, au confort bien d'époque. Seul encore un instant, j'ai rêvé d'une causerie avec Orson Welles.

Un couple âgé aux beaux habits est venu s'asseoir de l'autre côté du couloir, l'air ému. Ou émerveillé? Un sourire complice s'échange. Les machinistes activent le départ, la 64.169 du PFT crache de fiers panaches d'aisance. "Vous savez,", me glisse la dame, "c'est la première fois que mon mari vient en première classe.". Et lui me narre ses jeunes années de parcours en troisième classe, de Tertre à Saint-Ghislain, au temps des charbonnages.

Le convoi s'ébranle. Le moment est solennel. Heureux, les deux retraîtés se tiennent la main. La dame, qui s'appelle Franca, reprend: "Je suis originaire des Abruzzes et je n'oublierai jamais mes voyages en train, l'hiver juste après la guerre, quand nous rentrions au pays.". Trente-six heures, en troisième classe, sur des banquettes en bois, dans des compartiments non chauffés, serrés les uns contre les autres pour vaincre le froid et la nuit. "Imaginez un peu!", sourit Franca, le regard perlé. J'imagine et lui dis que j'en rêve la nuit.

A_Tertre_avec_Franca2.JPG

A Tertre, nous sommes arrivés. J'avais déjà le numérique en main, sans penser à la futilité de la chose. Car, avec une foule pareille, impossible pour moi de rendre en images l'émotion des lieux. Alors, j'ai "balisé" pour une prochaine mission. Les signaux mécaniques, l'assiette de la voie, les traces d'aménagements historiques, la cabine Infrabel (il faudra s'y présenter le jour venu), le passage à niveau, le faisceau vers Tertre-Carbo. Et si j'ai quand même tiré quelques clichés, c'était surtout pour garder un souvenir très personnel de cette visite inédite à Tertre.

A_Tertre_avec_Franca3.JPGDe Tertre, nous sommes repartis. Franca et son mari revenus à mes côtés, le vieux convoi a rebroussé chemin, vapeur en queue. Le nez à la fenêtre, en évitant quand même les branches d'arbres, je laisse l'air vif m'emmener au loin. Je sens, derrière moi, Franca sourire. Le nez à la fenêtre, son mari laisse l'air vif l'emmener jadis. Puis, quand on se rassied, je montre à Franca mes photos de gare. "C'est bien, ce que vous faites", me glisse-t-elle. Fragile frisson de fierté. Mais tout aussi vite l'annonce d'une arrivée, trop rapide, à destination. Le moment d'un au-revoir, qui est sans doute un adieu. La causerie s'éteint. De Saint-Ghislain, bonne continuation!

Et donc me reste un souvenir impérissable et l'impossible espoir de repartir, un jour, à Tertre avec Franca...

 

(Illustrations: en haut, la locomotive 1805, jadis détentrice du record de vitesse sur le réseau belge, est une des valeurs sures lors des Journées du patrimoine au Musée du rail de Saint-Ghislain. Au milieu, arrivée en gare de Tertre à bord du vieux convoi tracté par la 64.169 du PFT. En bas, photo d'ambiance d'une affluence devenue peu commune en gare de Tertre.)