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08/10/2010

L'illusion

Ils avaient 12, 12, 14, 15 et 18 ans. Une petite bande de village, aux regards rebelles, en trainings et vestes en cuir. Les baskets claquant légèrement sur le ballast, les espadrilles un peu plus. Déjà engagés là où il ne faut jamais, sur de mauvaises voies, dopés à l'adrénaline, à l'insouciance, aux pulsions primaires. Cinq garçons du village, au mépris des lois, marchaient sur les voies, dans le tunnel de Jamioulx.

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Pensant la montre tourner juste, ils marchaient sans hâte. Les plus jeunes avaient suivi aveuglément. Ca la ferait, celle-là, quand on la raconterait aux copains! Pensant le temps tourner rond, on avait ravalé la crainte biliaire. Un silence apaisant soufflait dans le tunnel, frais et brumeux. Cinq garçons du village, jeunes derrière et grands devant, dérivaient sur les voies, les méninges dans le coton.

A Ham-sur-Heure, devant, les barrières descendirent. Les grands criaient déjà, leurs syllabes noyées dans l'écho de la sonnerie, les pieds paniqués par la distance vers la lumière. Y avait-il un plan B? Un sifflement sûr soufflait dans le tunnel humide, de plus en plus fort. Cinq garçons du village, dispersés face au destin, erraient sur les voies, la bile entre les dents.

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Il avait 12 ans. Un petit garçon se voulant grand, la mue dans la voix, l'innocence dissipée. Philippe palpait la pierre, dans le tunnel du danger, à la recherche de son espadrille dérobée. Un claquement soudain déchira l'air sifflant. Les mains palpaient encore, tremblantes, à quelques mètres du souffle grondeur et des phares aveuglants. A quelques pas de l'espadrille rebelle. Il y eut comme un éclair.

Dans le tunnel, il y eut un geste claquant de la main au pied. Il y eut un écart brusque et dix foulées effrénées, sur un sol vibrant, grondant, grinçant. Il y eut surtout les bras de JF, le grand, qui serra Philippe, dans la niche, sous la gorge, le souffle coupé. Et des tonnes de métal écrasant, roulant devant les pieds, encore et encore, dans l'obscurité retombée. Et des tonnes de métal broyant, dans un klaxon tardif, l'illusion puérile d'un fol exploit.

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[Remerciements à Philippe Romedenne de m'avoir prêté un souvenir de sa jeunesse.]

[Illustrations - Les trois photos ont été prises dans le tunnel d'Hour-Havenne, sur l'ancienne ligne 150, la première le 20 juin 2006, les deux suivantes le 19 août 2006.]

16/01/2010

Blocks, tunnel, ponts et passages à niveau

[Ceci est le cinquième arrêt d'un parcours en treize articles le long de la ligne 130A. Nous sommes partis d'ici, et nous nous sommes posés des questions à Marchienne-Zone, avons valsé à Landelies et rêvé de ce qui n'existe plus à Hourpes.]L130A_9.JPG

L130A_6.JPGPoursuivons notre beau parcours le long de la ligne 130A. Mais avant de nous arrêter à Thuin, prenons le temps et le soin de nous intéresser au fonctionnement actuel des trente kilomètres de ligne. C'est là l'occasion de rendre hommage au génie de générations de gens du rail, des premiers bâtisseurs à ceux qui ajourd'hui encore l'entretiennent et la modernisent. Chapeau bas également à tous les cheminots, aux métiers parfois oubliés, qui lui ont donné vie au fil du temps. Nos voyages, notre liberté d'hier et d'aujourd'hui, c'est un peu à eux que nous la devons!

Les origines du rail de la Haute Sambre remontent à la tendre enfance des chemins de fer en Belgique. C'est par un arrêté royal de mai 1845 que fut accordée à la Société du chemin de fer de Charleroi à la frontière de France la concession pour la construction de la ligne. Les crises financières de l'époque retardèrent l'exécution des travaux rendus difficiles par les quinze franchissements de la Sambre, tant et si bien que la ligne à double voie n'ouvrit que le 6 novembre 1852. La Compagnie du Nord en reprit l'exploitation dès 1854. Ce n'est qu'en 1941 que la ligne fut nationalisée. Son électrification, fin décembre 1964, lui permit de prendre part à l'âge d'or des Trans Europe Express.

L130A_7.JPGSi aujourd'hui l'Europe ne défile plus à Thuin, la ligne 130A reste un corridor pour le transport de marchandises entre les anciens bassins industriels de la Wallonie et du Nord-Pas de Calais. Les convois sont tractés par des série 12 de la SNCB ou des BB36000 de la SNCF, avec le timide concours de locomotives diesel de série 57 de la SNCB ou BB67400 de la SNCF. Des TRAXX devraient venir compléter la parade d'ici peu.

Du lundi au vendredi, la SNCB assure une relation L à cadence horaire, avec renforcement aux heures de pointe, entre Charleroi-Sud et Erquelinnes. Six fois par jour, les trains poursuivent jusqu'à Jeumont, de l'autre côté de la frontière. Les week-ends et jours fériés, la cadence est bi-horaire, les trains restent en Belgique et ne s'arrêtent pas à Hourpes. Les voyageurs prennent place dans des automotrices AM62/79, avec le renfort d'une rame quadruple AM75 lors de la pointe matinale. Des autorails de la série 41 assurent les remplacements, essentiellement les week-ends, lors de travaux ou d'entretiens de la caténère.

Depuis plus de dix ans, d'importants travaux de modernisation compliquent un peu l'exploitation de la ligne. Les ponts sur la Sambre, il est vrai vétustes, sont remplacés un à un. Les travaux concernent également le seul tunnel de la ligne (tunnel de Leernes, parfois erronément appelé tunnel de Landelies), d'une longueur de 441 mètres, dont on augmente péniblement le gabarit depuis deux ans et demi. A terme, des convois plus lourds, jusqu'à 22,5 tonnes par essieu, pourront emprunter la ligne.

L130A_8.JPGL'espacement des trains est garanti par trois cabines de signalisation, en plus de celle de Charleroi-Sud, occupées vingt-quatre heures sur vingt-quatre par des hommes d'expérience. Il s'agit des blocks 59 (Marchienne-Zone), 62 (Lobbes) et 66 (Erquelinnes), que complète une cabine automatique située à Hourpes. La signalisation, les aiguillages, les passages à niveau sont contrôlés à partir de ces cabines, sans lesquelles la circulation à contre-voie exigée par les longs travaux serait presque impossible.

Il subsiste, le long de la ligne 130A, huit passages à niveau, tous de deuxième catégorie, le dernier marquant la frontière entre la Belgique et la France. La véritable curiosité est le passage à niveau n°119, dans les bois au fond de Thuin, qui débouche sur une grille en fer forgé verte barrant l'accès à une seule demeure, en fait une ferme lovée dans un méandre de la Sambre.

Hormis les mesures imposées par les travaux de modernisation de la ligne, la coexistence entre le trafic voyageurs et le trafic marchandises s'opère sans encombres, et la voie d'évitement entre Lobbes et Fontaine-Valmont n'est guère utilisée. Depuis les fermetures des lignes 108 (entre Binche et Erquelinnes) et 109 (Mons-Chimay), il y a déjà longtemps, les trains ne se bousculent plus vraiment en gares de Lobbes et d'Erquelinnes. C'est donc avec sérénité que les petites automotrices arpentent la ligne 130A et se jouent de la Sambre, de méandre en méandre.

Arrêtons-nous maintenant à Thuin.

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[Illustrations, de haut en bas: 1. Vue de l'intérieur du block 59 à Marchienne-Zone (photo aimablement transmise par un cheminot sympa). 2. Les 441 mètres du tunnel de Leernes sont en travaux depuis deux ans et demi et il faudra encore au moins deux ans pour les achever. Cette photo, prise à Leernes (Fontaine-l'Evêque) le 8 novembre 2009, montre la sortie du tunnel du côté Hourpes. 3. Ce pont, un des quinze chevauchant la Sambre, est situé à Fontaine-Valmont et fait partie de ceux qui ont remplacé les anciens ouvrages vétustes. Photo prise le 5 janvier 2010. 4. Le passage à niveau 119 à Thuin, ici photographié le 21 mai 2009, serait-il réellement privé? Il donne accès à une seule propriété barrée par une grille en fer forgé. 5. Vue extérieure du block 59 à Marchienne-Zone (photo aimablement transmise par un cheminot sympa).]